Voir les 28«, 29«, 30% 31* et 32* liyraisons
pidement pour la paix de son cœur et pour la conquête de son mari.
Le Parisien , arrivé en toute hâte pour mettre le désordre , pour brouiller leB cémlinaisbiis / àvâiC pt'éciléÉienf ju6fti*]ci, paeria seule menace de son apparition, modéré les ressentiments et tendu plus nettes , plus actives , les combinaisons stratégiques de chacun de ces conspirateurs.
Madame de Soligny avait un prétexte pour rester, pour continuer ce jeu terrible et charmant dont M. Bourgoin lui avait si brutalement, si prosaïquement, demandé le terme. Laure, qui ne doutait pas de la supériorité de Jules Regnault sur tous les élégants de Paris, voyait dans l'intervention de M. de Preize une circonstance favorable et une chance d'en finir avec les hésitations , avec les manœuvres de son amie. M. kernel liaïssait moins Regnault; il se sentait presque disposé à le plaindre, depuis qu'il prévoyait pour son rival une autre rivalité plus dangereuse que la sienne. Le docteur Bourgoin était ravi, pour des raisons analogues à celles de madame Femel. Jules ne pouvait souhaiter lia défi plus hoûorable. Quant aux personnages SÈooûâaif^^ Babel et Gavalkr, ils dopiandaîent naïvement que M. àê Ptfixe(ùki le f^u» beau, le plus sfûritiiel, le plus élégant des hommesi et ils étaient disposés à tomber en admiration devant sa mise et à ae pâmer à ses moindres mots.
L'enocibs brultô donc des deux cotes de la rouie que le diet superbe, invoqué par toiis les machinistes éù cette intrigue, devait prendre; mais sa visite anneooée se faisait attendre.
Enfin, à une Iraure fort avancée de la soirée, qoand oo eMuHMh giit à désespérer, un coup «de sonnette que tout le monde enleniit fit passer une rougeur âectriqnesor tous les visages, et quelques instants après que la grosse porte se fèt refermée, M. le préfet et M« de Preiee étaient annoncés. M. et madame Femel s'avancèrent au-devuU des visiteurs, l'ancien notaire balbutiant, sans y songer, des com*pliments auxquels le Parisien r^f>oadit de confiance, sans ks avoir entendus, Laure se bornant à une révérence et à un soiarire qui frappèrent tout d'aiMMrd d'étenneraent M. de Preiae. Ce demior s'était i&it, d'u^tès les lettres de madame de Soligny, une tout autre idée de madame Femel , et il se demanda ^ que devaient être ks grandes axju^tes de j^rovinoe , si ks dévotes avaient ce regard, cette beauté^ i»tte toilette.
Adèle portait dans les cheveux un simple ruban qui semblait étinceler comme un diadème, tant k feu de ses pruneUes et k spkndeur
M. ET MADAITE f ERNËL f
de «m sourire embrasaient Tair autour de sod Visage» Elle tendit la^ main à M« de Preise , comme si elle l'eût vu la Teille.
— Vous n'avez pas de pistolets à la ceinture? lui dit-elle en riant.
— Fi donc ! répondit-il ; vous me prenez pour un Barbe-Bleue ! *^ Oh 1 non, INea m'en garde I répliqua Adèle en se moquant. Je
vous prendrais plutôt pour Matbrai^ I Vous êtes parti en guerre , sans savoir comment vous reviendrez , et voilà M. le préfet qui porte votre graod sabre.
— Je vois que la province ne vous a pas pervertie; vous êtes tou«» jours Parisiaine, madame, et vous ne pouvez aimer que Paris« -
— Et les Parisiens par-dessus le marché, n'est-^ce pas?
M. de Preîze s'ioclii», en ratifiant l'épigramme qui établissait ses prétentions , et il laissa le p^fet déposer ses hommages aux pieds de madame de Soligny. Lui, poidant ce temps-là, priait madame Fernel de le présenter à ses amis et saluait avec une aisanœ parfaite , avec la familiarité élégante d*un honuone du monde qui se croit égal à toutes les vanités, et qui. élève à lui, sans effort, toutes les préten-* tiens, tous les habitués de la rue du Glottre.
^-<* Voici un vieil ami de la famille, et, je vous en préviens, moiH sieur, un nouvel ami de madame de Soligny, dilLaure en lui dési-^ gnant le médecin : M* le docteur Bourgoinl
Les deux hommes s'inclinèrent; mais M. de Preize fut intimidé par le regard observateur et ironique du médecin. Quant à ce dernier, il étudiait M. de Preize et ne voulait pas l'attaquer trop MAj Bsdoutant, avec la conscience de sa force, les coups inufiles éi les victoires superflues.
M. Fernel avait laissé à sa femme le soin de présenter M. Bourgoia; il se chargea bravement de présenter Jules Begnault»
— Je connais Monsieur, dit le Parisien, qui, pour la première fois,, lutta percer un peu de dédain.
— Je ne crois pas , répliqua simplement, mais avec fermeté , le journaliste.
— C'est trop de modestie de votre part, reprit M. de Preîze avec le même accent moqueur.
— Je ne suis pas modeste, monsieur, au contraire; c'est par orgueil qneje dis cela.
M. de Preize vit dans les yeux de Regnault que celui-ci ne deman* dait qu'une occasion d'entamer la lutte, le duel ; mais il n'était pas venu seulement pour fournir à]|un soupirant de province davantage
s M. ET MADAME FERNEL:
de se mesurer avec lui. Il passa devant Jules et revint, après quelques paroles échangées avec ses hôtes, à la place occupée par madame de Soligny et gardée, comme par un écuyer d'honneur, par M. le préfet de FAube.
Chacun avût compris la nécessité d*un tête-À-tête entre les deux Parisiens; on eut la discrétion de les laisser quelques instants s'entre, tenir à voix basse, moins peut-être par déférence que par curiosité. Pour que la comédie fût complète, il fallait bien que ces deux personnages essentiels jouassent leur rôlCé
— J'ai une grâce à vous demander, dit madame de Soligny en commençant le feu.
— Si c*est la vôtre, madame, ne l'espérez pas,[répliqua galamment M. de Preize, je suis décidé à être impitoyable.
— En vérité! comment ferez-vous donc?... Mais il ne s'agit pas de moi. J'ai pitié de votre pauvre ami le préfet.
— De lui? Serait-il donc un des enchanteurs auxquels je viens vous arracher? Il serait doublement traître, alors.
— Non, rassurez-vous : votre ami s'est acquitté de sa surveillance avec toute l'exactitude désirable; mais j'ai peur que vous ne le rendiez responsable de l'inutilité de votre voyage. Ne le desservez pas auprès du ministre, parce qu'il vous aura fiedt faire soixante lieues pour boire le thé de madame Femel.
Adèle riait; H. de Preize se mit à l'unisson de cette gaieté sarcastique.
—Mon ami est tout pardonné, reprit-il, quoi qu'il arrive. Il a cru bien faire et il a bien fait, en effet. Il m'a averti à temps ; je devenais ridicule à Paris !
— Et c'est pour changer que vous avez fait le voyage? demanda madame de Soligny.
— Sans doute. Je suis ridicule d'espérer; je ne serai plus que malheureux en n'espérant pas.
— Oh ! comme vous êtes devenu sentimental !
— C'est depuis que je suis arrivé, depuis surtout que je suis dans cette maison.
— Ainsi, vous venez me chercher? demanda Adèle.
— Non, madame ; je viens seulement remplacer par deux mots de causerie notre correspondance interrompue.
—A la bonne heure I moi qui craignais de courir la chance d'un enlèvemrat I
— Fi donc! les chemins de fer s*y refusent. Je suis venu, au contraire, madame, tous aider à trouver des prétextes pour prolonger Totre séjour, et si, en tous déclarant que je ne reconnais d'autres droits à mon amour que ceux que vous voudrez lui accorder désormais, je mets votre conscience à Taise; je vous rends ioute la liberté dont vous avez besoin; j'aurai rempli un devoir d'honnête homme, mon ami aura rempli un devoir de bonne amitié... et mon voyage n'aura pas été inutile.
— Il y a bien de la &tuité dans votre soumissicm, mon cher ami!
— Ck>mment?
— Vous me rendez ma liberté ! l'avais-je perdue? Vous ne voulez plus d'autres droits que ceux que vous obtiendrez désormais ! quand donc vous en ai-je accordé ou ofiert? Que vous soyez un honnête homme, je n'en doute pas, et il était inutile de faire soixante lieues pour une démonstration superflue.
Adèle, sans quitter le ton railleur qu'elle avait adopté en commençant, laissait deviner du dépit et de la fierté. Elle eût peut-être tendu la main, pour ne plus la retirer, au soupirant qui fût accouru de Paris, naïvement alarmé et sérieusement ému. Mais ce persiflage, en Tencourageant dans sa coquetterie, attestait un sang-froid et une habileté incompatibles avec la passion. ËUe regarda par un coup d'œU rapide Jules Regnault qui causait avec le docteur Bourgoin, et elle se demanda si celui-là, qui avait au moins autant d'esprit que le Parisien, s'y serait pris de la même façon, et eût voulu la ramener en se moquant d'elle.
M. de Preize ne s'aperçut pas qu'il avait fait fausse route. Il était de ces diplomates de second ordre qui mettent encore l'habileté dans la dissimulation et qui ne savent pas que la franchise et l'audace sont souvent les ruses les plus adroites. En amour, la seule diplomatie supérieure et infaillible, c'est l'amour. M. de Preize, en se vantant d'une générosité qu'on ne lui demandait pas et qui pouvait d'ailleurs agir à distance, mettait madame de Soligny dans son tort et s'attribuait un rôle qui, n'étant pas sérieusement héroïque, devenait une prétention pour lui et une sorte d'injure pour elle. Un esclandre l'eût peut-être mieux servi que cette afiabilité de bonne compagnie et que ces manières de parfait gentilhomme. Madame de Soligny était blasée sur les égards ; elle ne l'était pas sur une certaine brutalité, qui flatte avant de blesser.
fO M« ET MADAME FERNEL.
Adèle trouva &t. de Prehe maladroit, et Ait presque humîfiéede cette maladbresse, comme si elle se sentait responsable des hisptratioiis médiocresqa*elle suggérait. Quant àliii, après quelquesmotséchangéflr sur le même ton, il craignit de se donner en spectacle et Touhit paraître certain du succès de son voyage, en n'insistant pas publiquement pour le faire réussir. Il se rapprocha de madame Femel, lui adressa quel-^ ques compliments, et se laissa peu à peu entraîner dans une conver-* sation à laquelle chacun s'empressa de prendre part, pour mieux dissimuler son émotion. * '
Madame de Soligny, toutefois , avec une réserve un peu hautaine, avec une nonchalance qui ne lui était pas habituelle, s'accouck à son fauteuil, parut écouter et s^abstint de se mêler à Tentretien général. On eût dit qu'elle assistait à un spectacle donné pour elle. Son regard allait tour à tour de M. de Preize à Jules Regnault, de madame Fernel au docteur Bourgoin, et de M. Femel à M. Babel ; elle se savait observée, étudiée, menacée par tous ces gens-là, et elle prenait plaieîr à opposer le mystère d*un sourire muet à toutes ces curiodtés intéressées.
Laure, au contraire, s'acquittait de ses devoirs d'hospitalité avec grâce, avec effusion. Elle questionna M. de Preize sur les bruits de la p(4itique, sur les nouvelles des arts; elle parut au courant èa der^ niers succès, c'est-à-dire des derniers scandales littéraires. Elle était s^ heureuse d'avoir dans son salon tous ceux qu'elle voulait faire oon^ courir à l'adièvement de son }dan, qu'elle témoignait sa joie par dea regards caressants dont elle ne savait pas encore modérer la flamme^ et que le Parisien^ qui n'avait pas vu les réunions de la chambre à coucher,, la longue robe neire, la t<»lette janséniste des jours précédais, se demandait comment cette belle femme, à l'esprit ingénieux^ &ite pour inspirer l'amour, se réégnait à la province et à son mari- M. de Preiase n'avait devant lui qu'une madame Fernel élégante^ qu'une Parisienne, avec ce charme particulier, avec cet émail, si j*09e ainsi dire, qu'ajoutent à la beauté, la timidité, l'ingénuité de h province. La pensée de la lessive, des raoommodages, des grandes oonspi-^ rations culinaires, ne pouvait pas ternir dans l'imagination du nouveau venu l'image po^ique qui s'y présentait; puisqu'il est convenu que la poésie est l'ab^noe et le néant des quaiitâi positives, et qu'une mère de famille est d'autant plus idéale qu'elle n'éveille aucune des vertus nécessaires à l'ordre et à la prospérité de la femille. M. de Preize était un connaisseur ; il n'avait pas le j ugement embarrassé par des prévea*
Jlf. ET MADAME PERKE L. Il
tiens; i> n'avait pas assisté à h soirée de la préfecture, et il ignorait Fefibrt de Tolaoté de madame Fernisl pour atteindre à ce diapazof» de FélégaBce parisienne; il foi ébloui. .
— Parblea I se ditrii, ayec la conscience de son infeilIibiKté, ma-^ dame de Soligny m*avait dépeint son amie comme die routait qae je la troiiYasse; la Parisienne ayait peur de la provinciale*
Et tout en causant avee Lanre^ qui s'étudiait à se transformer de mieux en mieux. H, de Prdze plaignait tout bas ces ignorants IVoyens, inhabiles à apprécier la beauté et dédaignant ane merveille: qtti leur était familière, pour s'extasier devaot une jolie femme dont te premier mérite était de leur être étrangère.
•^ Ce journaliste est un sot, peDsail*il, de me disputer madame de ScAigny^ quand il voit tous les jours une femme que jeJui disputerais bieiL... , si je venais ici pour cela.
L'amour de M« de Preixe, on le voit, n'avait rien d'exclusif, et Adèle» était dans la vérité en ne redoutant pas ses exigences. Quant à M. dé Preize kanoième, j'ad laisse croire qu'il avait de l'esprit, et j'ai prouvé qu'il était nndadfoft. Je tiens à démontrer que ces deux propositio&9 sont conciliables.
M. GlMurles de Preixe comptait tout bas plus de quarante ans; mai» il avait confit son âge dans tant de petits soins, qu'il pouvait bien ne paraître âgé que de trente-doq ans. U était assez grand, bien faôtet doué d'une de ces physionomies commodes qui laissent le champ tibte à -toutes les suppositions honorables, parœ qu'elles n'affirment rien, physionomies d'hommes k bonnes fèrtunes et de diploipate». Des favoris,.dont la nuance allait commencer à dépendre de la mode et de la vertu de certaines préparations, oKadraient, sans les envahir, de b^fes joues qui n'étaient point creuses et rejoignaient des cheveux bruns légèrement frisés, mais dont la raie se faisait déjà près de l'ordUe, pour mieux dissimuler les éclaircies du sommet. Des yeux bleus, qui semblaient briller, eomme des phares incessamment allu^ mes par la politesse et la courtoisie, répandaient un air de Uenveâ^ lanœ sur cette figure ménagée par le travail et que la pensée n'avait Jamais, altérée. La bouche, birâ dessinée, mats souriant avec une lEKilité abusive, feisait suspecter sa modestie et trahissait une satis^ tetion, un contentement àe soi-même, à peine contenus par les inages et par les oomplaisanoes sociales^ La boudie de M. de Preize était mu ennemie; non pas qu'elle lui aerftt à dire des choses mataviaéescu dioquantes, mais parce qu'elle paraissait si ûère des choses ooirvena*
i2 M. ET MADAME FERNEL.
blesqu*elle débitait, et si fière surtout des autres belles choses qu'elle ne disait pas, qu'on ne pouvait s'empêcher de lui en Touloir de son orgueil et de sa discrétion. Le sourire permanent de ces lèvres pré^ cieuses n'empêchait pas d'ailleurs la figure de conserver une sérénité , j'allais presque dire, une gravité officielle.
C'est là le caractère de certains visages que leurs diverses parties jouent chacune un rôle particulier, et que la bouche peut sourire sans que les yeux s'en émeuvent, sans que les muscles des joues en tressaillent. Le sourire alors est l'exécution d'une consigne donnée à la bouche, de même que les yeux ont la leur, dont ils ne se départent pas.* Dans les maisons bien tenues, chaque domestique a ses attributions ; dans un visage comme il faut, chaque partie a son devoir, n n'y a que les visages de rien (et les visages d'artistes sont de ceux-là) qui participent par tous leurs traits à une seule émotion et qui rient ou qui pleurent tout entiers. M. de Preize n'était pas un artiste; c'était un cavalier accompli, un homme du monde, charmant, qui avait eu des duels pour des motifs galants, qui n'en avait jamais eu pour des querelles de jeu. Diplomate dans ses plaisirs, il s'était convenablement ruiné, avec économie ; et la main de madame de Soligny lui était apparue au moment opportun, comme un signe indicateur de la route à suivre pour atteindre au repos, à la retraite honorable et décente d'un conquérant qui se fait colon. La belle fortune d'Adèle n'avait pas été seul le motif du choix de M. de Preize, mais elle ne lui avait pas non plus donné de scrupules, et en cherchant un cœur pour lui faire hommage du sien, il n'avait pas été fâché de rencontrer la richesse avec lui.
Tel était au physique et au moral M. Charles de Preize, qui signait souvent C. de Preize, d'où venait naturellement pour ses fournisseurs le prétexte de l'appeler comte de Preize. Après tout, il l'était peutrêtre, la question n'ayant jamais été discutée, et son droit à la particule n'ayant jamais été vérifié, de façon à autoriser un démenti.
Quoi qu'il en fût, noble ou non, M. de Preize était gentilhomme, comme tout le monde l'est à Paris... dans une certain monde. Loyal dans sa parole, n'ayant jamais trahi que des femmes, ce qui ajoute à l'honneur, au lieu de rien lui enlever, mais ayant adouci ses trahisons par des formules courtoises qui embaumaient les plaies, brave et beau diseur, M. de Preize passait aussi pour un homme d*esprit, ce qui était bien superflu. L'esprit, toutefois, depuis qu'on a perdu le secret
IL ET MADAME FERNEL. . j3
de Yollaire, admet tant de yariétés et tant de nuances, que M. de Preize pouvait être un homme d'esprit, au taux du jour, sans que cela fit tort au crédit des imbéciles. L'esprit de M. de Preize n'était pas celui qui invente, qui sait créer des rapports inattendus entre des choses bien diverses; c'était un esprit de tact, d'à-propos, de con* venance, qui ménage une retraite dans les situations difficiles et qui permet de corriger adroitement les fautes qu'on a commises par maladresse. Yoilà pourquoi ce Parisien pouvait se tromper dans ses petits calculs et sauvait toujours sa vanité, quand il l'avait compro* mise. On ne s'étonnera donc pas de ses fausses manœuvres ni de ses vives reparties, et l'on comprendra qu'il pouvait être tout ensemble capable de finesse et coupable de sottise.
Pendant que M. de Preiee rendait madame Femel toute confuse des compliments qu'il lui adressait avec une chaleur de conviction à moitié feinte; et pendant que M. le préfet s'entretenait avec les hommes considérables comme MM. Babel et Cavalier , Jules Regnault isolé, abandonné dans un coin du salon, jugeait M. de Preize. Il n'é* tait pas découragé par les prétentions de ce parfait gentilhomme sur le cœur et la main de madame de Soligny : il se rendait à lui-même celte justice qu'avec de la persévérance et de la fierté, il pouvait lutter sans désavantage contre cet invincible; mais l'empressement du Parisien pour madame Femel le blessait comme un sacrilège. II n'était pas jaloux, il se sentait indigné. Ce n'était plus son amour, c'était sa rdigion, son rêve qui souffrait. H lui semblait que M. de Preize se penchait avec trop de familiarité sur le fauteuil de Laure; il crut remarquer un symptôme d'effroi, une sorte d'invocation à l'amitié dans une ombre qui s'étendit tout à coup sur le beau visage de madame Femel et dans un regard éploré qu'elle tourna vers lui. Le sang bouillonnait dans les veines de Regnault, et il eût été ravi que le pré* tendant de madame de Soligny se laissât aller à quelque velléité d^in^ solence à son égard; il se fût battu volontiers ppur la provinciale, an nom de la Parisienne.
M. Femel paraissait fort éloigné de ces pensées désobligeantes à l'égard de son hôte. Il souriait et montrait une belle humeur devenue bien rare depuis huit jours. Heureux de voir les prétentions de Jules ienues en échec par celles de M. de Preize, flatté dans sa vanité de l'attention que cet élégant Parisien voulait bien accorder à sa femme, il admirait la coquetterie de madame de Soligny et rendait justice aa bon goût de Laure.
lé * M. ET MADAME FERNEL.
' ">-- Je savais bien^ se disait-il, qa'dle n'avait qu'à vouloir pour être spirituelle*
Cet excellent mari se fiiisait naïvement illusion, et, sans se douter 4e la bigamie dont son enthousiasme le rendait coupable , il eût voulu embrasser sa femme et tomber aux pieds de la Parisienne. Son coBur était partagé comme celui de Jules Regnault, mais ne souffrait pas du partage : sa conscience s'apaisait, et il se donnait le droit d'être infidèle, en trouvant des raisons d'admirer Laure.
Le docteur Bourgoin s'était séparé du groupe formé par le préfet et par les deux actionnaires de F Étoile de FAube^ et s'était approché 4e madame de Soligny.
— Vous êtes bien heureuse, lui dit-il à voix basse.
— Peut-être ! répondit la Parisienne, qui redoutât les railleries du médecin.
— C'est un bonheur, en tout cas, qui vous coûtera des larmes^ reprit le docteur, en s'asseyant à côté d'Adèle.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr (et la voix de M. Bourgoin devenait grave, presque paternelle). On ne joue pas impunément avec l'amour-propre d'un beau cavalier, comme M. de Preize, avec l'amour d'un honnête homme comme Jules Regnault, quand on est une honnête femme. Tous auriez mieux fait de partir ce soir pour Paris.
— Eh bien! je partirai demain, si le jeu m'ennuie.
— D^oaain, il sera trop tard ; ii tous restera le souvenir de ces deux yeux qui cherchent à troubler la sérénité de votre amie, et de ces deux autres yeux qui vous regardent avec un reproche navrant Ah I madame, ayez un bon mouvement, rétractez bien vite les vilaines paroles que vous m'avez dites ce matin. Une jolie femme qui n'aurait que de l'esprit ne pourrait plus hésiter déjà ; une femme qui a du tcoeur doit se hâter de conclure.
— Oh! vous êtes pressant, mon cher docteur! Ne dirait-on pas .•que je vais causer la mort de quelqu'un?
! — • n y a i^usieurs façons de tuer, chère madame. Je les connais (toutes, moi, en qualité de médecin. Je.nn crains pas pour M. de i^reize; il vivra longtemps : il a le secret d'être jeune jusqu'au bouL JAais mon protégé, mais ce caractère que vous avez froissé, que vous avez d^é, et qui ne se consolera pas. . .
— Le pensez- vous? demanda Adèle avec un peu d'ironie. Com'»
Jtf. ET MADAME PERNEL. i5
ment ayes-Tous raûoaté à voke ami nplre eotrevue de oe matin?
— Cela YOtts intéfesae ?
—-Un peu.
«— £h bien ! je ne lui aï pas répété tout ee que tous m'anez dit; je lui ai déclaré la vérité, que j'avais devinée.
— Ah ! ainsi, moi, j'avais menti I
— En lai annonçant que vous refusiez sa main, je lui ai annoncé que vous Taimiez.
— Docteur!
— Allais-je donc me borner à lui faire comprendre que sa pauvreté était un crime, que sa mère était un obstacle, que son amour vous humiliait !
— Mais, docteur, je ne vous avais pas dit un mot de tout cela !
— Vous m'aviez dit que sa sincérité vous était suspecte, que vous étiez trop riche pour croire au désintéresseihent J'ai traduit un peu librement et j'ai conclu en ajoutant : ce On vous aime^ mais on a de l'orgueil. Continuez à aimer et ne fléchissez pas : montrez que la pauvreté ne vous fait pas peur ! » Âh I si vous Taviez vii, madame! je suis convaincu que ces petites mains dédaigneuses se fussent jointes d'émotion, d'adoration. Il n'a pas eu de ces fureurs sentimentales qui ne prouvent rien : il a agi en homme. D'un trait de plume, il a rompu le lien qui l'enchaînait aux imbéciles que vous voyez là-bas, et à ce préfet qui le torturait, pour plaire à votre soupirant. Vous le trouviez pauvre hier, il l'est davantage aujourd'hui : il n'a plus de journal, plus de position. S'il vous plait de prolonger votre séjour à Troyes, sa présence ne vous sera plus importune. Il est contraint d'aller à Paris pour gagner sa vie; chaque jour de retard lui coûtera, à lui et à sa vieille mère, un morceau de pain.
— Ah! docteur, c'est odieux ce que vous avez fait' là, s'écria madanle de Soligny en pâlissant.
— Moi! je n'ai rien fait! Tant pis pour lui qui s'avise de vous aimer I Tant pis pour vous qui voulez le mettre à l'épreuve !
«— Vous êtes brutal^ monsieur Bourgoin*
-*- Oui , madame , oomme un chirui^en. Votre scepticisme ne veut pas croire à la sincérité d'un honnête garçon ; il faut bien que je vous donne des preuves. Vous répugnez à certaines mesquineries matérielles; vous n'en aurez plus peur, quand vous les aurez envisagées nj&ttement* Si vous craignez que celui qui vous aime
fasse une bonne affaire en tous épousant, ne craignez pas de faire une bonne action en rendant riche celui que vous aimez. Il arrivera peut-être un moment dans la yie de cet homme-là, qui a de Tavenir, du talent, de l'ambition, où vous rougirez de n'avoir eu que la fortune à lui offrir, en retour de sa gloire.
Le docteur était éloquent, en parlant ainsi, moins par ses paroles, qui avaient un peu d'emphase, que par ses gestes qui étaient expressifs et par sa voix qui était émue. Madame de Soligny se sentit étourdie. Certains mots l'avaient blessée; sa délicatesse de Parisienne gardait une atteinte, une meurtrissure de la franchise opiniâtre du médecin. Cette question de pain quotidien si violemment introduite dans le marivaudage de ses sentiments avait une sorte de cynisme sur l'effet duquel précisément le docteur comptait beaucoup. Puisque l'inégalité des deux positions était un obstacle et le motif d'une défiance, il était bon de réduire la fierté de la Parisienne, d'insister fortement sur ce point douloureux pour en épuiser l'amertume et la douleur, de révolter d'abord la coquetterie pour attendrir ensuite la générosité. Ce fut la pudeur de h, fenune élégante qui parut d'abord.
— Je regrette beaucoup , mon cher docteur, reprit madame de Soligny d'une voix aiguisée par le dépit, que M. Regnault ait sacrifié le présent à des espérances que je n'ai ni directement ni indirectement autorisées ; mais je ne peux pourtant pas donner raison à sa vanité par charité chrétienne, et l'épouser pour lui rendre une position.
— Vous avouerez toutefois, madame, que si vous l'aimez réellement, son courage n'est pas un obstacle.
— Vous avouerez, à votre tour, mon dier monsieur Bourgoin, que ce courage, comme vous appelez son coup de tête, ne prouve pas absolument son amour. Un homme moins désintéressé ne pourraitil pas s'y prendre de la même façon ?
— Toujours ce scepticisme ! Incorrigible Parisienne !
— Si nous étions crédules, on nous aimerait sans doute moins. Mais voyez, ajouta Adèle en serrant le bras du docteur, voyez conune il regarde madame Fernel ! Ah ! s'il se ruine pour moi, il se tuerait pour elle !
— A la bonne heure ! repartit le médecin en prenant avec familiarité la main de madame de Soligny ; voilà un cri du cœur ! Soyez jalouse, et je vais tomber à vos pieds, pour vous adorer.
Madame de Soligny ne répliqua pas ; elle passa la main sur son front, comme si une douleur, une névralgie menaçait de Tattrister ; elle se leva, travers le salon et Tint droit à M. Femel.
— n est conyenable que vous me fassiez un peu la cour, lui ditelle en souriant, ou sinon je passe aux yeux de tous pour une Ariane abandonnée. Laure tous donne Texemple.
M. Femel rougit, balbutia un compliment de circonstance, nV>sa pas aTouer ce qu'il éprouTait, dans la crainte d*étre accueilli par une moquerie, et se trouTa d*ailleurs débarrassé du souci de donner la réplique par la TiTacité, par la continuité de la couTersation que madame de Soligny entama tout à coup et soutint à elle seule.
M. Bourgoin était enchanté ; cependant il craignit Texcès du him. Il fit un signe à Jules Regnault, qu'il attira dans un coin du salon.
— Nous allons nous en aller, lui dil-il.
— Vous partez, docteur?
— Nous partons, mon ami ; je tous emmène.
— Oh ! moi, docteur, je reste. J'aurais l'air de déserter la bataille. Tous mes ennemis sont là : ce monsieur que je connais maintenant rirait de moi si je fuyais ; je tcux rire de lui.
Jules aTait des éclairs dans les yeux.
— Vous triompherez, au contraire, aTec plus d'esprit et de supériorité, reprit le médecin, si tous paraissez conTaincu de la Tictoire et dédaigneux de disputer le' terrain I Votre présence raTit toiites ces âmes médiocres. Votre départ leur causera un désappointement et les rendra ridicules.
— Mais pourtant, docteur, si je me retire, je laisse M. de Preize entre madame de Soligny qu'il fait souffrir et madame Fernel qu'il offense par sa galanterie.
— Croyez-Tous que ce soit lui qui fasse souffrir le plus la Parisienne? Quant à madame Fernel, ne craignez rien; on peut l'affliger, mais son âme est au-dessus des offenses Tulgaires.
— N'est-ce pas qu'elle est bien belle?
— Qui? madame de Soligny? Sans doute.
— Vous aTez raison, docteur; il faut partir, car je deriens fou.
— PreuTC éridénte que tous êtes amoureux !
— Amoureux ! répéta Jules aTCc un soupir. Oui ! mais de qui?... Le docteur crut inutile sans doute de répondre à cette question. Il
Toae IX. — 33* Litraisoii. ^
i8 M* ET MADAME FERNBU
attira Juks Regnault vers la porte, et tous deux sortirent sans s'aAnesser nue parole jusqu'à oe qu'ils eussent firanchi le seuil de la maison.
-7- Vous avez un peu trop boudé madame de Soiigny, dit le médecin en frappant doucement [sur Tépaûle de Jules, pendant qu'ils tra*versaient la place de la Préfecture. Puisqu'elle était dans son tort, il fallait avoir Tair de lui demander pardon : c'est ainsi que les caquettes entendent aTouer leurs fautes. Ah ! je fais des progrès dans
la psychologie des femmes Je crois, au surplus, que M. de
Preize a réparé vos erreurs de tactique, et il a été plus maladroit que vous.
— C'est que vous ne savez pas, docteur, tout oe qui se passe en moi ! J'ai enduré ce soir tous les suppUces de la jalousie : ce M. de Preize a une fatuité qui va jusqu'à l'insolence. Âvez-vous vu comme il parlait bas et tout près à madame Fernel?
— Sans doute, je l'ai vu. Fernel aussi l'a vu; mais cette petite manœuvre ne lui a pas réussi.
— C'est vous, docteur, je le comprends, je le sais, qui avez conseillé madame Fernel; c'est vous qui serez responsable !...
-^ De quoi donc? interrompit brusquement le médecin. Des sou* pirs que vous allez perdre? des tentations que vous allez refouler? Jules, mon enfant, je vous connais et vous n'avez rien à m'avouer. C'est parce que je vous ai vu mal à Taise que je vous ai emmené, et c'est précisément la douleur que vous ressentez qui vous vaut toute mon estime. Si vous n'étiez amoureux que des beaux yeux de la Parisienne, je pourrais croire à votre ambition autant et plus qu'à votre cœur, mais le sentiment pur qui vous trouble est une preuve en faveur de votre âme. Vous êtes un homme digne de ce nom ; il ne vous reste plus qu'à vous contraindre, et qu'à étouffer bravement ces émotions qui seraient un remords et un chagrin irréparable pour madame Fernel.
— Esjrce qu'on peut aimer de deux amours à la fois?
— Tout est possible. Voilà pourquoi il vous est possible d'enfermer, d'ensevelir l'admiration pieuse que vous ressentez. Ah ! mon ami, quand les ambitions et l'égmsme des hommes vous auront donné, comme je l'espère, la passion du sacrifice et du dévouement.
M. ET MADAME FËRNEL. * 19
T(i^ verres qu'il est doux d'avoir une joie, un rêve à immoler au devoir I Le beau mérite que celui d'être heureux platement, vulgairement ! Je ne tous ferai pas de morale de catéchisme ; si vous étiez un autre homme, et si celle que vous vénérez était une autre femme, parbleu ! je ne me mêlerais de rien. Le bien d'autrui est fait pour être envié ! Mais je veux vous convertir à des opinions qui 'mettent les principes au-dessus des intérêts, et je ne veux pas que la femme la plus pure et la plus grande que j'aie jamais rencontrée puisse être offensée, même à son insu, par votre amour. Je ne vous dis pas de l'oublier, mais je vous dis de la fuir, et surtout de ne rien laisser voir de l'admiration que vous gardez pour elle. Que son souvenir soit en vous comme une vision de la tendresse, de la chasteté, de l'honneur et du devoir ! Si vous avez des enfants , souhaitez à votre fille une âme comme la sienne, et à votre fils un amour comme le sien ; mais contentez-vous, pour vous, du bonheur positif et des chances sérieuses que la vie vous offre ! Madame de Soligny ne doit pas souffrir de votrepiélé pour madame Fernel. Enfermez l'idéal et acceptez avec la franchise d'un homme la réalité qui vous attend. Quel est celui d'entre nous qui n'a pas fait deux parts dans son existence et qui n'a pas un sanctuaire dans sa pensée où il se réfugie à certains moments pour se consoler, pour s'exhorter, pour se juger? Si vous n'aimiez pas madame de Soligny, je me garderais de vous encourarager à un mariage qui serait une double trahison ; mais vous l'aimez. Eh bien ! aimez-la de toute l'ardeur de votre jeunesse pour la jeunesse et la beauté, et aimez-la aussi (fe tout l'amour que vous lui sacrifiez. Qui sait? ce souvenir que vous garderez se reflétera peutêtre en elle et vous portera bonheur !
— Docteur, ce sont là de belles théories , des subtilités ! reprit Jules en secouant la tête.
— Eh bien ! pourquoi ne pas*se soumettre à des théories subtiles, quand on se soumet si docilement à des préjugés?
— Vous m'exhortez . à l'héroïsme , docteur ; malheureusement , hélas ! je ne suis pas un héros.
— Si vous étiez un héros, je n'aurais pas besoin de vous eidiOTter»
— Après tout, nous raisonnons comme si mon mariage était décidé, continua Jules Regnault ; mais je puis emporter mon secret sans faire ée sacrifice. On me donne le droit de m'y consacrer tout entier.
— Oh! c'est un refus sur lequel je n'engagerais pas M. de Preize
à compter! Il n'est pas mal, ce M. de Preize : voilà une rivalité, mon cher ami, qui vous fera honneur.
— Yous riez, monsieur Bourgoin !
— Pourquoi donc ne rirais-je pas? Je sors de la comédie; j'arrange les conditions de votre bonheur, et je travaille à humilier nos ennemis politiques, car, décidément, vous êtes des nôtres !
Jules ne répliqua pas. Il marcha quelques instants à côté du docteur, silencieux, recueilli, mais dévoré d'angoisses. D pensait à M. de Preize qu'il avait laissé en grande i^nversation avec madame Fernel, et il se rappelait aussi que madame de Soligny pouvait se plaindre de n'avoir pas reçu son adieu.
Regnault redoutait les questions de sa mère. Mais la veuve était couchée quand il rentra, et feignit de dormir quand il vint dans sa chambre.
Le lendemain, une des premières rumeurs de la ville fut la démission du journaliste , démission annoncée d'ailleurs par V Étoile de lAube. Quelques commères vinrent s'informer auprès de madame Regnault du plus ou moins d'authenticité des bruits qui avaient couru.
Indiscrète avec discrétion , la vieille mère sut confier tout bas à certaines oreilles les espérances presque réalisées qu'elle avait conçues pour son fils ; à certaines autres elle refusa de rien dire, mais avec une réserve si absolue que tout le monde en conclut que le mariage était décidé, que Jules allait partir pour Paris.
— Si le mariage manque, se disait tout bas la veuve, j'aurai du moins la satisfaction de faire enrager pendant quelques jours tous ces envieux de province ; et si cette Parisienne ne repart pas tout de suite, elle entendra tant de compliments et tant d'allusions relativement à ce mariage, que la honte de refuser lui viendra peut-être.
Madame Regnault s'abstint d'ailleurs le lendemain de questionner Jules sur ce qui s'était passé. Elle respecta sa préoccupation. Gonune il ne parla plus de quitter Troyes, elle pensa que l'arrivée de M. de Preize le défiait, et elle ne fut plus inquiète. Cette femme singulière, qui ne songeait qu'à l'avenir, qu'à la fortune de son fils, s'interdit toute démarche à ce sujet; elle avait trop de prudence pour humilier mal à propos la volonté de Jules, et, fière de le voir réussir beaucoup plus que de réussir elle-même en son nom, elle se réservait d'intervenir désormais,, quand il aurait échoué et s'il échouait ; mais jus-
H. ET Madame fernel. 21
qae-là elle s'abstenait staquement, en se conformant; aprèâ tout, à la promesse faite à M. Bourgoin.
Quant au bon docteur, il se leva tout furieux le lendemain de Tarrivée de M. de Preize; il ayait mal dormi.
— Ne Toilà-t-il pas maintenant que leurs affaires me préoccupent la nuit, et que j'ai des insomnies ! se dit-il en s'habillant avec colère et en se prenant au collet pour se demander raison à lui-même de cette folie. H faut que cela finisse. Je ne peux pourtant pas être ridicule, puisque je ne suis pas amoureux. Qu'ils s'arrangent ! Je ne m'en mêle plus !
Au beau milieu de ces résolutions égoïstes, le médecin entendit sonner. C'était la Tieille Brigitte. Dès qu'il l'aperçut par la fenêtre, il sortit de sa chambre tout en passant sa longue redingote et courut au-devant d'elle.
— Est-ce que madame Fernel est malade? demanda- t-il avec inquiétude.
— Non, monsieur le docteur, ce sont deux petites lettres que je suis chargée de vous remettre.
M. Bourgoin fronça le sourcil en prenant des mains de la cuisinière deux billets qui exhalaient le même parfum. Madame Fernel et madame de Soligny, chacune de son côté, le priaient de passer au plus tôt par la rue du Cloître pour une conférence qui ne souffrait aucun retard.
— Vous direz qu'il m'est impossible d'y aller, s'écria le médecin, en froissant les deux lettres; ou plutôt non, ne dites rien, je n'irai pas, Yoilàtout. D n'y a rien de pressé, et je m'expliquerai moi-même ayec ces dames.
— Alors , je puis aller au marché, et je n'ai pas besoin de courir rue du Cloître porter la réponse?
— Non, Brigitte.
Dès que la vieille cuisinière eut refermé la porte, te docteur proféra un juron qui eût fait trembler madame Fernel.
— C'est par trop fort! s'écria-t-il. Pour qui me prend-on? Ne dirait-on pas que je n'ai absolument qu'à m'oocuper d'intrigues et de mariage ! Il ne me manquerait plus que de tomber amoureux d'une de ces dames. Figarthci I FigaroAk ! Je n'ai qu'à jeter la lancette, à prendre une guitare et à me poser en messager d'amour I Le joli métier! Non, morbleu ! je n'irai pas; je néglige mes malades et je perds mon temps !
Le docteui^achera bien Tite sa toilette, prit son chapeau et*., courut à la rue du Cloître.
— Je suis aussi fou qu'eux tous, ditr-il en agitant la sonnette ei en riant ; mais le moyen de résister?
Laure l'attendait dans sa chambre ; elle était pâle, et ses beaux yeux avaient un cercle qui annonçait toute une nuit passée dans b fièvre et dans la prière.
— Mon ami, ditroUe en allant au-devant du médecin, je vous en conjure, aidez-moi et conseiUez--moi. Je ne veux plus continuer ce jeu qui finira mal, je vous l'assure. Adèle commence à me haïr, et ce n'est pas pour la rendre jalouse que j'ai essayé d'être coquette.
— Pourquoi pas? je suis d'avis d'aller jusqu'au bout, au contraii«. Il m'a seniblé que Fernel n'était pas fâché de vos succès.
— Mon mari, reprit Laure en rougissant beaucoup, parait en effet me savoir gré de mes efforts.
— Dites de vos triomphes.
— De mes efforts, mon bon docteur ; car je sens bien que je ne saurai jamais m'habituer à ces t(Hlettes mondaines, à ces causeries superficielles, à cette oisiveté qui me fatigué. Vous croyez peut-être que j'ai plus d'idées dans l'esprit depuis que je parle davantage? Eh bien! détrompez-vous ; j'ai le cerveau vide, le cœur gonflé, les mams roidies. C'est pour moi un supplice cruel. Trouvons, je vous en prie, le moyen de m'en affranchir.
— Fernel est-il bien guéri? Voilà le point essentiel.
— Je ne sais pas, reprit Laure ; il m'a parlé hier au soir avec gaieté, il m'a fait des compliments. Mais, ajouta-t-elle avec un soupir et en baissant les yeux, s'il revient à moi et s'il m'aime, ce n'est pas ainsi, docteur, que je voudrais être aimée par lui.
— Oh ! ne faisons pas de distinctions trop subtiles, répondit le <]octeur avec un sourire; qu'il s'humilie d'abord, vous le corrigerez ensuite.
— Ce que je demande h Dieu, cher monsieur Boui^oin, c'est la confiance, c'est l'intimité d'autrefms, c'est notre existence paisible. Je néglige bien mon ménage depuis quelques jours ! et mes pauvres enfants sont habillés comme s'ib n'avaient pas de mère.
— Si Fernel ne revient pas à vous pour jamais, après deux soirées comme celle d'hier, ma foi, je le déclare indigne de toute affiaotion, continua le médecin sans dissiper les scrupules de la (ueuse
ménagèie. Il t dà tout pourtant que M* de Pteiie était disposé à tous Tcagorl
— * Ah ! docteur, ce sont pféoisénieiit ces hommages, ces railleries (car il se moquait de moi sans aucun devte) qui me pèsent et qui me Uessent. Ce M. de Pseiae ne me connais pas, il m'a traitée comme MPC opqufltte, ccHnme,,,
•^ Gemme une Parisieniie ! tant mieux.
— > Je fiûsais sembhoit de l'écoutN*, mais je priais tout has. Je tous ea oQojuve, mon bon monsieur Bom-gm^^trouToiis un moyen d'en fiair. Je ne tbux plus me déguiser ainsi. Femri me rcTÎendra , il me roTient. Quant à madmne de Soligny,.,
— N'allez-Tous pas «raindre de la taqmner un peu? Quand même Fenel serait ench^né, soumis, repentant à Tes pieds, je tous demanderais enoore de poursuiTre, pour compléter notre œuTre. Mous n'aTons pas seulement un naénage à récondlier, nous aTons un mariage à faire.
•— CDoyes-Tous , docteur^ demanda 4'une Toix émue et hésitante la pauTre madame Femel dont la rougeur se ^ssipa subitement pour faire place à la pâleur^ croyea-TOus que nous ayons pris le meilkur moyen de hâter ce mariage? L'amour-propre d'Adèle peut devenir implacable s'il est trop TÎTimient ftxMssé, et M. Regnault peut se fatiguer d'attendre*. •
— Jules nous sert merreilleusement , au contraire; il tous a regardée hier au soir de façon à harceler la jalousie de madame de Soligny.
Laure s'approcha TiTsment du docteur :
— C'est aussi cette jalousie qui me fiait peur , qui me fait hopleur, lui dii-dle d'une Toix brisée ; je ne toux pas qu'Adèle me croie capable de lui disputer personne. Oh ! à quelle honte me suis-je exposée? Moi, la rivale de madame de Soligny I et pour M. Regnault !
Elle se laissa tomber dans un fauteuil, écrasée par cette pensée. Le docteur, qui n'aTait pas fût pour rÎMi allusion au trouble de Jules et qui comprenait que le remords de cette émotion était porar beaucoup dans les terreurs de madanie Fernel , Toulut rassurer cette honnête fismne «ans la contraindre à se trahir daTantage.
— Vous n'êtes la rivale de personne , lui dit-il aTce une bonté pénétrante. Tant pis pour les âmes moins pures que la Tôtre qui aii^>ecteat les intentions I Je tous le dis avec la sincérité d'un ami , comme si je parlais à ma sœur, comme si je conseillais ma fille ,
quelque profane que tous paraisse le jeu que nous jouons , ayez le courage de le continuer encore. Je reçois les confidences de chacun des intéressés dans cette partie : je n'en trahirai aucun, mais j'ai acquis le droit de dire à tous la vérité, et j'interviendrais impitoya^ blement, si vous deviez ressentir d'autres alarmes que celles de votre pureté qui s'exagère le péril. Ayez confiance en ma parole, en mon amitié; vous souffrez de ne pas retourner à vos habitudes; mais encore quelques jours, et nous renoncerons à toutes ces petites manœuvres. Je vous le demande au nom de votre repos lui-même, au nom de la paix de celte maison que je vénère, je vous répcmds des autres; osez dire que vous jae répondez ,pas de vous !
— Ah ! docteur, si ce mariage ne se faisait pas !
— C'est que personne alors de ceux dont nous voulons le bonheur ne l'aurait mérité : il faudrait les laisser partir tous et nous oontentttr d'avoir reconquis Fernel. Ainsi donc , plus de crainte , plus d'insonmie. Lundi, la soirée du préfet sera plus solennelle que d'habitude ; paraissez-y avec éclat. Je vous livre M. de Preize.«. Faut-il que je vous envoie des gravures de modes?
Laure ne répondit pas : elle essuyait des larmes.
— Madame de Soligny m'a fait demander, continua le médedu*; je vais aussi lui prescrire la coquetterie. Je deviens un géographe de la carte du Tendre. Quand je pense que je néglige mes malades pour vous tous qui vous portez si bien !
— Nous abusons de vous, mon bon docteur.
— Raison de plus pour vous bâter de m'obéir ! repartit M. Bourgoin. 11 ajouta quelques, encouragements et quelques conseils à la conversation que nous venons de rapporter, et prit congé de madame Femel fln peu consolée, pour se faire annoncer diez madame de Soligny.
Adèle n'avait pas dormi non plus.
— Je crois que j'ai la fièvre, docteur, ditp-elle à M. Bourgoin.
— Moi, j'en suis sûr, répondit galamment le docteur qui baisa la main, en affectant de ne pas tâter le pouls.
— J'imagine que l'air de Paris me guérimtl
— Vous avez raison ; mais il serait imprudent de voyager seule.
— Oh I je me ferai accompagner.
— Par M. de Preize?... J'en doute! Vous lui avez écrit tant de bien de la Champagne et des Troyens qu'il parait prendre goût à notre ville. Je suis sûr qu'il serait capable de vous laisser repartir seule»
— Alors, vous me reconduiriez, docteur?
— Voilà une proposition qui me sourit; mais je ne partirais pas sans condition.
— Ah ! et quelle serait la condition?
— Un médecin doit craindre les propos : je ferais jaser ; on dirait que je tous enlèye. Si tous étiez ma fille... adoptive, ce serait différent.
— Heureusement que je ne pars pas encore, reprit Adèle. J*essayerai de me guérir ici de mon mal.
— Et TOUS aurez raison.
Adèle ne répliqua pas. Elle semblait hésiter à parler. Tout à coup, elle prit sur une table le numéro de Y Étoile de FAube qui venait de paraître, et le tendant à M. Bourgoin :
— Vous ayez lu la noie qui est en tète du journal?
— Non; je ne lis jamais le journal d*un ami ni celui d*un ennemi pour ne pas me foire de mauvais sang; mais je devine la note.
—-Ainsi, M. Regnault s'obstine?
— Oh I vous ne le connaissez pas. Il aimerait mieux se foire ouvrir les veines que de retirer sa démission.
— - Pourtant, si j'exigeais, si je lui im{(osai8 cette démarche !
— A quel titre?
-^ Mais au nom de l'estime, de l'amitié.
— Comme c'est aussi l'estime et Tamitié qui lui conseillent le contraire, il n'aurait aucune raison de vous céder. Il faut trouver antre chose pour faire pencher la balance.
Madame de Soligny battait de l'extrémité des doigts le bras de son fauteuil.
— Si madame Femel le voulait, dit-elle, je suis bien certaine que M. Regnault resterait journaliste.
— Il pandt alors qu'elle ne s*en soucie pas, répliqua M. Bour^ emn.
— Ou bien qu'elle ne s'en soucie plus, insinua madame de Soligny.
— J'y pense ! dit tout à coup le docteur, on réserve peut-être la place pour M. de Preize.
Adèle essaya de rire.
— C'est juste, reprit le médecin^ je dis une sottise. Il fout de Tesprit, du talent, des opinions. M. de Preize n'a rien de tout cela.
— Il a au moins du tact, riposta Adèle.
S6 M. ET MADAME FERNBL.
— Ajoutez aussi qu'il a du goût; je m'en suis aperçu hier, dit M« Bourgoin.
Cette allusion à la conduite de M. de Preize à 1 égard de madame Fernel fit bondir la Parisienne.
-^ Oh I docteur, tous éles un homme impitoyable. Se tous fais Tenir pour tous demanda un conseil, et Toilà que tous prenei plaisir à TOUS moquer de moi.
— Qud conseil fautril que je tous donne? Comment désiiea-^ous que soit mon aTis?
— Non, ne m'en donnez aucun. C'est juste; tous êtes le confies- £eur de madame Fernel, tous ne pouTez pas être le mien!
— De la colère ! c'est un eiœllent symptôme, dit le docteur.
— Eh bien ! oui, de la colère, s'écria madame de Solighy en se leTant ; car j'éclate à la ^n. J'ai été mal inspirée le jour où je suis Tenue frapper à cette maiscm. Je cherchais la tranquillité, le calme, j'ai trouTé de faux amis, d'incroyaUes prétentions; je suis tombée dans les pièges de la candeur proTinciale. Et parce que Ies.gro6 bonnets de de la Tille ont décidé que je me marierais aTec le premier écriTain du département, il faut que je l'épouse, ou sinon je passe pour une femme sans cœur qui tient à son argenti tandis que je ne ttens, monsieur, qu'à mon amour.
— Alors, TOUS Toulez , madame, que je tous oonseiUe d'épouser M. de Preize !••* Eh bien 1 épousez-le , il n'aura que ce qu'il mérite.
— Qui TOUS parle de M. de Preize ?
— Il faut pourtant bien que oe soii lui ou Jules (pie tous choisissiez.
— Ne puis-je rester tcutc ?.
— Sans aucun, doute , surtout si tous attendez pbisîeara imnées encore!
— Vous n'êtes plus galant, docteur.
— Comme je Toudrais pouToir répondre : Vous n'êtes plus coquette!
. — Est-ce de la coquetterie que de tenir à n'être pas trompée ?
— Mais qui donc songe à tous tromper, madame ? Vous n'aTez qu'une ennemie ici, c'est tous. Excusez-moi : je ne soigne les amoureux que par surcroit, et J'ai de pauTres gens qui m'attendent. Permettez-moi de me retirer, en tous priant de mieux préciser une autre fois les conseils que tous attendez de mon expérience , je n'ose plus dire : de mon amitié.
Le doeteur salua madame de Soligny pour pceodre congé d'elle. Adèle fit un geste et youlut le retenir ; mais au. même ]|iome&t la porte s*ouYrit et on annonça M. de Preiae.
<— Parbleu 1 il arrive bien à propos, se dit le docteur qui se trouva face à face avec le Parisien. Un salut très-cérémonieux fut échangé. M. Bourgoin descendit, et IL de Preira vint dans la tenue irréprochable conunandée par la dernière livraison de la mode , débiter le plaidoyer qu'il avait jugé convenable de ne pas entamer la veilla en &V0ur de ce qu'il appelait, sans rire, son amour et sei plus chères espérances.
n devenait évident pour le docteur que madame de Soligny ne tenait plus guère à M. de Preize et tenait à Jules Begnault. Mai&il n'était pas du tout impossible qu'en dépit de son coeur elle épousât M. de Preue, par orgueil, par respect humain, par convenance mondaine , par entêtement aussi , pour ne pas céder et pour se refuser fMrédséroent à cette combinaison que maître Babel lui avait dénoncée par la bouche épaisse de M* Cavalier. La rectitude , même quand il s*agit des actes les plus sérieux, les plus décisifs de la vie , est aussi antipathique à certaines natures minaudières que les avenues percées en ligne droite le sont aux amateurs de jardins anglais. L'honnêteté est compatible avec ces roueries que le préjugé et une incurable défiance entretiennent dans le coeur de certaines femmes. Elles ont peur d'être dupes en étant sincères; rhypocrisie des hommes les empêche de rester naïves*
Adèle était flattée de cet amour qui ressemblait à de l'ambition et qui voyait tout à la fois en elle une faoïme et une gloire : le coup de tête du journaliste l'avait émue. Mais elle regardait comme au-dessous de sa fierté d'en convenir. Elle ne voulait pas être mise en demeure par des moyens si énergiques. Il lui répugnait de se décider pour empêcher Jules BegnauU de manquer de pain. Le mystère qu'elle avait soupçonné dès son entrée dans la maison Fernel lui revenait bien aussi à l'esprit pour la faire hésiter; mais ce n'était pas là le principal obstacle : une rivalité pressentie est bien plutôt pour les coquettes un stimulant qu'un empêchement.
— Ce qu'il me faudrait inventer, se disait le docteur avec raison, c'est un prétexte qui l'oblige à céder, sans fausse honte, à l'entraînement de son bon cceur, de son bon sens. Elle est capable de jouer avec nous, avec elle-même, je ne sais combien de temps encore ! On dirait qu'il lui plaît de souffiir, d'être jalouse, parce qu'elle &it souf-
frir aussi ! Et pourtant, elle a perdu son assurance des premières semaines. Elle m'a fait yenir pour me parler, mais elle n'avait absolument rien à me dire; au contraire, elle espérait que j'allais lui apporter une solution, ce fameux motif de choisir qu'elle cherchait partout, excepté dans sa conscience et dans sa franchise. Ah! les femmes ! les femmes ! quels labyrinthes ! Celle-là est un labyrinthe sur la terre, madame Femel est un labyrinthe dans le del. Je n'en sortirai pas. J'ai enrie de les convoquer tous, de les enfermer chez moi et de jiarer de ne leur ouvrir la porte que quand ils seront tombés d'accord. Que ditrcUe à M. de Preize?... Quand je pense que tous les jours il se bâcle des mariages entre gens qui ne s'aiment pas du tout, et que j'ai toutes les peines du monde à marier deux êtres faits l'un pour l'autre! C'est absolument comme les incendies qu'une simple étincelle provoque, tandis qu'on se fatigue deux heures à souffler son feu pour n'avoir que de la fumée!... Voilà la matinée qui s'avance et je n'ai pas encore vu de malades!... Il faut pourtant que j'aille serrer la main à mon ami Regnault. Us n'ont qu'à devenir heureux ! Je jure bien alors de les abandonner tous à leur bonheur, car ils ruineraient ma clientèle.
Le docteur arriva à la petite maison de la rue des Bûchettes. Il trouva Jules en train d'écrire une longue lettre à madame de Soligny. Le journaliste fit le geste de cacher son épttre, mais il se sentit rou^r de ce petit mouvement et tendant le papier à M. Bourgoin :
— Lisez, lui dit-il , et donnez-moi votre avis.
— Mon avis, répondit le médecin après avoir lu, est que vous êtes en progrès très-réel sous le rapport du style. Ce premier-Cythère est excellent.. • Aussi je le garde : il serait perdu pour madame de Soligny.
— Vous ne trouvez pas que j'aie bien plaidé ma cause?
— Je trouve qu'elle est toute plaidée, et qu'il n'y a plus qu'à attendre l'arrêt. Si vous m'en croyez, mon ami, vous n'irez pas ce soir rue du Cloître, vous n'y reparaîtrez pas de quelques jours. J'ai besoin de votre absence; vous me gêneriez et vous empêcheriez M. de Preize de faire vos afiaires.
— M. de Preize ! dit Jules en fronçant le sourcil.
— Oh ! n'ayez pas peur ! il n'est dangereux pour vous que quand vous êtes là. C'est un zéro auquel vous donnez la valeur d'un chiffre, en lui faisant vis-à-vis. Il fait sourire madame Femel ; si vous vous en mêliez, il la ferait pleurer peut-être. Il fait bouder madame de
Soligny ; si vous veniez, il la ferait rire. Ne venez pas, j'y serai, moi ; et je vous dirai tout. Vous aurez occasion, d'ailleurs, de trouver ces dames et ce monsieur lundi à la Préfecture. Ce jour-là, branle-bas général ! Laissez-moi préparer les batteries.
Madame Begnault avait entendu la voix du docteur; elle entra dans le cabinet de son fils, tout en tricotant.
— Savez-vous, monsieur Bourgoin, que le comité du journal, en recevant la démission de Jules , lui a fait oSvir trois mois d'indem* nité pour qu'il puisse attendre une autre place?
— Âh! que c'est joli! Je les reconnais bien là, les ladres! Ils ne sont généreux que quand il s'agit d'une méchanceté. C'est le préfet qui leur a donné cette idée-là, ; elle est trop distinguée pour ne pas venir de Paris.
— Je conseillais à Jules d'accepter bravement, dit madame Regnault, en croisant ses aiguilles dans son tricot.
— Quant à cette id^e-là , elle ne vient pas de Paris, elle est champenoise; et notre puritain a refusé?
— Naturellement, pour ne pas faire ce que lui conseillait sa mhre, reprit la veuve.
— Ou bien, c'est peut-être pour se faire offrir la décSration, dit le docteur en riant.
Comme il allait sortir, madame Regnault, qui remarquait qu'on se taisait sur la grande a/faire, dit à M. Bourgoin :
— Est-ce que madame Femel est malade? Je ne l'ai pas vue à la messe ce matin.
— Oh ! c'est qu'elle est moins dévote que vous, repartit le médecin, qui savait à quoi s'en tenir sur la dévotion de la veuve.
Celle-d se tint pour avertie, et, sans plus s'émouvoir que si la réponse avait été plausible, elle remit les aiguilles en mouvement et rentra dans sa chambre.
Le docteur renouvela à demi-voix ses recommandations, auxquelles Jules promit de se conformer; et il put enfin aller voir ses vrais malades. Mais une singulière surprise, je n'ose dire un singulier désappointement, l'attendait. Il n'eut presque rien à ordonner ce jour-là.
— Est-ce que mes malades se moquent aussi de moi? disait le docteur en rentrant vera l'heure de son diner. Depuis que je les néglige, ils se portent à merveille. Bah! c'est un augure qui m'assure que tout ira bien, et que je puis aller à la noce sans rien négliger, si la noce se fait à Paris.
30 M. ET MADAME FBRKEL.
Sur cette assurance, il dîna de fort bon appétit, et trinqua in petto aTec lui-même à la santé de l'humanité tout aottièie , au bonheur de madame Fernel, au mariage de Jules, et à la confusion des amis du pouYoir. II épuisa même une dernière goutte à la prospérité de madame Regnault.
— Je comprends que la fortune n'aime pas à mtrer chez œtle fcnnme-là; elle serait certaine d'y rester en prison, sous les Tarons.
Le soir, le salon de b rue du Cloître lot plus triste que d'habitude. Laure s'efforçait de parler et madame de SoUgny s'efforçait de ne pas répondre au docteur, qui s'établit à côté d'elle en ne lui laissant pas une minute de répit, M. de Preize, qui avait eu une oonlérence de deux heures dans la journée avec Adèle, ne paraissait pas avoir obtenu l'assurance qu'il était venu chercher de Paris, car il renouvela sa stratégie élémentaire de la veille, et parut émerveillé des moindres mots éc^ppés à la modestie de madame FemeL II est juste de reconnaître que le diplomate était aidé d'ailleurs par T homme de goût dont avait parlé le docteur Bourgoin, et qu'il ne feignait pas toutes les admirations qu'il laissait voir.
Vers la fin de la soirée, M. Fernel, qui avait remarqué pour la première fois,* depuis le séjour de madame de Soligny dans sa maison, que les Parisiennes étaient plus exposées à la maussaderie que les provinciales, M. Fernel, que cette remarque avait rendu presque furieux contre l'égalité d'humeur de sa femme, et qui s'était beaucoup ennuyé, dit à Laure :
— Sais-tu pourquoi Reguault n'est pas venu?
— Laure répondit doucement qu'elle l'ignorait.
— Je le sais, moi, dit le docteur. Il fait ses préparatifs de départ. Il est possible que j'aie besoin d aller à Paris dans un jour ou d^ix, et je lui ai fait promettre de venir avec moi; mais nous le verrons après-demain à la Préfecture.
Madame de Soligny ne put s'empêcher de sourire en entendant le docteur parler de voyage; elle se rappelait la conversation du matin* Elle songeait aussi à ce tète-à-tète avec Jules dans le chemin de fer de Montereau, quand un caprice lui avait fait changer son itinéraire» Que de choses s'étaient passées depuis 1<m:s ! Ah ! si c'était à recommencer. ••
Cette dernière exdamation, en prenant la forme interrogative, devait rester sans réponse ; car Adèle, embarrassée de donner une
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cimcluaion à son voyage, était fort éloignée de k pensée de le regret» ter. Il s'agissait précisaient de le recommencer au rebours, ce Toyage, et c'était là ce qui tenait la Parisienne indécise. Pourtant, elle sourit, et le docteur prit acte en lui-même de ce sourire pour le raconter à son ami Jules.
Si la présence de madame de Soligny au dernier lundi de la Préfecture avait été un puissant attrait pour les curiosités provinciales, l'arrivée de M. de Preize , les droits qu^on lui supposait sur la main de la P^ftrisienne, la rivalité de cet élégant avec le journaliste, étaient d'autres ndsons plus décisives encore pour que personne ne manquât au lundi suivant. Il ne s'agissait plus de savoir si la toilette de madame Femel l'emporterait sur la toilette de madame de Soligny; il s'agissait du spectacle bien autrement émouyant de deux ambitions aux prises, de voir un Parisien qui avait fait soixante lieues pour entrer en lice avec un provincial, avec un Champenois.
Malgré la rancune de toutes les l^lles dames de Troyes contre le journaliste, qui les avait si indignement immolées depuis quelques semaines; comme c'était là une question d'honneur national ; comme Regnault était le représentant officiel de l'esprit, des moyens de séduction de la province, on faisait des vœux pour lui, sauf, pour quelques-unes de ces âmes déyouées, à offrir au Parisien l'indemnité de leurs bennes grâces, quand il aurait été vaincu. Le luxe déployé ce lundi-là^, qui n'était pourtant pas le commencement des réceptions solennelles, atteignit des proportions folles. Quand les provinciales s'en mêlent, comme elles estiment à la fois la quantité et la qualité, on peut s'attendre à des excès de diamants et d'étoffes.
Le docteur s'amusa beaucoup des prodiges de luxe que la vanité champenoise avait cru devoir déployer.
— Quelle Flore! dit-il. Est-ce que le préfet va distribuer des médailles aux produits les plus éclatants ? Ce n'est pas une soirée, c'est une exposition d'horticulture.
— Ces dames tardent Ken, munnura Jules, qui venait d'arriver.
— Ah! c'est que madame Femel, depuis qu'elle est coquette, ménage ses effets. Au surplus, prince chaimant^ vous êtes servi à souhait, et voici les deux fées que vous attendiez.
Madame de Soligny et madame Fernel paraissaient, en effet, à la
porte du salon. Un murmure qui s'éleva jusqu'au tumulte, des exclamations à peine étoufiees par la gravité du lieu témoignèrent de la surprise, de la stupéfaction générale. Un prodige inouï, imprévu, inconcevable, ou plutôt une revanche^ sur laquelle on ne comptait plus, dépassait les héroïques tentatives de toutes les belles dames de Troyes et menaçait la suprématie des Parisiennes.
Madame Femel, dans tout l'éclat de sa beauté, avec une robe qui était un chef-d'œuvre, mais qui s*lmmiliait, pour ainsi dire, au-dessous des magnifiques épaules et du cou qu elle laissait voir, madame Femel, le regard brillant, la lèvre émue par un sourire qui demandait grâce, s'avançait au milieu des hommages de toute l'assemblée. Madame de Soligny^ à côté de cette aurore, n'était plus qu'un crépuscule charmant [et presque mélancolique. La plénitude des charmes de madame Femel, cette inexprimable sérénité qui la laissait chaste, malgré tous les sacrifices à la mode, cet embarras dissimulé qui mettait comme une nuée transparente autour de sa splendeur, cette perfection absolue qui se laissait voir pour la première fois, avec une ignorance d'elle-même, et pourtant avec une bonne volonté naïve, cette peur d'être admirée et ce désir d'être belle, tout donnait à cette apparition, à cette révélation, un prestige qui ne devait plus s'efiacer de l'imagination des Troyens ni du cœur de certaines personnes.
Le préfet, M. de Preize, Jules Regnault vinrent saluer ces deux dames. Quand le docteur s'avança , il eut un regard expressif qui récompensa la pauvre Laure de tout le mal qu'elle endurait : — ^Yous êtes une sainte et vous triomphez, — voulait dire ce regard; madame Fernel baissa les yeux, comme pour le recueillir et le faire pénétrer en elle ; c'était sa consolation , son excuse , sa force. Adèle avait fait pourtant de son mieux pour n'être pas éclipsée ; mais à toilette égale : elle avait du moins l'infériorité d!une gracilité, d'une délicatesse qui cesse d'être une distinction 'à côté de la beauté harmonieuse et accomplie. Elle était jolie comme un madrigal; madame Femel était un poëme. Toutes les joies de la vie , toutes les extases célestes, tous les devoirs , toutes les piétés rayonnaient à la fois sur ce beau front, sur ces épaules inconnues dont on n'avait jamais soupçonné la blancheur. Ce qu'il y avait de maternel dans Taropleur même de ses formes et dans la simplicité de l'attitude empêchait les admirations grossières. Ces belles mains, étendues le long d'une robe de moire aux reflets argentés semblaient chercher la main de ses petits enfants. Cette poitrine , qu'une incomparable pudeur voilait
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encore, quand elle n'ayait plus de Toile, était un tabernacle où palpitait une âme ; et le plus sot de tous les assistants se fût reproché omune un sacrilège un dé ces mots plaisants, une de ces admirations femilières qui se communiquent d'ordlhaire à Toreille , entre connaisseurs 9 dans tous les salons du monde*
Laure pouyait inspirer l'amour, car il y avait de l'amour dans toute sa personne et dans tous ses traits ; mais elle commandait aussi tant de respect, que cet amour était à redouter par tous et n'était pas à redouter pour elle. Sa yertu rayonnait à travers sa grâce et la défendait mieux que tdutes les précautions de toilette ou de modestie.
Elle resta quelque temps isolée ; madame de Soligny trouva le moyen de ne pas s'asseoir à côté d'elle , tant ce voisinage exigeait d'abnégation. Quant à ceux qui brûlaient de lui témoigner leur enthousiasme ; ils semblaient arrêtés par une barrière, par une distance à franchir. Le docteur Bourgoin avait des privilèges ; il n'existait pas pour lui d'Olympe inaccessible , de paradis où il ne pût mettre le pied. Il vint donc intrépidement compléter l'encouragement que ses yeux avaient déjà donné, et féliciter Laure avec effusion.
— Docteur, je souffre bien, lui dit madame Fernel à demi-voix.
— C'est l'encens qui vous étouffe, n'est-ce pas ?
— Oh ! ne raillez point, mon bon docteur : j'ai voulu vous prouver ma confiance absolue ; mais j'ai trop présumé de mes forces. Comme on me regarde ! C'est horrible ! Que dira-t-on de moi dans la ville ?
— On ne dira rien, à coup sûr, de ce que chacune de ces dames voudrait pouvoir faire dire sur son compte. Quand on vous verra passer dans la rue , à l'heure où vous visitez les pauvres, on ne vous louera pas seulement comme la plus sainte et la meilleure, on se rappellera aussi que vous êtes la plus belle. Ce sera une façon encore de Êdre aimer la charité.
— Docteur, docteur, pouvez-vous plaisanter ainsi?
*— Je ne plaisante pas , et je suis bien sûr que Fernçl est de mon avis.
— S'il persiste à me trouver laide et ennuyeuse, reprit Laure d'une voix timide qui avait son ironie secrète , je n^aurai plus rien à faire, monsieur Bourgoin, car je dépense ce soir toutes mes ressources.
Le docteur regarda de côté les blanches épaules de madame Fernel, et se sentit saisi d'une compassion profonde pour cette mère de famille qui avait dû rompre avec ses plus chères habitudes , avec ses plus austères résolutions, et qui avait dû s'éloigner de sa glace,
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en mettant cette robe superbe qu'elle portait comme un oUice. Il m repentit presque de Tavoir amenée à ce sacrifice ; il tMnbla de lui avoir donné des remords.
•^ Si j'osais, lui dit-il, j'ilhais chercher votre mari et jeleoontrain* drais à s'agenouiller devant vous.
«^ Voilà que vous doutez , docteur. I Comment voulez^vous que j'aie confiance ? reprit Laure avec un peu d'efiroi.
•*-* Je ne doute de rien , mais je voudrais que s<m repentir fût un aveu public.
'^ Oh ! je n'ai pas besoin qu'il s'humilie, dit madame Femel en levant ses beaux yeux au ciel, il n'a pas à se repentir; son éloîgnement était ma faute, il me Fa dit souvent. C'est à moi à expier.
-^ Eh bien ! vous expiez de façon à rendre jalouses toutes les fem-* mes, à commencer par cette pauv^re madame de Soligny, dont j'ai pitié, et que je vais aller consoler.
Le docteur quitta madame Femel et Tint s'appuyer au fauteuil de la Parisienne.
— Quand partons-nous? lui dit-il.
— J'espère bien que vous ne tremblez plus pour M. Femel , lui répondit-on avec malice.
— Non, mais je tremble maintenant pour M. de Preize.
— Vous êtes le médecin Tant-Pis I Mais pourquoi M. de Preize serait-il plus exposé que M. Regnault?
— Après tout , ils courent peut-être tous les deux de grands dangers, repartit le docteur, mais je n'aurai pas ce malheur-là sur la conscience.
— Ni moi non plus, riposta sèchement madame de Soligny. Le docteur hocha la tête, comme s'il n'était pas convaincu»
— C'est vous qui avez fait faire le voyage au Parisien, c'est pour vous qu'il est venu; vous êtes responsable des accidents qui peuvent lui arriver.
*^ Ce n'est pas pour moi qu'il restera, en tout cas.
•*^ Ah ! bah ! serait-il congédié?
Madame de Soligny allait répondre, mais sa fierté Tavertît de né pas sembler donner des avantages à Jules Regnault. Elle détourna iin peu la tête, agita son éventail, et garda le silence. Bourgoîn jugea que les réflexions et le spectacle de ce qui se passait seraient sans doute plus profitables aux intérêts qu'il avait à cœur, que toutes ses
malices et ses taquineries; il n'insista pas, et continua sa promenade autour du salon.
Or, ce qui se passait avait, en effet, sa valeur, et devait avoir son influence. M. de Preize, autant par entraînement que par dépit, autant pour céder à la fascination exercée par madame Femel que pour amener à capitulation l'insensible dont il voulait devenir le mari, s'était assis à côté de Laure, et ne lui ménageait ni les compliments, ni les attaques. Si Ton veut bien se rappeler que ce Parisien né connaissait qu'une femme élégante, spirituelle dans Laure, et n'avait jamais vu la femme du ménage et de l'économie domestique, on comprendra qu'il dut juger à propos de donner une bonne opinion de sa galanterie, et de répliquer par un siège courtois, mais en règle, aux menaces que trahissaient pour lui la robe décolletée, la toilette et le sourire de madame Femel. Pouvait-il se douter que cette femme, qui eût triomphé à Paris, comme elle régnait à Troyes, priait de toute son âme , en se laissant admirer, et avait sous sa robe de moire un chapelet, qu'elle touchait de temps en temps pour se donner du courage, et pour s'exhorter à être coquette?
Laure ne comprit pas, ou plutôt n'entendit pas d'abord les paroles exquises qu'il vint lui débiter. Elle lui sourit pour le remercier de sa politesse, et s'imagina qu'il récitait le protocole obligé de toutes les conversations mondaines. Mais, peu à peu, l'insistance qu'il mit à lui répéter qu'elle était belle, le feu de ses regards, la hardiesse de bon ton avec laquelle il l'interrogea sur ses sentiments secrets, éclairèrent madame Femel et la frappèrent d'épouvante. Elle fut tentée d'appeler son mari, de fuir, mais elle sentit ses jambes qui tremblaient sous elle ; et qui l'eussent laissée tomber au milieu du salon, et puis elle se souvint de son rôle : ces hommages indiscrets étaient le châtiment, les épines de son triomphe.
— Tu as voulu être belle, se disait-elle tout bas, souffre et offire à Dieu ta douleur I
Alors, elle se i^signa, et le laissa I)arleî', en lui soùrianl, et etl essayant de penser à autre chose. Mais M. de Preize ne parlait pajj toujours; il sollicitait aussi des réponses; il voulait qu'on lui donnât une espérance^ ou qu'on lui opposât des refus, et LaUre balbutiait, essayait de détourner la conversation, s'y prenait maladroitement, et ptraissait coquette, quand elle était presque folle de terreur et de honte. Elle tenait ses yeux baissés, mais l'émotion profonde qu'elle entevudt en elle soulevait sa poitrine. Laure eut peur de ces mouve-
ments qui pouvaient la trahir et la calomnier ; elle demanda à Dieu la force de refouler les larmes , et elle ouvrit les yeux en les promenant autour du salon, comme pour chercher un secours. Son mari était en grande conversation avec le docteur. Madame Femel ne rencontra que le regard de madame de Soligny, et elle crut y lire un défi si hautain, une provocation si fière et si dédaigneuse, qu^elle essaya de se lever pour aller rejoindre M. Femel.
— Vous soufirez, madame? demanda H. de Preize en lui ofifrant son bras.
Laure murmura une réponse qu'il n'entendit pas, car au même moment Regnault, qui observait cet entretien, s'était approché pâle, les dents serrées, et lui avait demandé à l'oreille :
— Qu'avez-vous dit à madame?
— Rien que voua n'eussiez pu lui dire vous-même , répondit M. de Preize avec hauteur, mais sans élever le ton.
— C'est que je ne souffrirais pas... commença Jules en dressant la tête.
— Pardon, interrompit M. de Preize avec beaucoup de calme, il ne s'agit pas de madame de Soligny, mais de madame Femeh
— Qu'importe !
— Il m'importe beaucoup à moi, et il importe aussi à madame, que vous offensez plus par votre défense que moi par mon admiration.
Jules allait répliquer, quand madame Femel, qui devina ou qui pressentit la gravité de ces quelques paroles échangées à voix basse, fit un appel désespéré à son courage, se leva et dit à M. de Preize d'une voix douce :
— Vous m'avez offert votre bras, monsieur, et je l'attends toujours.
Jules voulut disputer l'honneur de la conduire.
— Non, un bras me suffit, lui répondit madame Femel, en le regardant d'un air sérieux et presque triste, comme si elle lui eût reproché de l'avoir compromise; et s'appuyant avec simplicité sur M. de Preize, elle fit quelques pas dans le salon.
Jules resta attéré, atteint au cœur par ce regard sévère. En voulant lui prouver son dévouement, il avait blessé la femme qu*il eût voulu défendre ou venger au prix de tout son sang; et en réclamant ik bras de M. de Preize, Laure lui montrait que nul n'avait le droit de la défendre, comme nul n avait le pouvoir de l'offenser. La femme
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timide s'était retrouvée l'épouse vaillante, devant une protection qui menaçait sa dignité. Cette leçon frappa Regnault dans tout Tenivrement de son extase. L'entrée de madame Ferael l'avait transporté, et U s'en était fallu de bien peu que l'imprudent et Timpie ne fût venu précisément devancer M. de Preize dans cette offense dont il s'était montré peut-être moins irrité que jaloux.
Laure s'était fait conduire vers son mari, que le docteur catéchisait de la bonne manière. M. Bourgoin n'avait perdu de vue aucun des acteurs de la comédie , j'oserais dire du dnime auquel il s'intéressait. L'émotion de Jules Regnault, les tentatives diplomatiques de M. de Preize, l'effiroi pudique de madame Femel, il avait tout vu du coin de l'œil; mais, résolu à pousser les choses à Textréme, pour faire sortir de la violence même de la situation un dénoûment qu'il ne pouvait obtenir de la bonne volonté des personnages , il n'était pas intervenu ; il avait laissé Laure se débattre et pâlir, madame de Soligny se dévorer de dépit et constater son abandon, Jules Regnault épuiser toute l'amertume de la situation étrange dans laquelle le mettaient les deux influences qui disputaient sa vie. Seulement, quand le docteur jugea que les choses avaient assez fermenté, et quand il craignit le scandale, il s'approcha de Femel et lui parla de la beauté de sa femme, de sa toilette, des succès qu'elle avait obtenus.
L'ancien notaire n'interrompit pas le médecin ; il écoutait avec une satisfaction béate, avec une sensualité toute conjugale ce dithyrambe. Mais il affectait une insensibilité, une indifférence qui amusa beaucoup le docteur.
— Oui, oui, elle est en veine de beauté, ce soir, dit-il enfin avec une modestie qui cachait mal son orgueil.
— Elle a éteint tous les soleils qui voulaient nous éblouir, reprit Bourgoin. On ne voit qu'elle dans ce salon. On dirait même que M. de Preize ajoute à l'admiration universelle l'expression de son admiration particulière.
Femel fronça le sourcil.
— Il me déplaît fort, ce Parisien, dit-il, et s'il osait !
— Pauvre madame de Soligny ! soupira hypocritement le médecin; elle n'est pas heureuse avec ses adorateurs; elle les perd tous!
Femel rougit.
— Vous avez raison, dit-il après une minute de silence, M. de Preize parle bas à ma femme. Je vais aller lui signifier...
— Gaidez-vous-en bien, vilain jaloux, et laissez madame Femel
se tirer d'affaire toute seule. Tenez ! la voilà qui Mé lève et qui ëe fiiit reconduire par lui. Elle le traîne comme une dépouille. Soyes fier et souriez poliment au vaincu, grand vainqueur I ' Ce fut à ce moment que Laure rejoignit le docteur et son mari» M. de Preize avait pris congé d'elle à deux pas de Femel et de M. Bourgoin, ne jugeant pas à propos d'échanger la moindre parole avec ces messieurs.
^■^ Je me sens fatiguée, dit^Ue ; je voudrais rentrer^
**- Y penses^tu? répondit M. Femel; la soirée finirait.
-^ Il y a huit jours, tu voulais m'entratner de force; aujourd'hui tu me contrains de rester; et l'on parle descaprices féminins, docteur I
•^ C'est qu'il y a huit jours, j'étais honteux de ta vilaine robe, et qu'aujourd'hui, je suis fler de toi.
Laure regarda doucement son mari, lut le repentir 6ur son visage qui ne savait pas mentir^ et se sentit tout à coup récompensée de ses douleurs, de ses alarmes; une joie sainte la pénétra tout entière. Ses yeux devinrent humides.
— 0 mes enfants! murmura-t-elle au fond du cœur. Enftint! répondit-^ellé tout haut, en remuant doucement la tête et en faisant allusion à la scène qui avait suivi la soirée du lundi précédent.
L'allusion était hardie, peut-être dangereuse; mais madame Femel eonnaissait bien l'homme loyal qui devait l'entendre. Elle devina juste. Ce mot assura la défaite des vilaines tentations.
•-^ Ah ! si je ne me retenais pas, dit Fernel , je tomberais à deux genoux devant tout le monde, et je te demanderais pardon.
— > C'est précisément la pénitence que je réclamais pour vous, il y a une heure, répondit M. Bourgoin ; mais vous feriez trop d'envieut,
— « Je puis rester encore, si tu veux, je n'ai plus de fatigue, reprit Laure en relevant la tête par un mouvement d'une incompajrable majesté.
Femel offrit le bras à sa femme, la reconduisit au fauteuil qu'elle avait quitté, s'assit à côté d'elle, et s'enivra pendant une demi^heure eneore de la joie de lui répéter combien il la trouvait belle, combien 41 l'aimait, et de triompher devant toute la ville, avec une naïveté .dont personne ne fut choqué, et qui réteblit dans tout son lustre la renommée de la belle madame Fernel , sérieusement ébranlée huit JDujB auparavant par la victoire de la Parisienne.
Madame de Soligny, réduite à la conversation du préfet, aux homjaoages de M. Babel , se sentait déchue dans cette ville , au milieu
de cet aréopage de provindales <{u'elle arait si insolemment défiées le hindi précédent. A quoi lui servait son grand air parisien, son expérience, son esprit? Madame Fernel, la plus humble, la plus positive des ménagères , n^ayait eu qu*à vouloir pour la faire disparaître dans son rayonnement. C'était donc là toute la solidité de cet empire de l'esprit et de la coquetterie qu'elle croyait inébranlable I Jules lui'^méme, tous ceux qu'elle avait cru enchaîner, s'enfuyaient, et, insensible à ses victoires, fière seulement d'avoir reconquis son mari, madame Femel trônait devant elle comme le génie du ménage, comme l'allégorie, ou plutôt, comme la réalité du seul bonheur certain, ici-ba«, le bonheur domestique. Adèle eut un mouvement de douleur, mie envie sublime, une ambition de devoir qui n'était peut-être pas faite pour durer, mais qui racheta en une minute bien des caprices, bien des trivolités ; elle regarda autour d'elle, vit le.docteur, et lui fit signe de venir.
— Ah ! m<»»ieur Bourgoin, lui dit-elle en joignant les mains, si j'étais certaine d'ôtre aimée comme madame Femel... même par un M. Femel !
•>^ J'ai mieux que cela à tous ofirlr, répondit le docteur.
«^ Non, vous n'avez personne, repartit Adèle.
Le médecin, que ces paroles sincères avaient ému, haussa les gaules pour protester, et se mit à chercher des yeux dans le salon ; mais il eut beau fouiller dans tous les sens, Jules Regnault fut introunblé*
«^ Il y a une demi-heure qu'il est parti, dit doucement madame de Soligny.
*^ 8*il savait que vous avez remarqué son départ !
— Il n'en conclurait pas que j'ai cherché à le retenir, répliqua la Parisienne, qui, malgré ses bonnes dispositions, n'abdiquait pas encore la tyrannie de l'esprit.
Le docteur se promit bien, selon son expression, de laver la tête à Jules Regnault, quand il le rencontrerait. Ce fut la dernière réso^ lution importante, inspirée par les incidents de la soirée. Un quart d'heure après, les salons de la Préfecture étaient vides et M. de Prêtée disait à son ami le préfet :
— Est-ce que madame Femel est une vertu ?
— Oh oui, celle-là est authentique! C'est le palladium troyen.
— Diable! j'ai bien peur alors d'avoir fait un voyage tout à fait inutile.
— Après tout, cependant, je ne réponds que des opinions politiques de son mari, répliqua le préfet qui ne Toulait pas décourager un ami si influent. Peut*on se flatter . jamais de connaître une fenune !
Cette restriction ne parut pas rassurante à M. de Preize , qui se promit toutefois d'essayer encore. Quant à madame de Soligny, il n*y pensait pas, soit qu'il eût renoncé déjà à ses prétentions sur elle, devant un refus catégorique, soit qu'il demeurât convaincu qu'il aurait toujours le temps d'y revenir et assez d'éloquence pour la persuader au moment opportun.
Le lendemain, madame Femel se rendit de bonne heure à la cathédrale, pour entendre la première messe. Elle avait hâte d'épancher son cœur dans la prière, de réciter tout bas un Te Deum d'actions de grâces, et de faire absoudre les petits péchés qu'elle avait commis la veille. En route, elle pensait à sa belle toilette, frissonnant, comme si les passants eussent vu ses épaules sous sa robe, et resserrant son châle, par un mouvement de terreur qui ne cessa que devant le prêtre. Pour la première fois depuis l'arrivée de madame de Soligny, elle n'eut aucun secours à demander au del ; elle le remercia humblement de son bonheur retrouvé, de la paix divine qu'elle sentait redescendue dans sa conscience; elle n'eut pas besoin de repousser le souvenir de Jules Regnault : elle pria saintement,' maternellement pour lui. L'épisode de la soirée, la conversation de M. de Preize et l'intervention de Jules lui avaient montré que la femme la plus pure n'est pas à l'abri de certains hommages, et l'horreur qu'elle avait ressenti tout à coup ne rendait plus dangereux pour cette ânîe, véritablement chaste, un sentiment que Regnault lui-même avait profané.
Quand elle revint à la rue du Cloître, ses yeux brillaient d'xine tendresse impatiente de se prodiguer; elle songeait à ses enfants, aux pauvres, et elle monta tout droit à la chambre de madame de Soligny, pour l'embrasser, pour lui communiquer sa joie, et la convertir à ses espérances. Mais au haut de l'escalier, et à la porte d'Adèle, elle se trouva face à face avec madame Regnault.
— Vous ici, madame ! lui demanda-t-elle,^ fort surprise, et sans ménager l'efiet de ce premier étonnement.
— Vous ne m'attendiez pas, chère madame, répondit la veuve d'une voix dont on sentait l'aigreur sous la réserve. On n'est pas habitué à me rencontrer chez vous.
Laure craignit de l'avoir blessée^ eflui exprima le plaisir qu'elle aurait toujours à la recevoir, tout en cherchant à connaître le motif qui l'avait amenée.
— Je suis venue parler à madame de Soligny, dit résolument madame Regnault, qui avait fait un peu de toilette.
Madame Fernel regarda la veuve^ se demanda s'il n'y avait pas une grande imprudence à la laisser pénétrer jusqu'à Adèle ; si tous les prqjets n'allaient pas être définitivement compromis. Mais elle lut sur la figure froide, impassible de la vieille Champenoise, une volonté si inébranlable, et elle savait d*ailleurs que madame Regnault avait tant de tact et de mesure , qu'elle n'essaya pas de la dissuader de sa visite. C'était peut-être, après tout, une réponse du ciel à sa prière qi le cette démarche !
— Entrez, dit-elle à la veuve en lui ouvrant la porte. Madame de Soligny écrivait.
— Nous te dérangeons? lui demanda madame Fernel.
— Je priais, par un mot, le docteur Bourgoin de venir me voir; je me sens malade.
En effet, Adèle avait les yeux ardents et les lèvres pâles.
— Je vais l'envoyer chercher, dit Laure en faisant un mouvement pour sortir.
— Non! attends! répondit madame de Soligny, qui s'aperçut alors de la présence d'une étrangère, et qui sembla interroger son amie.
— Adèle , voici la mère de M. Regnault qui désire te parler, dit madame Fernel.
La Parisienne sentit qu'elle rougissait. Quant à la veuve, elle fit une grande révérence, croisa les mains sur son châle, . et pointa ses petits yeux gris sur cette coquette qui avait fait souffrir son enfant. De son côté, madame de Soligny la regardait avec attention, et, loin de la trouver vulgaire et commune, comme on la lui avait dépeinte, elle était frappée de l'énergie de cette tête intelligente, de l'altitude, sans embarras, de cette femme, qui restait devant elle comme une égale, mettant ses cheveux gris et sa dignité maternelle à la hauteur de tous les diadèmes de la jeunesse et de la beauté. Madame de Soligny présenta un fauteuil à madame Regnault, et attendit.
— Madame, dit la veuve d'une voix ferme, je connais la démarche que M. Bourgoin a faite auprès de vous, et je connais la réponse que vous lui avez donnée. Je ne viens pas essayer de vous fléchir; je n'ai
jamais pleuré ni embrassé les. genoux de personne ; mais , puisque le bonheur de mon fils est à Jamais perdu , puisque je dois renoncer à Fespoir que madame Fernel elle-même m'avait autorisée à conceToir, j'ai voulu venir pour vous demander si j'ai l'air d'être la mère d'un aventurier qui cherche des dots , et s'il y a tant à rougir de m'avoir pour belle-mère !
Madame FerneL alarmée de ce début, voulut intervenir* *— Laisse continuer madame, dit Adèle en souriant».
— Oh I j'aurai bientôt fini. Cette visite était un scrupule de eon** science. Je voulais vous laisser le souvenir de mon visage ^ qui vous reviendra peut-être quelquefois en pensée, comme un remords, comme la vision d'une pauvre femme dont vous aurez tué toutes les espérances... Quanta moi, je n'éts^is pas fâchée non plus de vous voir, pour garder le souvenir de celle que mon fils a aimée.
Et madame Regnault se leva connue pour s'en aller.
— Madame Fernel, ajouta-t^Ue , vous excuserez Jules, s'il ne vient pas vous faire ses adieux «
— Comment ! M. Regnault?
— Il part , madame ; j'avais trop peur qu'il ne se livrât à quelque acte de folie , s'il restait. Je ne sais ce qui s'est passé hier au soir à la Préfecture, mais Jules est rentré comme un fou; je ï'ai entendu pleurer, sangloter une partie de la nuit ; ce matin il a couru chez le bon docteur Bourgoin; à quelques mots que j'avais surpris, j'ai compris qu'il voulait se battre, provoquer M. de Preize.
Adèle poussa un cri. Laure se couvrit le visage de ses deux mains.
— Rassurez-vous, mesdames, continua la veuve, avec un accent de visible ironie^ il ne se battra pas« Le docteur lui a persuadé de partir, et il s'en va dans deux heures. J'avais cru , j'avais espéré, madame, qu'il ne vous aimait plus, ajouta la vieille mère en parlant à madame de Soligny, mais en regardant madame Fernel , je m'étais trompée. On ne renonce pas à vous si aisément; il est plus facile de renoncer à sa mère.
Madame Regnault fit encore une révérence et se dirigea vers la porte. ,
— Arrêtez I s'écria madame de Soligny.
La veuve eut une crispation des lèvres que personne ne vit , mais qui ressemblait à un sourire; elle s'arrêta, sans même se re*^ tourner.
Adèle paraififlftit en proie à une émotion violente; elle alla prendre la main de madame Regnault.
— Pom^oi »'eû va-t-il , puisque je vais partir ? Vous voyez bien que ce n'est pas moi qui le chasse d'ici , et qu'il peut rester'près de vous.
— Non, puisque c'est vous qu'il espère rejoindre, répliqua madame Regnault.
^^ Eh bien! dite»»lui.«.
La veuve se retourna, un éclair fit flamber ses yeux.
— Dites«>lui qu'il attende la visite du docteur Bourgoin.
Et madame de Soligny^ impuissante à retenir ses larmes , se laissa retomber dans son fauteuil, en plongeant sa tête dans son mou** choir.
Madame Regnault hésita ; elle voulait prendre la main de madame de Soligny, la baiser; mais la fierté de son rôle l'empêcha de descendre à ce remerclmentf elle sortit fière et droite comme elle était entrée.
Laure l'avait suivie.
•-* Je crois que vous avez eu rtiison , et qu'elle cédera , lui dit madame Fernel.
— Je 'le crois aussi, répliqua lavetive^ Ah ! madame^ si je réussis, c'est vous qui m'aurez porté bonheur.
— « Moi ! oui, j'ai bien prié.
-^ Oh ! ce n'est pas cela seulement ! Vous pouviez empêcher mon fils de se marier jamais.
Laure se sentit froid au cœur ; toutefois elle reçut ce choc avec un courage intrépide.
— Que voulez-vous dire? demanda-trelle d'une voix douce, sans vibration.
Madame Regnault plongea son regard , comme une sonde , dans l'azur des beaux yeux de madame Fernel, mais elle ne rencontra rien.
— Allons, je me suis trompée , pensa-t^lle en elle--mème. Cette femme est décidénient une sainte. Je voulais dire, reprit-<$lle tout haut , que c'est vous qui l'avez fait aimer.
U y Avait peut-^tre encore une intention secrète dans ces paroles; mais Laure, rassurée par sa conscience, ne l'aperçut pas ; elle respira a l'aise et félicita madame Regnault du succès de sa démarche.
— Je savais bien, murmurait lavieille, en descendant vivement Ve^
calier, que c*était moi qui obtiendrais l'ayeu décisif. Les hommes s'entendent à commencer; ils ne savent rien conclure... Bonjour, Brigitte, dit-elle en passant devant la cuisinière. Vous allez avoir un peu de loisir, la Parisienne s*en va.
— Ma foi , bon voyage ! répliqua la cuisinière , car elle mettait ici tout à l'envers.
Pendant que madame Regnault retournait à la rue des Bûchettes, madame de Soligny mettait son chapeau, prenait son chàle et se faisait conduire à la maison du docteur Bourgoin. Celui-ci achevait de déjeuner. Dès qu'il aperçut Adèle, il se douta de quelque chose.
— Vous venez me chercher, n'est-ce pas? lui dit-il en allant audevant d'elle.
— Oui, docteur. Vous savez bien que je ne peux pas partir seule.
— Ainsi, nous allons à Paris?
— Oui, mon bon docteur; nous partons par le premier convoi.
— Vous trouverez des connaissances à la gare !
— Puisque c'est pour cela que je viens vous prévenir ; il n'est pas convenable que je voyage en tête à tête avec M. Regnault.
— Oh ! mon paquet sera bientôt prêt, s'écria joyeusement le médecin. Précisément, mes malades me laissent un congé. Voilà la mortesaison, c'est-à-dire, une saison où l'on ne meurt pas.
Ceci se passait vers midi. A deux heures, madame de Soligny, le docteur Bourgoin et Jules Regnault partaient pour Paris. Quelques jours après leur arrivée, à une lettre écrite par le médecin et dans laquelle il annonçait la première publication des bans, madame Fernel répondait par une longue lettre de félicitation dont nous citerons un passage. Ce sera d'ailleurs un échantillon de son style, que peu de personnes ont connu.
«c Dites bien à Adèle que je prie pour son bonheur, et dites à M. Regnault qu'il mérite toute la gloire, tou& les .triomphes qui l'attendent à Paris. Je voudrais profiter de leurs effusions pour les convertir. Il ne leur manque qu*un peu de religion; mais cela leur viendra avec un premier enfant, avec une première alarme maternelle. Surtout, qu'ils prennent bien garde de s'aimer trop; c'est presque aussi dangereux que de ne pas s'aimer assez. Mais je m'en rapporte à la vie de Paris, au monde, aux fêtes^ pour les mettre dans un juste équilibre.
« À propos du monde, je ne suis plus coquette du tout, et j*ai profité de Yotre absence pour me dépécher de tailler mes belles robes et de recoudre des manches à celles qui en manquaient. On ne dira pas que je ne suis pas économe, même dans mes excès ! Vous vous rappelez cette fameuse toilette de la Préfecture qui me valut tant d'hommages? Eh bien! on ne me la verra plus; j'avais choisi d*avance rétdffe, de façon qu'elle pût servir à Toccasion à faire une belle bannière pour le couvent qui est à cô.té de nous. J*ai fait naître l'occasion, le lendemain de votre départ, et je ne puis m'empècher de sourire quand je vois porter ma belle robe dans la procession, avec le chiffre de Marie brodé au milieu. Les poupées de Martha usent mes autres chiffons.
«Vous me pardonnerez si je ne vous ai pas écrit aussitôt que j'ai reçu votre lettre, mais j'achève à peine mes confitures, qui sont bien en retard cette année. £t puis, j'ai fait hier un petit voyage à notre ferme; j'allais dire un voyage d'amoureux; non, un voyage de propriétaires avec Eernel, qui est redevenu bien sage, bien obéissant, et qui me donne autant de satisfaction que mes deux collégiens. Vous ne savez pas que j'ai découvert un horrible complot : Brigitte a failli me quitter. Cette entêtée ne s'était-elle pas imaginé que nous songions à la changer pour prendre un chef! La belle affaire, si j'étais restée seule ! Quel ennui de mettre une cuisinière au courant ! D'ailleurs, Brigitte a des recettes que je n'aurais jamais retrouvées. Heureusement, tout est arrangé; j'augmente ses gages, et devant cette preuve, elle veut bien reconnaître qu'on ne songe pas à la renvoyer.
<c Avez-vous rencontré M. de Preize? Si vous le voyez, faites-lui bien des excuses; il a dû emporter de moi une affreuse opinion. Imaginez-vous que le lendemain de la fameuse soirée de la Préfecture, il est venu nous rendre visite. C'était le soir de votre départ ; nous étions en tout petit comité dans ma chambre ; le salon était fermé à clef; Famel faisait une partie de piquet avec M. Cavalier. Moi, qui n'avais plus à soutenir la comparaison avec une élégante Parisienne, j'avais repris mes costumes ordinaires; je crois même que j'avais un tablier, mais un tablier de soie. Je tricotais. Mes fils, revenus pour faire leurs adieux à Adèle, n'étaient pas retournés au collège et jouaient aux dominos sur un coin de ma table. Je vous assure que c'était un fort joli tableau, et que j'étais bien heureuse de le contempler... Mais il parait que M. de Preize n'a pas des goûts aussi simples; il m'a semblé qu'il ne comprenait rien à ce qu'il voyait: il m'a
dit que c'était une profanation pour mes jolis doigts de tricoter des bas de laine à mes fils, comme si mes jolis doigts étaient bons à autre chose ! J'ai deviné, à certains regards jetés à travers son lorgnon, que ce monsieur trouvait ma chambre mesquine. Si vous l'aviez entendu refuser de faire une partie de piquet avec des gens qui le valent bien I Bref, il s est retiré désappointé, comme un convive qui vient pour un festin et auquel on a servi du bœuf froid et de la salade. Quelle idée s'était-il donc faite de nous tous et de moi? Est-ce qu'il croyait que j'allais toujours m'exposer à des rhumes, en faisant tort aux bannières du couvent? Est-ce qu'il m'avait prise pour une dame de Paris? Entre nous, nous avons ri de cette déconvenue ; mais, comme il ne faut se moquer de personne, si vous le voyez, expliquez-lui que son imagination était seule coupable de son désappointement.
« Revenez bientôt, mon bon docteur. Votre place vous est réservée au coin du feu ; nous vous aimons bien, et nous attendons votre retour pour un beau dîner que Femel veut donner. Les enfants grandissent toujours. Je crois quç Martha va faire ses grosses dents de six ans; mais comme elle tousse seulement un peu, je ne m'en inquiète pas. Adèle verra ce que c'est que d'avoir ce petit monde à soigner ! Quadt à moi, je suis bien contente de n'avoir plus de temps à perdre en toilette. Croiriez-vous que Fernel m'a grondée, en riant, d'avoir donné ma belle robe ? Il voulait me revoir, au moins encore une fois, dans ce corsage. Je lui ai- joliment répondu que c'était inconvenant, et il ne me fera plus de demande pareille à l'avenir. D'ailleurs, il ne m'eût peut-être pas trouvée aussi belle la seconde fois. Il y a des épreuves qu'il né faut pas recommencer. Que cette apparition de sa femme en grande dame lui reste, comme le souvenir de ce que l'amour vrai est capable de faire. Moi, je n'y songe jamais sans frémir, et sans demander à Dieu de m'épargner à l'avenir de si dangereux triomphes!
<c Embrassez nos amis, mon bon docteur; mariez-les vite et revenez : j'ai un secret à vous dire.
« Martha, tous les enfants, mon mari compris, vous embrassent, et moi aussi!
ce Laure FsHNEt. n
QuWons-nous encore à ajouter? Madame de Soligny s'appelle depuis longtemps madame Regnault; le ménage est toujours heureux. Je sais bien qu'il faut peu de chose pour être heureux à Paris,
le monde, les plaisirs, Fambition, Tiennent en aide à Tamour, mais Jules et sa femme ont du superflu. Le docteur est enchanté des opinions de ton élèye, qui a^t décidément devenu un chef de Topposition. U est fâcheux qu'il ait gardé du talent et de la conscience, son avenir politique en a souffert ; mais ces défauts Font aidé heureusement à attendre et à se consoler.
M. de Preize est marié; il a épousé une Anglaise fort riche, uniquement, sans doute, par rancune contre les Parisiennes ; le préfet de FAube, d'ailleurs, n'a pas été destitué, ce qui. prouve que Fâme de M. de Preize est accessible aussi à Findulgence et au pardon.
Madame Regnault habite toujours la rue des Bûchettes ; il lui a suffi de rester huit jours à Paris pour jurer de n'y jamais vivre. Elle grignote la rente que lui fait son fils, et va beaucoup^ moins à la messe.
On devine que la maison de la rue du Cloitre n'a rien perdu de son charme paisible et de sa bonne renommée. J'oubliais d'ajouter que le secretde madame Fernel fut cpnfié au docteur Bourgoin, huit mois environ avant d'être connu de toute la ville. Ce fameux secret s'appelle Julie. C'est un nom que le docteur Bourgoin a voulu lui donner en le faisant baptiser, car il a été le parrain. Ce fut à propos de la naissance de cette petite fille que le docteur se permit devant madame Fernel la première plaisanterie équivoque qu'il eût jamais 086 proférer rue Hu Cloître.
— Heureux père ! dit-il à M, Fernel, sans moi, vous n'auriez pas cet enfant-là.
Madame Fernel, qui entendit, le menaça du doigt, en rougissant beaucoup ; mais Fancien notaire lui serra la main et répondit :
— Vous avez raison, docteur, et je veux vous embrasser pour cela!
N'était-il pas juste que M. Bourgoin fût le parrain? Mais il pouvait se dispenser de l'appeler Julie. Aussi la mère a-t-elle voulu qu'on ajoutât à ce nom-là celui de Clémence, et je crois bien que c'est ce nom qui prévaudra.
fnn i)£ M. ET MADAME FEKtfKL.