‹ Le Magasin de librairieChapitre 44 sur 180 · Tome IX. — 34* LiTrftitoD. I X · texte numérisé non relu

Tome IX. — 34* LiTrftitoD. I X

marqués, une vingtaine de petites charrettes couvertes de toile et traînées par de courageux bidets bretons partent de Passay , se dirigeant vers Nantes. A l'intérieur, sous les cerceaux de fer, s'entassent des paniers d'osier remplis de volailles et de poissons, et en avant, sur l'étroite planche de bois ({ui sert de siégé, k poulailler lUi-Hnéme, armé de son fouet, conduit âi cargaison à ses correspondaAts nattais. Puis, vers le soir, lorsqu'il a échangé son chargement pour de bons écus qu'il entend sonâef dans M poche, il se rôiuei en route pour Passay. Ordinairement, il arrive à la nuit tombante au Pont-Saint-Martin, petit bourg situé à peu près à moitié de sa route^ et s'y arrête afin de laisser souffler son cheval, pendant que lui-même savoure l'omelette au lard et le vin du cru. Le village du Pont-Saint-Martin doit son nom au pont qui sert de commimication obligée entre les rives nord et sud, est et ouest du lac. Il est construit à Tune des extrémités du village sur la rivière de IjOgnon qui^ à une distance d'une lieue environ, va se jeter ou plutôt se perdre dans le lac de Grandlieu»

Peu de rivières, à vrai dire, offrent une apparence aussi pacifique. Pendant les trois quarts de l'année le courant agite à peine les larges feuilles de nénuphar qui, des deux rives, s'avancent en miroitant juS' qu'au milieu de Lognon, et ses eaux ne s'émeuvent que faiblement lorsque les tempêtes d'hiver repoussent dans la large baie qui forme son embouchure les vagues courtes et pesantes du lac. Une longue étendue de prés marais, où serpente languissamment l'onde paresseuse , permet aux crues subites , fréquentes dans ce pays humide, de s'emparer du terrain à droite et à gauche avant de monter à une grande hauteur au-dessus du pont, de sorte qu'il est rare que l'aspect doux, frais et calme de ce tranquille paysage subisse quelque altération.

Sans prétendre à de grandes beautés pittoresques , ce paysage ne manque pourtant pas de charme lorsque les rayons du soleil couchant , glissant sur l'eau dorée par les chaudes couleurs du ciel , font briller les fleurs blanches et jaunes des nénuphars, les brunes quenouilles des roseaux, l'herbe des prairies , et les bouquets de bois qui descendent jusqu'à la rivière. Sur les deux rives, les habitations^ les jardins du village, le presbytère , l'église^ profitent de la faible élévation du terrain nour s'étager les uns au-dessus des autres; puis« iB vue se pera oans un norizon monotone, mais frais et harmonieux, o'herbages épais, de haies verdoyantes, de touffes de unes noirâtres, sous lesquels bientôt la rivière se cache et disparait. A

' Yxkue des extrémités du pont, une petite maisonnette, à demi perdue dans les vignes, avance au-dessus de Teau son étroite terrasse garnie de rosiers et de plantes grimpantes qui retombent par-dessus le mur et laissent pendre leurs rameaux dans le courant, tandis qu'à l'autre extrémité, souvenir des anciennes guerres dviles, une maison en ruine, couverte de lierre, de giroflée et de joubarbe, ouvre sur la grève caillouteuse un petit préau tout rempli d'une herbe rare et menue. De œ c6té^ la route, à la sortie du pont, ren(H)nte en droite ligne pendant une centaine de pas, puis forme un angle aigu en tournant tout à coup pour côtoyer dans leur longueur les murs de l'église. Il résulte de cette disposition un petit carrefour dont le fond est occupé par une auberge fort achalandée. C'est là que descendent les poulaillers de Passay, et ordinairement^ à la nuit tombante, on yfù\i leurs petites charrettes couvertes de tdle enonnbrer les abords de l'auberge de la Boule d'Or.

n r^ait dans ce carrefour toute l'animation accoutumée lorsque, par un beau soir du nM>is de mai 184..., un jeune homme vêtu en ouvrier de village, portant une blouse de cotonnade bleue par-dessus sa veste , et une casquette , au lieu du bonnet affectionné par les paysans, traversa le pont d'un pas leste et rapide, et^ après avoir examiné avec inquiétude les charrettes rassemblées à la porte de l'auberge, alla s'asseoir sur le gazon du petit préau dont nous avons parlé. Il avait déposé auprès de lui un petit paquet passé dans un bâton de voyage, et, à en juger par les angles rentrants et scHrtants, for^ tement accusés à travers l'enveloppe, on devinait que cette valise coo^ tenait des outils. Le jeune homme pouvait avoir vingt-cinq ou vingtsix ans. Sa physionomie franche, un peu grave, ne manquait pas de fermeté, malgré son extrême douceur. Ses yeux, d'un bleu limpide, avaient un regard intelligent et profond. Ses cheveux, très-bl(Hidd, étaient coupés trop ras pour pouvoir boucler ; mais les quelques mèches épargnées par le ciseau formaient de pâles anneaux que le vent du sœr soulevait en séchant son front humide, car il avait diaud, et ses habits couverts de poussière annonçaient qu'il venait de faire une longue course. Cependant il avait pris à peine quelques minutes de repos, lorsqu'il commença à témoigner une certaine impatience; il tournait sans ces e la tête du côté de l'église, et^ trouvant apparemment que, de l'endroit qu'il avait choisi, il ne pouvait pas surveiller à son gré ce qui se passait au fond du carrefour, il finit par se lever, et alla s'appuyer au mur de l'enclos de façon à décou-

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rrir toute la longueur de la route depuis Téglise jusqu^au pont, et à se trouver cepeudant caché aux yeux des passants par un pan de muraille plus élevé que les autres. A Tîntérèt avec lequel notre voyageur fixait ses regards avides sur chaque nouvelle carriole s'arrétant à Tauberge, aux soupirs de désappointement, aux marques d'impatience qui lui échappaient de temps en temps, on pouvait deviner que l'équipage rustique qu'il attendait tardait beaucoup à paraître. Le jour baissait; de grandes ombres s'allongeaient sur la rivière; les vapeurs froides de la nuit obscurcissaient le crépuscule, et le regard ne s'étendait plus qu'à une très-petite distance. Le jeune ouvrier vit partir successivement huit carrioles sur les dix qui stationnaient devant l'auberge. Les deux poulaillers, encore arrêtés à la porte de la Boule dOr, s'occupaient de leurs apprêts de départ, remettaient la bride à leur petit cheval, après lui avoir retiré la botte de foin destinée à charmer ses loisirs, et échangeaient leurs adieux avec rhôte et l'hôtesse, lorsqu'on entendit sur la route le grincement des roues d'une nouvelle charrette qui apparut bientôt au détour du chemin.

— Eh! c'est le père Brévin, dit l'un des poulaillers en remontant dans sa carriole. Je croyais bien l'avoir vu à Nantes; mais il est plus en retard encore qu'à l'ordinaire.

— Vous allez descendre pas moins? demanda l'aubergiste en allant tenir la bride du cheval, pendant qu'un homme de soixante ans et une jolie fille de vingt sortaient de la charrette; j'ai de nouveau vin qu'il faut que vous goûtiez. Tous ceux qui en ont bu disent qu'il n'y en a jamais eu de meilleur.

— Eh bien ! ça prouve seulement que tu n'as pas encore eu le temps de baptiser le nouvel arrivé. Jouant, répondit le poulailler en riant. Enfin, on goûtera ton vin, mais rapidement , parce que je suis en retard, et que je ne veux pas me trouver la nuit par les chemins. Nous n'avons pas de lune ce soir !

En parlant ainsi, le père Brévin avait ôté la bride à son cheval et lui avait donné une poignée de foin ; assuré de cette façon contre tout caprice de la part de la pauvre bête, il entra dans l'auberge en invitant sa fille à le suivre; mais celle-ci répondit qu'elle n'avait ni faim ni soif et qu'elle préférait se ptomener dans le village.

Cétait une jolie fille aux joues frdiehes, aux grands yeux bruns, doux et riants que de longs cils noirs ombrageaient. De fins cheveux châtains se partageaient en deux étroits bandeaux sur un front

uni et élevé, et sa bouche, un peu grande, montrait des lèvres vermeilles et des dents blanches comme du lait. Elle était vêtue avec la simplicité rustique qui caractérise les habitants des campagnes éloignées de la ville; ses habits étaient en étoffe de laine plus solide que fine, sa coiffe en mousseline unie; mais son jupon court découvrait une jambile agile enfermée dans un bas bleu à fourchette ouvragée, tricoté par les mains de sa propriétaire, et ses souliers en gros cuir ne cachaient pas les proportions délicates d*un pied finement cambré dont ils recouvraient seulement le bout des doigts.

Elle restait immobile et comme indécise dans la rue maintenant à peu près déserte. Sa main brune, longue et déliée, posée sur le brancard de la carriole, le serrait par un petit mouvement d*impatience fiévreuse, pendant qu'elle promenait ses regards autour d'elle. Tout à coup un sourire vint éclairer son visage, une nuance plus vive s'étendit sur ses joues, et, descendant légèrement la route, la jeune fille arriva jusqu'auprès de la maison en ruine d'où le jeune ouvrier venait de sortir. Tous deux se saluèrent par quelques paroles et un regard de tendre intelligence ; puis, quittant la chaussée du pont, ils gagnèrent le bord de la rivière, le long de laquelle ils se mirent à marcher lentement; mais ils n'avaient pas fait plus d'une dizaine de pas, lorsque le jeune homme , s'arrêtant tout à coup , prit la main de sa compagne et lui dit d'une voix basse et triste :

— Faut donc te dire adieu, ma Rose !

— Hélas ! oui, André, répondit-elle en levant ses grands yeux confiants sur le jeune homme, je ne suis venue ici que pour te voir une dernière fois, puisque tu penses que ça t'encouragera pendant ton voyage.

— Tu as été bonne et je t'en remercie, reprit-il en soupirant. Je n'ai plus que (bi pour me donner du cœur depuis que j'ai perdu ma pauvre mère. Aussi je ne sais si j'ai bien fait de m'embaucher pour aller travailler si loin. Je ne pars pas le cœur content; mon père et moi nous nous entendions mal, c'est vrai; mais je crois que j'aurais mieux fait de ne pas le quitter, quoiqu'il ait toujours été dur pour moi. Je m'inquiète de ce qu'il va faire pendant que je serai absent.

— Il ne faut pas te tourmenter à son égard, André, dit Rose. Ton père est encore fort et bien portant, c'est un pêcheur adroit malgré son âge. Il n'y a pas dans tout Passay de filets plus chanceux que les siens. C'est toujours lui qui a les plus belles carpes et les plus beaux

brochets à envoyer à Nantes, et tu ne lui feras pas faute puisque tu as cessé de pêcher avec lui depuis que tu as pris un état.

— Et c'est en cela que j'ai eu tort peutr^tre, continua le jeune homme d'un air pensif; les compagnons qu'il a eus à ma place lui ont fait bien du mal et ont causé de grandes peines à ma pauvre mère; mais c'est elle-même qui a tout décidé. J'étais encore bien enfant lorsqu'elle m'a mis en apprentissage. Elle disait qu'elle préférait me confier à un maître que de me laisser à mon père , et que tout autre métier était préférable à celui d*un pécheur , pas- ^nt ses nuits sur le lac depuis le commencement de Tannée jusqu'à la fin pour n'attraper bien souvent que des fluxions de poitrine,

— Tu as bien fait de suivre ses conseils, mon André, dit la jeune fille avec un sourire, te voilà devenu un bon ouvrier, connu dans le pays comme habile et travailleur. J'ai entendu mon père dire que ton état valait bien le sien.

Les nuages qui couvraient la physionomie du jeune homme s'éclaircirent comme par enchantement ; il passa son bras autour de la taille de Rose et lui dit tout bas :

— Bien vrai, Rose, il a dit cela? et toi, tu le penses aussi, n'eeUce pas? Tu n'as pas changé d'idée, tu n'en changeras pas pendant mon absence? Tu sais bien pourquoi j'ai travaillé si rudement jusqu'à ce jour et pourquoi j'ai encore consenti à m'en aller à ce château qu'on bâtit si loin. Je resterai longtemps là-bas, d'aucuns disent trois mois! Mais je reviendrai avec de l'argent dans ma poche , et alors j'oserai peut-être demander à ton père de m* ouvrir sa maison.

— Oui, oui, c'est convenu, répondit Rose en se dégageant e* se détournant pour remonter du côté de la route dont jusqu'à présent ils s'étaient éloignés; mais ça n'est pas fait encore, et il ne faut pas trop y compter, monsieur André. Là ! te voilà devenu tout triste, ajouta-t-elle en remarquant l'abattement qui de nouveau se pci* gnait sur le visage du jeune homme. On ne peut pas te di^e la moindre chose pour te faire tenir tranquille , que le chagrin ne te prenne.

— Ah ? Rose, reprit l'ouvrier en secouant la tête, c'est que je suis bien intimidé quand je pense à ton père. Ta mère m'aime d'enfance, et d'ailleurs elle serait bonne pour moi rien que par le souvenir de la pauvre défunte qui était son amie; mais ton père me fait peur. Use porte grandi II gagne gros, et je me dis que j'aurai beau faire, il ne voudra jamais de moi pour mari de sa fille unique.

-— n n'est pas si dur qu'on le croit, ni si fier non plus, reprit Rose. On dit de lui bien des choses qui ne sont pas. A entendre par^ 1er le monde on croirait qu'il a toujours des écus plein ses poches. Ça me fâche quelquefois, car j'ai crainte qu'il ne rencontre quelques fn€ttivais gars quand il retient de la Tille et qu'il s'attarde comme ce soir. Ti^is, il faut que j'aille lui dire qu'il est temps de nous mettre en route ; la nuit sera tout à fait noire avant que nous soyons arriYés chez nous. Ne te tourmente pas , ne te découfege pas. Si je suis Tenue tout exprès ici ce soir te dire adieu une seconde fois, c'est que je ne crains pas qu'on sache que j'ai bien de l'amitié pour toi.

— Oui, c'est Trai, ça deTrait me consoler; mais je suis triste ce soir plus qu'il n'est raisonnable peutrètre. Je pense que c'est si long trcHS mois loin de la paroisse. Tant de choses peuvent se passer pendant ce temps! Enfin, c'est décidé, et, comme on dit, le vin est tiré, il faut le boire; tiens, ma Rose, si tu veux que je parte plus joyeux, tu me feras une promesse. Voilà une petite bague d'argent que je t'ai achetée ; laisse-moi la mettre à ta main, et promets-moi de la garder jusqu'à ce que je la remplace par une autre devant le prêtre.

André prit alors la main de la jeune Glle émue et tremblante. Il passa doucement une bague à chapelet au petit doigt de la main gauche, respectant ainsi celui auquel il espérait mettre plus tard l'anneau du mariage; mais, soit douleur causée par la séparation, soit pressentiment Tague de malheurs à Tenir, une larme monta à ses yeux et ea tomba malgré lui sur cette main qui ne cherchait pourtant point à se retirer d'entre les siennes.

Son émotion gagna la jeune fille, et l'émotion affaiblit le cœur; aussi Rose n'eut-elle pas la force de résister lorsque André l'attira Ters lui, et les deux jeunes gens échangèrent un baiser de fiançailles bien tendre, mais aussi pur que celui que leurs lèvres s'étaient sou- Teat donné quand ils essayaient ensemble leurs premiers pas sur la grève de leur village natal. Puis la jeune fille, se retirant toute honteuse, essuya ses yeux du revers de sa main, murmura encore un adieu et une promesse , et se mît à courir vers l'auberge, où elle arriva tout essoufflée. Le jeune homme poussa un gros soupir et resta un moment immobile avant de remettre sur son épaule son bâton enfilé dans son petit paquet et de remonter aussi du côté de l'église; mais il passa sans s'arrêter devant l'auberge où Rose venait d'entrer, et la jeune fille, qui de l'intérieur regardait encore sur la route, le suivit des yeux, jusqu'à ce que, tournant à droite, il di!^-

rut derrière un groupe de maisons. A son tour elle resta quelques minutes pensive, puis elle souph^ comme il Tavait fait, et, se détournant, s'approcha de son père, avec Tintention de l'arracher aux douceurs de ses expériences sur le vin nouvellement acheté par Jouaut.

Mais la chose n'était pas facile. Le père Brévin avait résolu de se fixer complètement à ce sujet avant d'exprimer un avis quelconque. Il avait hésité pendant la première chopine, son opinion s'était arrêtée pendant la seconde, et maintenant il savourait la trc»sième, qu'il venait de demander comme preuve de la conviction favorable à laquelle il était arrivé. Il passait pour s'y connaître, de sorte que son jugement était pris en grande considération par les buveurs qui l'entouraient, et qui répétaient leurs expériences aussi consciencieusement que lui. La séance était donc des plus intéressantes , et Rose avait fort à faire pour enlever son père aux charmes de la discussion.

La physionomie de la société qui occupait l'auberge avait changé après le départ des poulaillers. Ge n*était plus une réunion de voyageurs affairés soupant à la hâte afin de donner à leur attelage le repos nécessaire , et trop pressés de retourner chez eux pour s'abandonner longtemps aux délices du lieu. C'étaient quelques bons vivants, jouissant d'une heure de loisir après une journée de travail, agitant les nouvelles du jour , anecdotes de viUage, questions commerciales et agricoles , intérêts d'avenir , se permettant même la petite partie de cartes et à l'occasion la tasse de café ou le petit verre. Il y avait aussi, à une table séparée, des gens d'une mine assez suspecte qui se mêlaient peu à la conversation générale, et dont les gros sabots crottés, les chapeaux bosselés et les blouses couvertes de poussière annonçaient des travailleurs peu fortunés. C'étaient ce que les paysans appellent des cheminots, c'està-dire des ouvriers employés aux travaux des routes. Ils sont peu aimés, peu estimés, souvent craints dans les pays qu'ils habitent momentanément. H ne se commet pas un vol, une mauvaise action, il n'arrive pas une rixe, une querelle qu'on ne les en accuse d'un commun accord, et, il faut l'avouer, plus d'un honnête indigène se décharge des petites peccadilles qu'on pourrait lui reprocher en faveur de ces étrangers venus de différents points, associés pour un temps, inconnus les uns aux autres comme à ceux qui les entourent, et qu'aucun lien de protection, d'appui commun ne lie entre eux'

n s'en trouvait quatre à Tauberge de la Boule dOrau moment où le père Brévin y était arrivé, car on travaillait alors à la route même qui conduit à Passay ; mais, placés comme nous Tavons dit à une table séparée des autres , ils s'étaient encore partagés deux par deux et mangeaient lentement leur maigre souper en échangeant de temps à autre quelques phrases là voix basse. L'un d'eux même avait abaissé son chapeau sur son visage, de façon à l'en couvrir entièrement, et, la tête appuyée au mur, semblait sommeiller pendant que son compagnon , tournant le dos à la société , s'amusait à casser des noix, qu'il arrosait en buvant à petites gorgées son dernier verre de vin.

Au moment où Rose s'approcha de son père, le bonhomme avait rejeté en arrrière le haut bonnet de laine bleue qu'il portait tout droit sur la tête suivant la mode de son village. Son nez légèrement enluminé , ses yeux humides et sa bouche souriante atte;staient tout le plaisir qu'il éprouvait. Cependant les libations auxquelles il s'était livré n'avaient p<mit fait une impression dangereuse sur sa forte tête, et il sourit en voyant l'air d'inquiétude avec lequel sa fille le pria de se remettre en route.

— Il n'y a pas de danger, la Rose, dii-il en avalant paisiblement son dernier verre, le vin est fort, c'est vrai, mais il n'est pas encore capable de me jeter par terre. Je sais ce que je peux me permettre. J'ai toujours connu ma mesure, et ce n'est pas à mon âge que je Toublierai.

La maîtresse de l'auberge, qui trouvait la pratique bonne et se souciait peu de se la voir enlever, intervint alors, et se mit en frais de politesse pour Rose. Les braves, gens qui avaient soutenu la discussion avec le père Brévin redemandèrent bruyamment une autre bouteille, et pendant quelques minutes la voix de la jeune fille et celle de la raison furent étouffées. Mais la nuit se faisait de plus en plus obscure, et Rose, qui tournait souvent un regard inquiet vers la fenêtre , s'en apercevait. Elle ne se laissa donc pas détourner de son but et posa de nouveau la main sur l'épaule de son père.

— Nous ne sommes pas rendus chez nous, mon père, dit-elle. Voilà la nuit tout à fait venue et nous avons des chemins bien mauvais et bien solitaires à traverser.

Il y avait dans cette réflexion quelque chose qui sembla frapper le père Brévin. Il tourna aussi la tête du côté de la fenêtre et porta instmctivement la main à la poche de son gilet ; puis, se levant sans

répondre, il se secoua, fit deux ou trois pas pour se dégourdir les jtmbes, et appela l'aubergiste afin de payer sa dépense. Le compte fait, acquitté lentement en gros sous que le bonhomme tourna deux ou trois fois dans ses mains ayant de s'en séparer, il dit bonsoir à la compagnie, sortit de la maison et se dirigea Ters sa carriole d*un pas aussi ferme que si pas une goutte de vin n'eût passé par son gosier.

Pendant qu'il s'occupait à remettre le harnais et la bride à son cheval , qu'il rangeait les paniers vides dans la charrette et y faisait monter safille, deux des cheminais qui avaient soupe à la Bouk dOr^ le dormeur et son compagnon, sortirent aussi, échangèrent quelques paroles à voix basse , et , descendant la route , traversèrent le pont d'un pas rapide. Le bonhomme Brévin ne fit aucune attention à eux, ou peut-être, la nuit étant si noire pour des yeux encore accoutumés à la clarté intérieure de l'auberge, ne les aperçut^il môme pas. Il «'assit sur la planche étroite qui servait de siège , secoua les guides $Xk faisant entendre une exclamation d'encouragement que son cheval connaissait bien, et l'équipage rustique partit au grand trot. Le courageux petit bidet conserva cette allure tant que la charrette roula «nr la route battue , mais à quelques centaines de pas des dernières maisons du bourg, un empierrement récent Tobligea à ralentir sob pas et un peu plus loin la charrette se trouva dans les anciens chemins, encore tout coupés de moUières, de trous remplis d'eau et de profondes ornières. Force fut au conducteur de se diriger lentemraft ^ avec la plus grande prudence au milieu de ces obstacles. Heureufl^nent le maître et le cheval connaissaient assez la route pour se. eonduire mutuellement les yeux fermés par la seule impulâioB d'un souvenir presque instinctif. Le père Brévin n'en jetait pas moins de temps en temps un regard contrarié sur le ciel qu'dbeoupoissaient de grands nuages , de sorte qu'il n'apercevait ni le scintillement encore froid des étoiles , ni la clarté douteuse qui précède te lever de la lune ou suit le coucher du soleil.

— Je crois que nous allons avoir de la pluie , ditp-il , mais &at espérer que nous serons rendus chez nous auparavant. C'est gênant de n'avoir pas de lune. La nuit est noire en diable !

— Elle serait levée que nous ne la verrions pas, répondit Rose ; k del est si couvert 1 Nous sommes bien en retard ! Il aurait mieux valu ne pas rester si longtemps chez Jouant.

«— Bah ! bah 1 reprit le bonhomme qui ne voulait pas convenir de

DE grânblibu. ni

ses torts, nous ne sonsnes pas les seuls par les chemins à cette heure-ci, eans compter les pécheurs qui embarquent justement quand les autres se couchent. J'ai mené le métier dans ma jeunesse , Tois-4u ; c'est pouxquoi je ne crains pas Tobscurité si fort que tant d'autres.

<— Je pense pourtant que vous n'êtes pas fAché d'aToir quitté eet état-là, reprit Rose, tous ceux qui le mènent se plaignent de travailler trop mdem^it pour peu de profit.

w« Bah ! dit encore le bonhomme, excepté le métier de bourgeois, il n'y en a pas où il ne taille travailler dur pour gagn^ son pain. Un pécheur courageux et ménager peut mettre de l'argent de côté tout comme un autre. Ils ont toujours à dire que nous vendons leur poisson à Nantes plus cher que nous ne le leur payons.-'-* Nous ne les volons pourtant pas. — Est-ce qu'il n'y a pas des pertes à subir, le cheval à nourrir, la carriole à payer, et nos peines , nos soins , notre argent à risquer. — Et cependant ils se plaignent tous m fort qu'il n'y aura bientôt plus de pécheurs à Passay si ça continue. Les fils abandonnent le métier de leurs pères ; on en voit qui veulent devenir poth' Udllers sans avoir seulement un sou vaillant, les autres prennent des états. — On m'a dit à l'auberge tout à l'heure qu'André Lé<cnyer y avait passé ce soir, allant en Bretagne où il est embauché pour mi an.

Dans ce moment la petite charrette descendit dans un trou, d'où le cheval eut quelque penne à la tirer, malgré les coups de fouet et les encouragements de son mattre, et le père Brévin attribua à oette violente secousse le léger tremblement de la voix de la jeune fille pen^ dant qu'elle répondait.

— Pas pour un an , mon père, pour trois mois seulement, à ee qu'on m'a dit à moi. Dans ce temps^ci les bons ouvriers ne manquent pas d'ouvrage , et je ne pense pas qu'il ait besoin de s'établir hors de la paroisse pour en trouver. **- C'est un honnête garçon, que tout le monde aime.

-— Humph ! reprit le bonhomme , pendant qu'une nouvelle ornière couchait la charrette presque sur le côté , om ! — On l'aime mieux que son père ; mais ça n'est pas beaucoup (fire« Jean Lécuyer^ le père Gaffou^ comme on l'appelle, ne vi^ut guère. -— Sa femme, la mère d'Anché , était meilleure que lui , aussi il lui en a fait voû^ de rudes à la pauvre défimte ! Je ne blâme pas le jeune honame d'avoir quitté son père ; ils ne s'entendaient pas et le vieux était trop dur. — Pourtant , depuis qu'il n'a plus sa fanme et son fils,

iTl LES PÊCHEURS

il va de mal en pis. Il n'y a plus moyen de faire d'affaires avec lui.

Rose ne répondit pas. — Il lui avait semblé entendre marcher der— rière la haie qui bordait le chemin , et la charrette roulant alors sur un çazon épais qui assourdissait le bruit des roues, elle crut distinguer les pas furtifs de plusieurs personnes qui suivaient, avec précaution, le sentier tracé dans le champ voisin. — Le cœur lui battit de peur. — Elle pensa aux chetninats employés aux terrassements de la route nouvelle. Elle se souvint de leur avoir entendu attribuer sinon précisément des actes de violence , du moins des menaces , des propos grossiers, d'insolentes exigences, lorsque, par hasard, ils renrcontraient des femmes seules dans quelque maison isolée. De plus , l'équipage du père Brévin approchait alors d'un endroit mal famé dans les environs, d'un certain carrefour que des idées superstitieuses aussi bien que des craintes d'une nature plus réelle rendaient suspect. A une petite distance dans les terres se trouvait une maison connue sous le nom de 'cabaret de la Trique. Elle était habitée par une femme nommée Jeanne Gadou , mais que les paysans , avec leur manie de sobriquets , qu'ils appellent des Seigneuries et qui sont parfois l'expression fort énergique du défaut dominant, ne désignaient guère que sous le nom de la Gourde. Elle avait été mariée trois fois; et lorsqu'elle s'était trouvée veuve définitivement, n'ayant plus que son travail pour subvenir à ses besoins et satisfaire ses appétits insatiables, elle s'était mise à faire un peu tous les métiers. Elle travaillait à la terre , car elle était vigoureuse et active ; elle vendait des remèdes pour les malades, ensevelissait les morts , maraudait et volait lorsqu'elle le pouvait, et depuis quelque temps débitait du vin en guinche, c'est-à-dire sans patente à tous les mauvais sujets du pays qui se réunissaient chez elle de jour et de nuit.

Cependant Rose , craignant de s'être trompée , n'osait avertir son père de ce qu'elle avait cru entendre. Enfermée dans la charrette, sous les cerceaux couverts de toile épaisse, entourée de paniers d'osier qui s'entre-choquaient et craquaient dans les cahots, son imagination inquiète avait pu prendre quelqu'un de ces bruits familiers pourd'autres plus effrayants. La voiture continuait à rouler moUement sur l'herbe , et Rose n'entendait plus rien que les battements précipités de son cœur ; mais, toujours inquiète, elle profita de Tabsence momentanée de trous et de cahots , se glissa en arrière jusqu'au bout de la carriole, défit à tâtons les cordelettes qui attachaient la toile, l'ouvrit et passa sa tète en dehors.

D'abord elle ne yit rien , sinon à droite et à gauche la silhouette sombre des haies touffues se dessinant sur le ciel moins noir qu'elles, et Teau brillant faiblement dans les ornières du chemin ; bien-* tôt un bruit dans les broussailles attira son attention et elle crut voir un homme sortir du milieu de la haie , franchir le fossé et sauter dans le chemin. — Un autre le suivit, puis un autre encore; mais celui-ci resta inunobile après avoir traversé le fossé, tandis que les deux autres coururent du côté de la charrette. Rose se retourna en poussant un cri pour avertir son père. Dans le même moment le cheval descendit au fond d'un trou rempli d'eau, entraînant avec lui la carriole, et, avant qu'il eût pu l'en sortir, un homme le saisit à la bride pendant qu'un autre, prenant le père Brévin au collet, s'ef-forçait de le jeter à bas de son siège.

Un violent mouvement ébranla alors la carriole. — Rose entendit des menaces et des injures échangées entre les assaillants et son père, qui se défendait de son mieux à l'aide du fouet qu*il tenait à la main. Tout-à-coup un coup sourd , suivi d'un cri inarticulé qui s'éteignit dans un long gémissement, porta à son comble la terreur de la pauvre fille ; elle se laissa glisser par terre , et , dans la vague espérance de porter secours à son père , elle avait réussi , quoique avec peine , à tourner autour de la charrette, engagée dans une moUière, sans fond , où le cheval entrait de plus en plus et à s'approcher assez des assaillants pour distinguer sinon leurs traits, du moins leur taille et leurs vêtements, lorsqu'elle entendit une voix rauque, à demi étouffée, prononcer ces mots :

— Il ne bouge plus ; il est mort !

Une autre voix répondit :

— Que fait donc la fille, lànledans? Dort-elle ou est-elle morte aussi? — ie vas voir.

Une nouvelle et horrible frayeur étouffa dans la gorge de la pauvre enfant le cri qui lui montait du cœur, et cédant aux craintes personnelles qui vinrent l'assaillir, elle s'enfuit avec toute la rapidité que lui permirent l'obscurité, le chemin raboteux et glissant, et l'effroi qui paralysait ses membres.

Au moment où Rose était descendue de la charrette, l'homme resté en sentinelle le long de la haie avait poussé une exclamation de surprise , et s'était reculé de quelques pas de façon à disparaître dans l'ombre des arbres. — La jeune fille ne le vit donc pas lorsque, cherchant à franchir à son tour le fossé , elle se dirigea vers ce même

m LES PÉCHEURS

endroit où la hais , môinfl touffue , permettait de passer, et elle se trouva tout à coup si près de lui qu'elle le frôla eu couramt ; un cri étouffé échappa à tou» les deux ; mais Thoimne ne chercha pas à Far* fêter 9 et elle put s'élancer dans le champ msin.

Malheureusement, les compagnons de cet individu ne semblèrent pas approuver sa conduite ; Rose n'avait guère parcouru plus de deux cents pas quand elle entendit le bruit d'ime dispute, puis on se mit à courir après elle»

Sans trop calculer ce qu'elle faisait, ht jeune fille se dirigeait,'pcmr ainsi dire instinctivement, vers le cabaret de la Trique. Quelque mal fiâmes que fussent œt endroit et celle qui l'habitait, c'était cependant une protection pour elle que l'abri d'une maison et la présence d*uiie femme. Mais le cabaret était assez éldgné du chemin pour que les forces de Rose s'épuisassent avant de l'atteindre; elle entendait les pas qui la suivaient se rapprocha de plus en plus ; elle se sentait perdue si malheureusement son pied venait à glisser sur les silli»» qu'elle traversait en bondissant comme une biche effrayée ; son cœur battait à l'étoufifer, et les appels de l'homme qui la poursuivait, ses m^aces brutales , lui troublaient l'esprit de telle sorte], qu'elle se rendait à peine compte do la direction qu'elle prenait. Peut-êtte n'aurait-elle pu soutenir jusqu'au bout celte course désespérée^ si l'homme qui la poursuivait n'eût perdu l'équilibre en s'embarrassairt les jambes dans les longues herbes dont la végétation priatanièie avait couvert les vieux sillons. Sa ehute donna de l'avance à la jeune fille ; elle put franchir une haie, et descendre dans le fossé de l'étrOit petit chemin sur lequel le cabaret était bâti; elle attâgnit la maison ^ poussa la porte qui se trouvait entre-bâillée, quoiqu'il n'y eût pas de lumière à l'intérieur, et vint tomber sans connaissance sur le sol raboteux de l'auberge.

-^ Qui est là? Qu'est-oe que ça veut dire? demanda une voix de femme d'un ton de surjMÎse inquiète.

-^ Nous allons voir, répondit une voix d'homme qui semblait partir d'un autre point.

Un soufiQe répété sur les cendres du foyer y fit briller un charbon ; l'instant d'après une allumette s'enflamma et la chandelle de résine placée^sous le manteau de la cheminée s'alluma en pétillant.

L'intérieur du cabaret offrait l'aspect le phtô misérable. Le sol, à pdne aplani, était humide et glissant; un mauvais lit entouré <ie courtines de paille était placé (kns un coin ; à côté, entre lui et le

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foyer, un cofifire wrmoolu aeryait à la foi» de siégei d'aimoire et de degré pour s'éleTer à la hauteur du lit; une table, avec deux bancs de chêne brunis par le temps, et une escabelle placée sur le foyer, où, dans ce moment un homme jeune encore, mais de mauTaise mine et aux habits déguenillés, était assis, complétaient l'ameublement* Surprise par la brusque entrée de Rose, la maîtresse de la maison, Jeanne Cadou^ se tenait encore droite et imnidl>ile auprès de la porte, n'osant remuer ayant de savoir à quel h6te inattendu sa maison atait donioé refuge. En apercevant le corps inanimé de la jeune filte elle laissa échapper une exclamation d'efiroi.

— Qui diabfe ça peut-il être ? reprit rhon(une en s'emparant du bois fendu qui servait de chandelier et en approchant la lumière de Rose, que la Gourde soulevait*

^^ C'est Rose ftrévin I s'écria cette dernière avec un juron éner** gique. Qu'est-œ qui s'est donc passé là'^Nis? Les autres ne s'atten-» daient l^en sûr pas à ki trouver avec scm père. ÂUez donc voir ce qu'ils f<mt, Soulaine?

— Non, ma foi ! répmdit l'homme en branlant la tête* Ce n'est pas quand une a£Bstire comme celle4à a l'air de mal tourner qu'il &ut s'ai rapprocher, et pour moi j'aurais presque envie de filer au large*

— « Vous avez peut^tre raison, dit la Gourde d'un air inquiet. Mais qu'a-t-elle donc cette fille? est^Ue malade? est-elle morte?

Soulaine continuait à examiner Rose à l'aide de sa chandelle de résine* Il paraissait ne savoir trop que répondre, lorsque l'hcmime qui avait poursuivi la jeune fille entra dans le cabaret*

C'était un des ckeminats de la Boule d Or. Court, trapu, vêtu d'une blouse bleue passée et déchirée, d'un pantalon de laine troué, il portait, enfoncé jusque sur ses yeux, un mauvais chapeau qui n'eni« péchait cependant pas de voir sur son visage la trace de plusieurs meurtrissures* Ses habits étaient souillés de terre humide et couverts de brins d'herbe et de mousse* En apercevant Rose, il murmura une énergique malédiction^

— Qu'est-il donc arrivé? demanda U Gourde avec empressement* Oii sont les autres? Estnce que vous vous êtes battus là-bas, que vous avez le visage tout écorché? Si le père s*est échappé comme la fille^ nous allons avoir les gendarmes ici avant longtemps*

-^ Il ne s'est pas édiappé, répondit le cheminât d'un air sinistre. £t cdUe-là non plus ne serait pas arrivée jusqu'ici sans les satanés

sillons sur lesquels je suis tombé. Pourquoi avez-vousde la lumière? c'est ce qui Ta attirée de ce côté.

. -^ Nous Tenons seulement d'allumer la chandelle, dit la Gourde^ il fallait bien Toir qui entrait ainsi dans la maison en courant comme pour se sauyer d'Un chien fou. C'est pourtant malheureux que la fille se soit trouvée dans la charrette sans que vous l'ayez su.

L'homme plia les épaules sans répondre. On entendait des pas au dehors, et, à l'exception de la pauvre Rose, qui ne donnait encore aucun signe de vie, tous les personnages réunis dans la chaumière, même celui qu'on avait appelé Soulaine, et qui avait été reprendre sa place sur Fescabelle au coin du foyer, prêtaient l'oreille avec inquiétude.

Le cheminât s'avança avec précaution sur le seuil de la porte, mais un instant après il rentra, suivi de deux hommes, dont l'un, vêtu eœnme lui , était plus grand , avait les mouvements plus vifs , l'air plus audacieux, et paraissait plus jeune ; l'autre semblait figé d'une soixantaine d'années. Son costume était moins misérable que celui de ses compagnons. Au lieu de cotonnade et de vieux vêtements, évidemment achetés à la friperie, il portait le haut bonnet de laine bleue, la veste courte en grosse futaine, et le pantalon de charpie grise des paysans de ce canton. Sa démarche offrait une particularité, un certain balancement que donne aux pêcheurs du lac l'habitude de porter, pour marcher dans l'eau, de larges bottes imperméables et fort lourdes. Sa physionomie exprimait à la fois la terreur et la colère. Il était fort pâle et ses lèvres épaisses , ses larges mains calleuses étaient agitées par un mouvement convulsif. En apercevant Rose, les deux nouveaux arrivants laissèrent, comme le premier, échapper une exclamation énergique, mais qui ne semblait pas inspirée par le même sentiment.

— ^Yoilà encore ce que tu nous attires, gueux que tu es, dit le paysan d'une voix rauque et comme étranglée, en se retournant vers son compagnon. Tu savais que la fille était dans la charrette et tu ne me Tas pas dit. Tu m'avais promis de ne pas faire de mal ^\x poulailler et tu lui as donné un mauvais coup. Mais je m'en lave les mains. J'en suis innocent comme l'enfaint qui vient de nsdtre, et je pense que celle qui est là peut en rendre témoignage.

— Oui 1 dis ça et fais-le croire à qui tu pourras, reprit l'autre ea ricanant. Le jour où il faudrait parler, nous en aurions long à dire sur toi, mon camarade. Je te réponds que si on m'envoie jamais faire

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une dernière promenade sur la place Viarme \ nous marcherons bras dessus bras dessous ; et quoique tu aies eu soin de te tenir i Tabri des coups, celle qui est là sera la première à dire que tu étais bien de notre compagnie, puisqu'elle t'a i^u sur la route. — Mais, du reste, faut pas t'inquiétcr à cause d'elle; elle a l'air d'être à moitié morte; il ne serait pas difficile de lui faire sauter le pas tout à fait.

En finissant de parler, Thomme fit un mouvement du côté de Rose ; mais la Gourde^ qui soutenait toujours la jeune fille, le repoussa d'un violent coup de coude.

— Laissez-la donc, dit-elle, vous ne la toucherez pas ici. Vous n'en avez que trop fait, à ce qu'il parait, de cette besognc-là pour ce soir!

Quelque dépravée que fût Jeanne Cadou, sa nature vigoureuse avait conservé, au milieu des passions ardentes, des besoins insatiables et de l'insouciance cynique qui Tentraînaient au vice, un reste de b<ms instincts qui se faisaient jour parfois inopinément. Hardie, effrontée, insultant sans vergogne ceux qui la surprenaient en flagrant délit de vol ou de maraudage, elle assurait quelquefois, dans la phase d'attendrissement qu'amenaient ses copieuses libations, qu'elle n'avait jamais maltraité personne et qu'elle était incapable de faire pleurer un enfant. — En effet, son visage flétri et ridé par les excès ne portait pas l'empreinte d'une lâche cruauté. Ses traits réguliers, ses yeux brillants, gardaient encore des traces de la beauté qui l'avait distinguée autrefois. Sa bouche seule grande, large et presque entièrement dégarnie de dents, exprimait la sensualité et l'avidité. Dans ce moment, peu soucieuse des menaces et des injures qu'on loi prodiguait, bien résolue du reste à rendre gros mots pour gros mots, jurements pour jurements, insultes pour insultes, et sûre de se montrer, dans ce combat de langue, supérieure à ses adversaires, elle se disposait même à repousser la force par la force, s'il était nécessaire, pour la défense de la jeune fille toujours évanouie dans ses bras.

Mais les cheminais reculèrent devant la lutte qu'il leur fallait ainsi affronter inopinément. — Les habitants de cette partie du comté Nantais ne sont ni cruels ni sanguinaires. Leur vie et leurs occupations ne développent point en eux les instincts sauvages cachés au fond de toute nature humaine. Les crimes causés par la violence des passions sont presque inconnus dans ce canton, et si Ion en peut

i. Lieu des exécutions à Nanlcs.

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