Tome IX. — 34* Litni&ou
i78 LES PÉCHEURS
citer un petit nombre inspirés, comme celui dont il est ici question, par la cupidité, il serait impossible de rencontrer, même parmi ces derniers, un assassinat commis de sang-froid.
Les cheminais savaient donc que ceux qui les entouraient nonseulement se refuseraient à favoriser un nouveau crime, mais encore s* y opposeraient de tout leur pouvoir, et l'intérêt de tous était de demeurer pour le moment en bonne intelligence. Peut-être, d'ailleurs, commençaient-ils eux-mêmes à être effrayés de ce qu'ils venaient de faire. La résistance du malheureux poulailler, les coups de manche de fouet qu'il leur avait vigoureusement distribués, ses injures et ses menaces les avaient entraînés plus loin qu'ils n'auraient voulu. Mais le mal était fait, et les deux compagnons, qui n'en étaient pas à leur premier démêlé avec la justice, savaient fort bien qu'une fois arrêtés il serait inutile d'essayerune semblable justification. Leui* seule chance de salut était donc d'obtenir à tout prix le silence de leurs complices, et de quitter immédiatement le pays. Dans œt état de choses. Rose était pour eux un obstacle terrible. Son évanouissement prolongé, qui les avait jusqu'alors protégés contre ses regards, retardait seul une lutte et des cris qui pouvaient tout perdre, et l'attitude énergique de Jeanne Cadou leur prouvait qu'ils courraient autant de dangers à se débarrasser violemment de la jeune fille qu'à la laisser vivre. Intimidés et indécis, ils sortirent du cabaret avec le pêcheur, et, sans cesser de surveiller ce qui se passait à l'intérieur, ils se demandèrent à quelle résolution ils devaient s'arrêter. Le pêcheur ne partageait pas leurs craintes à l'égard ;de Rose. Il s'était mis dans l'esprit que le témoignage de celle-ci lui serait favorable en prouvant qu'il n'avait point pris une part active à la lutte entre les cheminât s et le poulailler et au crime qui s'en était suivi. En dépit de tout ce que pouvaient lui dire ses complices, il persistait dans cette opinion avec une conviction obstinée. D'autres considérations plaidaient peut-être encore dans son esprit en faveur de la jeune fiJle, de sorte qu'il opposait à tous les discours entremêlés de jurements, de menaces et d'injures des deux cheminais, une sorte de résolution sombre et têtue que rien ne pouvait ébranler.
— Eh bien ! partez, sauvez-vous, puisque vous avez peur, disait-il lentement de sa voix rauque, que ses compagnons lui faisaient en vain signe de modérer. . . . Aussi bien votre affaire à vous est mauvaise* Vous vous êtes mis dans un vilain cas, faute de vouloir me croire. Pour moi , je vous dis que je n'ai pas lieu de craindre. Cette
DE GRANDLIEU. f79
fllkhlà ne me fera jamais <le mal, j^en suis sûr; donnez-moi ma part da sac et partez.
*- Mais, fçrand imbécile, reprit un des cheminais^ en parlant a?ec pécautioD, il faut que tu sois aussi béte que les goujons de fam lac, poqr ne pas comprendre que tu es dans le même cas que nous. Ce n*est pas un coup de plus ou de moins qui fera grand'<diose aux yeux de la justice. Quand nous aurons partagé l'argent, œ sera comme si tu avais travaillé à Touvrage qui nous Ta fait gagner.
— Non, répondait le pécheur sans s'émouvoir, cet argent est en quelque sorte à moi, parce que le poulailler me l'a volé en me payant miMi poisson trop bon marché; mais ce n'est pas moi qui le lui ai pris* Je ne me suis pas approché de sa charrette ; je ne l'ai pas frappé, personne ne peut prouver ça, et sa fille sera la première à dire le contraire*
^^ Elle dira qu'elle t'a vu sur la route. On te demandera ce que tu fidsais là pendant qu'on arrêtait un de tes pays^ et d'où vient l'argent qu'on trouvera sur toi; tu t'embrouilleras; il n'est pas &cile, vois4u, de répondre à la j ustice une fois qu'elle se met à retourner un homme ; ta nom nommeras, on nous prendra là où nous serons, et nous irons nous iaire tous couper le cou de compagnie pour l'amour de cette mijaurée dont vous faites tant de bruit, j.e ne sais pourquoi.
-— C'est vrai que tout ça est embarrassant! dit près d'eux une voix qui fit tressaillir les trois interlocuteurs. — Qu'est^*ee que vous don« neriez à cdiui qui vous débarrasserait de la fille tout doucement, et sans lui faire de mal? Feriez-vous bien part à quatre?
Les cheminais et le pécheur virent alors que Soulaine, cet homme qu'ils avaient laissé établi au coin du foyer, dans le cabaret, s'était glissé hors de la maison sans être aperçu. Assis sur le seuil, dans son attitude favorite, son bâton entre les jambes, sa pipe à la bouche, son pied nu posé sur son sabot percé, il ayait assisté à toute la discussion sans y prendre part, jusqu'au moment où il avait jugé de son intérêt d'intervenir.
Le mendiant, car telle était la position sociale de Soulaine, jouissait dans le pays d'une réputation équivoque, qui ne permettait pas de le traiter avec aussi peu de cérémonie que la plupart de ses coa-« firères.
ieime encore, vigoureux et bien bâti, on ne se rappelait pas l'avdr ▼u travailler ou exercer aucune industrie. Il préférait errer de village
en village, se plaignant d*infinnités imaginaires, remplissant son bissac du pain de l'aumône, et obtenant en outre, d'une iaçcm ou d'une autre, quelque ai^nt qu'il allait boire au cabaret avec les plus mauvais sujets du pays. Peu de personnes osaient le rebuter. Ses yeux méchants, sa physionomie sournoise, ses demi-mots mena» çants effrayaient les feoimes. L*(m assurait que nul n'avait été en querelle avec lui sans avoir à s'en repentir dans l'année; et chacun craignait d'affronter ce danger terrible et indéfini que tout malheur, tout accident fortuit, semblait ensuite venir réaliser. La commune où se trouve situé le cabaret de la Trique est peut-être, de tous les environs, celle où la croyance aux sorders est la plus générale et la plus enracinée. Du moment que l'on put soupçonner Soulaine de posséder ce pouvoir mystérieux et satanique, il inspira une terreur qu'il sut augmenter et habilement utiliser.
Les cheminais n'étaient point à l'abri de semblables idées superstitieuses; l'esprit du pécheur en était imbu depuis son enCsuice, et lorsqu'ils se retournèrent tous trois, et qu'ils aperçurent, aux pâles reflets que la flamme du foyer jetait jusque sur le seuil, la physionomie narquoise du mendiant, son nez tordu et ses yeux briUants qui se fixaient sur eux avec une expression maligne à travers les mèches pendantes de ses cheveux noirs et emmêlés, ils sentirent un frisson étrange leur courir dans les veines.
Le mendiant devina l'impression qu'il venait de produire; iLse leva avec un ricanement étouffé et s'approcha des trois compagnons, afin de pouvoir s'expliquer clairement avec eux sans que Jeanne Gadou pût l'entendre.
Mais cela ne faisait pas l'affaire de cette dernière. Tout en soignant la malheureuse fille dont le sort se débattait dans le moment même entre ces quatre misérables , la Gourde avait l'œil sur ce qui se passait. Elle avait fort bien vu Soulaine se glisser hors de la maison, et quoiqu'elle n'entendit pas ce qui se disait, elle devina^ en le voyant faire un mouvement pour se rapprocher des cheminais, qu'il allait entrer en arrangement avec eux.
— Oh ! oh ! ditrcUe à demi-voix, il parait qu'on va s'entendre làbas ; je ne ferai pas mal d'y aller voir. Il ne faut pas les laisser oublier que je tiens leurs têtes sur le bout de ma langue.
En se parlant ainsi à elle-même, elle souleva la pauvre Rose» encore inanimée, entre ses bras vigoureux, et la déposa sur le lit; puis, sans s'en inquiéter davantage, elle sortit du cabaret et s*avança
DE GRÂNDLIEU. i8l
hardiment vers les quatre hommes dans Tintention bien arrêtée de prendre part à la conyersation.
La jeune fille resta donc seule, abandonnée, étendue sur le lit où la Gattrde l'avait jetée dans un état d'insensibilité à peu près complète. Cependant Tabsence des soins officieux de Jeanne Gadou, qui avait fait jusque-là tous ses efforts pour lui &ire avaler, comme panacée universelle^ quelques gouttes d*eau-de-vie; le souffle d'air «pur qui, entrant par la porte ouverte, tombait sur son visage, dissipèrent peu à peu son mortel engourdissement. La tension nerveuse amenée par la frayeur cessa, son ccEur moins contracté battit plus régulièrement, sa poitrine se souleva avec plus de facilité, et Rose, ouvrant les yeux, promena autour d'elle un regard surpris.
Mais ces améliorations dans son état ne se firent sentir que par degrés.
Jeanne Cadou eut le temps de rentrer dans la maison, de s'approcher du lit pour voir ce que devenait sa malade, et quand Rose tournant péniblement sa tète endolorie chercha à reconnaître les objets qui l'entouraient et à rappeler ses souvenirs, elle aperçut la Gourde accroupie auprès du feu et occupée à faire bouillir dans un petit pot une sorte de tisane.
Le mouvement de Rose attira son attention :
— Âh ! te voilà revenue à toi, ma Rose, dit-elle en transvasant sa composition dans une tasse qu'elle prit sur la table. Ça se trouve h ien, tu vas boire ce petit bouillour-là pour \d calmer et te faire dormir un peu.
Elle s'approcha du lit et présenta le breuvage aux lèvres de la pauvre fille. Rose repoussa &iblement sa main en essayant de murmurer quelques paroles.
— Faut pas parler maintenant, reprit Jeanne Cadou en lui soulevant la tête pour la faire boire, demain nous aurons le temps de causer, et je te dirai tout ce que tu voudras, mais à présent il faut te reposer.
Elle porta de nouveau la tasse à la bouche de la pauvre enfant, qui, tout altérée qu'elle fût, en avala le contenu avec dégoût, puis «lie lui replaça la tête sur l'oreiller, arrangea les couvertures et tira les rideaux, afin, dit-elle, que Rose pût dormir tranquille.
En effet, celle-ci eut à peine bu ce qu'on lui présentait , qu'un
'engourdissement d'une autre nature, mais plus profond encore que le
p remier, s'empara d'elle. Ses idées se troublèrent, ses yeux se re-
If2 LES PÊCHEURS
fermèrent et «lie demeura pâle et inanimée plutôt qu'endormie«
La Gourdcj qui la surveillait à travers les f^tes de la courtine de paille, fit alors signe à ceux qui se tenaient au deliors, et les quatre hommes rentrèrent. Soulaine alla aussi regarder la jeune fille, puis il se retourna vers ses compagnons :
— Elle en a pour quelque temps à dormir comme ça, dii*il ayec son mauvais sourire , elle ne nous inquiétera pas désormais. Pas moins £aut travailler un peu vivement, les amis, parce que pendant que nous causons le temps passe.
Toute hésitation semblait avoir cessé chez les cheminais et le pêcheur. Us paraissaient aussi avoir hâte de terminer ce qui leur restait à faire. Un sac d'argent assez bien rempli fut déposé sur la taUe et partagé sans discussion entre les complices qui n'échangeaient que les paroles strictement nécessaires; puis la Gourde alluma une lanterne, la remit entre les mains du pêcheur, ouvrit la porte pour laisser sortir les quatre compagnosu^, et, après avoir échangé avec chacun d'eux un signe d'adieu, rentra chez elle et s'y renferma.
Les autres se dirigèrent en silence vers l'endroit ou ils avaient arrêté le malheureux poulailler. La charrette était encore enfoncée dans le trou qui avait favorisé l'attaque des cheminats. Le cheval avait cédé à la résistance qu'il éprouvait, et après deux ou trois eSbrte infructueux, s^était résigné à son sort. La tête baissée, le collier tombé presque sur les oreilles, les jambes de derrière engagées dans la boue molle et gluante,. il soufflait tristement sans plus essayer de changer de position. Â côté de la charrette, étendu la face contre terre, était le corps du père Brévin. Sa tète, ouverte par le coup de bâton plombé, avait laissé couler une assez grande quantité de sang, dans lequel trempaient ses cheveux gris, et ses habits étaient souillés par la boue que les piétinements du cheval avaient fait jaillir sur lui. Les cheminots et Soulaine s'approchèrent de lui ; ils semblaient suivre un plan arrêté d'avance. Le pêcheur les éclairait avec la lanterne sans les aider autrement.
Ils placèrent sous la tête du vieillard une pierre qui put paraître avoir fait la blessure fatale. La charrette fut renversée complètement sur lui. Le cheval, excité par deux ou trois coups de fouet, fit enœiB pour se dégager quelques efforts qui n'aboutirent qu'à froisser et memrtrir davantage le corps du poulailler et à efiacer toutes traces de la lutte qui avait eu lieu autour de la charrette, puis il baissa de nouveau la tête et resta tranquille et abattu comme auparavant.
DEGRANDLIEU. 183
Tous ces arrangements avaient été pris arec une grande célérité. Quand tout fut fini, les quatre compagnons se séparèrent après de courts adieux; les deux cheminât s suivirent la route de Nantes, Soulaine et le pécheur s*en allèrent ensemble jusqu'à un carrefour peu éloigné. Mais là^ le vieillard, qui semblait avoir hâte de quitter son compagnon, prit congé de lui et descendit du c6té du lac, pendant que le mendiant s'enfonçait dans les terres.
On se lève tôt dans nos lalxNieuses campagnes, et le lendemain, au moment où les premiers rayons du soleil commençaient à boire la roflée sur l'herbe, une jeune fille, qui conduisait aux champs les vaches de son père, aperçut le lugubre spectacle étalé sur la route. Effrayée par la vue du cadavre et du sang qui souillait la terre, elle retourna en courant et en jetant de* grands cris vers le village qu'elle Tenait de quitter, et y répandit l'alarme. Les hommes abandonnèrent leurs travaux^ pour se rendre sur le lieu désigné par la jeune (ille ; les fonmes les suivirent, et bientôt le chemin fut encombré d'une foule émue, inquiète, mais nullement agissante.
Aussitôt qu'on se fut assuré, en soulevant la main inerte et glacée qui dépassait le bord de la charrette et s'étendait crispée sur la terre, que toute vie était éteinte chez le malheureux père Brévin, on évita de le toudier, de rien déranger à la position de la charrette, même de s'en approcher de trop près en attendant l'arrivée des autorités de la commune, qu'on était allé prévenir. La foule formait un cercle autour de la carriole renversée; mais si personne n'agissait, tout le monde parlait, et les suppositions allaient leur train.
<-*- Ça n'est pas difficile à comprendre , disait avec volubilité un homme, qu'à sa carnassière et à son fusil, portés ostensiblement, à son air assuré, à la déférence avec laquelle on l'écoutait, on pouvait 8U{^oser être garde ou homme d'affaires de quelque gros propriétaire du voisinage, la nuit dernière était noire comme la gueule du loup, le bonhomme avait peut-être avec ça la vue trouble, car il n'a pas passé devant chez Jouant sans s'y arrêter, je pense, et le vin de Jouant est fort, j'en réponds; je l'ai choisi moi-même sur un cellier de plus de cent barriques, qui n'en contenait pas une faible ou mauvaise. Ça fait que le cheval sera tombé dans le trou , le bonhomme aura été jeté hors de la charrette qui se sera renversée sur lui en lui enfonçant la poitrine.
Un murmure approbatif annonça que la plupart des auditeurs se rangeaient à Tavis de l'orateur; cependant deux ou trois paysans qui
aTâient examiné avec plus de soin la position de la charrette hochèrent la tête d'un air de doute. Un d'entre eux, un brave homme qui depuis quelques instants lissait avec perséyérance, de la main droite, les mèches de cheveux gris et roides qui tombaient tout droits autour de son front, prit même la parole pour émettre timidement quelques doutes ; mais son éloquence n'était pas grande, il le sentait, et, autant par suite de cette conviction que pour donner à ses idées, qui arrivaient avec lenteur, le quart d'heure de grâce, il avait l'habitude de répéter la dernière phrase de son interlocuteur en l'approuvant, même lorsque la suite de son discours devait la contredire. Il procéda ainsi en cette occasion :
— La charrette se sera renversée sur lui en lui enfonçant la poitrine, comme de juste^ dit-il en hochant la tète de haut en bas et de bas en haut, afin de faciliter par ce mouvement la sortie de ses paroles. — Le trou est pourtant, je pense, plus creux que Tendroit où se trouve le bonhomme et une charrette verse plus oonmiunément du côté où elle penche que non pas de l'autre.
Mais cette circonstance n'avait pas frappé tout d'abord maître Patron, le garde, et son avis avait été donné avec trop d'assurance pour qu'il ne se sentit pas engagé d'honneur à le soutenir envers et contre tous. Il reprit donc la parole en joignant à sa volubilité ordinaire une pantomime animée.
— • Comprenez donc, mon cher bonhomme, dit-il, que la charrette n'a pas versé quand elle s'est trouvée au milieu du trou, ce n'est pas ça que je veux dire, je sais ce que c'est qu'une voiture, je vais sans cesse en ville en cabriolet, et je vous répète que cette chose m'est arrivée vingt fois. Vous voyez cette butte où je suis maintenant, la roue droite y est montée. •• On n'en voit pas les traces parce qu'il y a de l'herbe et que la rosée du matin relève l'herbe foulée. — La roue droite étant en haut^ la gauche s'est trouvée plus bas, elles ont glissé ensemble au fond du trou dans cette position, et la secousse a fait per- •dre l'équilibre au bonhomme en achevant de renverser la charrette.
— En achevant de renverser la charrette, comme de juste ^ reprit l'autre, toujours fidèle à sa phraséologie ordinaire ; c'est drôle pourtant que le bonhomme se trouve dehors et non pas dedans et que ses ..pieds mêmes soient sous le chartil'. On l'aurait mis exprès comme ça qu'il ne serait pas mieux placé.
.1. Corps de la charrette.
DEGRANDLIEU. i85
Cette remarque excita une certaine émotion dans la foule. On murmura les mots de mauvais coup et de toI . Quelques personnes vinrent examiner avec un sourire méfiant Féquipage renversé^ puis rentrèrent dans le cercle élargi formé par les assistants à une distance de plus en plus grande, en rapportant des observations qu'on se communiqua à voix basse. — Maître Patron lui«méme fut un peu troublé, n déclara à haute voix qu'il sortait de nui^ comme de jour, mais qu'il était toujours armé, on le savait bien^ et que celui qui passerait trop près de lui sans s'être fait reconnaître recevrait la charge d'un fusil qui ne manquait guère son coup.
La foule fut distraite de l'impression produite par cette déclaration, plus rassurante pour maître Patron que pour ses voisins, par l'arrivée d'un nouveau personnage.
C'était le médecin du pays, grand et gros homme blanchi sous le harnais, à qui la pratique tenait lieu de science, et qui, à force de saigner, purger, instrumenter, suivant l'urgence du cas, réussissait à sauver à peu près autant de gens qu'il en tuait. Habitué à exercer avec ses rustiques malades une espèce de médecine de vétérinaire, il les traitait rudement de toutes façons, administrait ses remèdes à haute dose, renforçait ses ordonnances par quelques gros mots et n'épargnait pas les bourrades aux récalcitrants Du reste , ce caractère assez brutal ne faisait pas diminuer sa clientèle, et, pour éviter, ses reproches, aucun paysan n'osait mourir qu'entre ses mains. Il faisait ce matin sa tournée ordinaire; en apercevant la foule qui obstruait le chemin, il arrêta son cheval et demanda ce qui se passait.
Les réponses furent assez confuses. Cependant il devina qu'un accident avait eu lieu. Il mit pied à terre et s'avança pesamment vers la charrette versée eu murmurant d'une voix rauque et nasillarde :
— C'est encore un tour de votre diable d'ivrognerie. Il avait bu, cet homme ! c'est clair, et puis il s'est mis à conduire un cheval moins brut que lui peut-être. Il averse... il s'est tué... il est mort!... ajouta-t-il après s'être penché sur le cadavre pour l'examiner; ça ne pouvait pas manquer et ça vous arrivera à tous, si vous ne voulez pas faire attention à mes conseils.
Au moment où il achevait de donner à ses auditeurs cette consolante assurance, on aperçut au détour du chemin le maire, son adjoint et le secrétaire maître d'école indispensable pour rédiger à peu près en français le procès-verbal de l'événement. Le maire, qui avait ceint son écharpe, paraissait fort essoufflé et assez ému.
— Eh bien i A bien ! qu'y a-t-il? demanda ce respectable personnage, après avoir jeté autour de lui un regard effirayé. Un accident ! un accident terrible ! Mort d^homme, à ce (jue je vois.—* Enchanté de TOUS trouver ici, monsieur Conne,ajouta-i-il en apercevant le médecin, vers lequel il s'avança d'un air empressé, *— Personne n a touché œs objets? continua-t-il avec un peu plus d'assurance, pemiant qu'il se retournait vers la foule et désignait du geste la charrette et le corps du malheureux poulailler*
Une dénégation unanime lui répondit
— C'est bien, c'est bien, repritr-il^ nous allons procéder aux constatations nécessaires. — Monsieur l'adjoint, approchez-vous. — Mon* sieur le secrétaire, ne me quittez pas. *— Je réclame votre prés^iœ, monsieur Corme, et je serai heureux, fort heureux en vérité, de connsutre votre opinion sur cette malheureuse affaire*
— Ma foi, monsieur le maire, répondit le médecin de son ton rauque et bourru, mon opinion est facile à donner. — Je la communiquais à ces gens-là quand vous êtes arrivé. Cet homme était ivre, c'est évident, et c'est ce qui a causé sa mort.
Le maire Inranla la tête d'un air capable ; les idées de la personne qui lui parlait le plus longtemps et avec le plus d'assurance avaient en général grande chance d'être adoptées par lui. L'avis de M. Corme, celui de maître Patron, qui, se sentant appuyé, était revenu avec rapidité à ses premières impressions, prévalurent donc sans peioe, et l'on rédigea le procès-verbal dans ce sens en éloignant toute idée de guetapaus et d'assassinat.
L'on finissait d'apposer les signatures, lorsqu'il se fit un raoarement et un long murmure dans la foule. Deux p^sonnes venaient d'arriver, l'une était Jeanne Cadou, l'autre une femme âgée, à la physionomie pleine de douceur et de bienveillance, dont les joues pâles et ridées étaient inondées de larmes. C'était la veuve Brévin; les paysans s'écartèrent devant elle; elle s'avança lentement, les mains jointes, jusqu'auprès du cadavre qu'on avait retiré de dessous la charrette pour l'étendre sur l'herbe à quelque distance, et se laissa tomber à côté avec un long sanglot.
— Ah ! mon cher ami ! dit-elle, te voilà d(mc ! Et c'était ainsi que je devais te retrouver après t'avoir attendu si longtemps ! Oh ! que la nuit m'a paru dure à passer sur le seuil de ma porte, sans jamais t'entendre revenir, elL que je voudrais pourtant la voir recommencer, {puisque durant ces tristes heures je t'espérais encore ! Faut-il qu'il y
ait de mauvais moodd «ir la terre pour Vavoir tué, toi qui n'as jamais fiât de mal à personne !
Le maire, le médeeiu lui-*môme éeoutaient en silence les plaintes de la veuve. Z^es femmes pleuraient, les hommes avaient le cœur serré.
Cependant, le maire crut devoir prendre la parole pour recti^ fier les idées de la vieille femme qui, suivant le procès^verhal ^ s'égaraient étrangement. '
— Ma bonne mère, dit-il d'une voix émue, je partage votre peine, et je la comprends; mais vous vous trompez tout à fait, la mort de votre mari est accidentelle ; il n'y a point ici de meurtre, et notre procès-verbal le constate d'une maniàre suffisaate pour rassurer votre esprit à ce sujet.
La vieille fenune se poocha sur le front brisé du malheureux pou* lailler. Elle écarta les mèches de cheveux imprégnées de sang qui se collaient sur la blessure. Ses mains tremblantes passaient et repassaient avec un geste presque caressant sur oe visage ridé que la rigide expression de la mort rendait plus rude encore aux yeux des autres, mais qui était celui de l'époux de sa jeunesse , de l'ami de sa vie entière, et ses pleurs, en tombant, lavaient le sang et la boue dont il était souillé. Elle regarda longtemps, d'un oeil désolé, la blessure béante qui partageait la [tempe du vieillard, puis elle secoua la iète en signe de dénégation et voulut parler; les paroles s'arrêtèrent dans 6on gosia*, un douloureux gémissement lui.échappa seul, et s'affiûs* sant, toute repliée sur ellennême, dUe conamença à sangloter comme si son cœur se brisait.
L'émotion de la foule devint grande. Quelques femmes s'approchèrent de la veuve, elles essayèrent de la calmer et de faire cesser, en l'éloignant, cette douloureuse scène .«Mais Madeleine Brévin leur qpposa une résistance inerte qui les découragea.
— Ne se trouve-tril donc personne ici de la famille de cette fem^ie? dit le maire en regardant autour de lui avec anxiété ; car sa dignité commençait à se sentir mal à Taise. Elle a une fille, je pense. Où estrclle donc? Ne pourraii-on la faire ava1.ir?
*— Pardcm, excuse, monsieur le maire, dit alors la Gourde en s'avançant d'un air calme et délibéré. Sa fille est chez moi dans ce moment, et sauf le respect de la compagnie, elle ne vaut, je pense, guère mieux que son pauvre vieux père. J'étais allée chercher sa mère, car c'est hier au soir, tout à la nuit brune, que la jeune fille est
entrée dans ma maison, en courant, et si essoufflée, si saisie, qu^elle s*est évanouie en arrivant. Elle n'a pas repris la parole depuis, de sorte que je n'ai pu savoir ce qui lui était arrivé.
— Voici un nouvel incident qu'il nous faut vérifier, dit le maire en reprenant son importance et ravi de trouver un motif pour s'éloir gner. Monsieur Corme, je réclame de nouveau votre présence, nous allons nous rendre près de cette jeune fille. Il est fâcheux que la mère ne puisse nous accompagner. Sa présence et ses explications nous auraient été utiles.
Mais, à la grande surprise des assistants, la veuve se leva, étouffi ses sanglots et s'essuya les yeux.
— Pardon, monsieur le maire, dit-elle d'une voix entrecoupée qu'elle s'efiforçait de raffermir; je peux bien vous suivre, conune c'est mon devoir, auprès de ma pauvre enfant. Hélas ! mon Dieu ! c'était elle que je venais voir ce matin, lorsque j'ai rencontré des gens qui m'ont avertie du malheur de mon cher homme... Alors je n'ai plus pensé qu'à lui ! Mais à présent, qui sait ce qui m'attend encore, et s'il me reste une consolation au monde ?
En parlant ainsi, la vieille femme se détourna et prit le chemin du cabaret de la Trique. D'abord elle marcha lentement et comme si elle s'éloignait à regret du triste spectacle qui absorbait toutes ses pensées; puis, à mesure qu'elle approchait, suivie du maire, do médecin et de la plus grande partie des villageois, de la maison où se trouvait Rose, la nouvelle inquiétude de son cœur lui faisait presser le pas et séchait dans ses yeux brûlants les larmes qui les mouillaient encore.
La porte du cabaret était fermée ; la Gourde passa devant, l'ouvrit, et un brillant rayon de soleil tomba sur le lit, dont la veuve écarta les rideaux d'une main tremblante. Mais en vain la clarté radieuse du jour frappa le visage pâle de Rose; en vain sa mère, se penchant sur elle, baisa ses yeux à demi entr'ouverts, ses lèvres blanches et son front couvert d'une sueur froide ; en vain la vieille femme prononça ces doux noms, ces tendres appellations auxquelles une bouche maternelle sait donner une inflexion si touchante , Rose était sous l'empire d'un engourdissement mortel qui la rendait insensible à tout, et la pauvre mère ne put obtenir ni un regard ni un sourire.
M. Corme s'approchs^, tâta le pouls faible, rapide, irrégulier de la jeune fille, examina son visage sans expression, écouta sa respiration
DE GRANDLIEU« i89
à peine sensible, ne comprit rien à son état et se releva avec un air grave*
— - Cette fille a une méningite^ dit-ih Elle aura été efirayée de Taocident. Peut-être a-t-elle reçu dans la région cérébrale un coup qui aura pu déterminer un épanchement. C'est un état sérieux, trèssérieux. Je vais m*en occuper, la soigner énergiquement; mais, selon toute probabilité, ce sera inutile.
— Croyez-vous qu'elle reprenne connaissance de façon à pouvoir donner des renseignements sur ce qui s'est passé? demanda le maire.
— C'est possible, mais ce n'est pas sûr. Vous feriez mieux d'interroger la femme qui l'a recueillie. Ce serait plus tôt fait.
En conséquence, Jeanne Cadou fut appelée et répéta avec plus de détails ce qu'elle avait déjà raconté. Elle expliqua comment, après avoir veillé toute la nuit la jeune fille qu'elle n'avait pu tirer de l'état d'engourdissement où on la voyait encore, elle s'était mise en route pour Passay à la pointe du jour, afin d'aller chercher la mère Brévin, de sorte qu'elle n'avait appris qu'à son retour le malheur arrivé si près de chez elle au vieux poulailler.
Sa déclaration parut aussi claire que précise aux autorités compétentes, et si, parmi les personnes présentes, quelques-unes en jugèrent autrement, elles se gardèrent bien de le dire, de peur de s'attirer une querelle avec la Gourde^ qu'on craignait beaucoup si on la respectait peu.
Quant à la pauvre mère, elle entendait à peine ce qu'on disait autour d'elle. Les yeux fixés sur sa fille, tantôt elle restait devant le misérable lit les mains jointes, immobile et comme étourdie par les coups terribles qui s'appesantissaient sur elle, tantôt elle sortait en Iressaillant de cet abattement profond, prodiguait, avec une anxiété fiévreuse, de nouveaux soins à. son enfant, la caressait, rappelait d'une voix pleine d'angoisse qui n'éveillait , hélas ! aucun écho dans les sens glacés de la jeune fille. Témoins de l'inutilité de ses efforts, ceux qui l'entouraient échangeaient des regards de mauvais augure et s'éloignaient l'un après l'autre. Lorsque la pauvre mère se retourna vers le cercle bien éclairci des assistants en demandant si quelque âme charitable voudrait l'aider à transporter chez elle sa fille mourante, on parut croire que c'était prendre une peine inutile et qu*il vaudrait bien mieux laisser la pauvre créature mourir tranquille.
Cependant comme la Gourde souhaitait qu'on la débarrassât de la malade et que la mère Brévin insistait, on finit par* se rendre à
leurs désirs. Rose fat transportée à Passay , qui, en prenant les chemins de traverse, n'était pas fort éloigné, pendant que, d*un antre oMé, on y ramenait le cadavre dn ïm\hefiTeuxpotUaiUer. Le passage de ces deux lugubres oortéges causa dans le village une vive împve^ sion. La foule émue se pressa autour du oorps du père Brévin et encombra la maison de la Teuve. On examinait en silence la sure béante du cadavre; on s'étonnait devant Tiosensibtlité pei tante de la jeune fille, mais on parlait peu, et le procès-verlnl ofiB:ciel ne rencontra point de oonkadicteurs avoués.
Les paysans sont de tous les hommes les plus prudents, les phts naïvement égoïstes* D'aÛleurs une certaine partie de la population du- village se trouvait avoir le coeur endurci à l'endroit du père Brévin par l'antagonisme existant entre leBpoiUailkrs et les pécheurs, et plus d'un, parmi ces derniers, après avoir considéré en silence le cadavre du père Brévin, plia les épaules et pensa, à part lui, qnH restait à Passay trop de commerçants prêts à s'enrichir du traTaS d'autnii pour qu'il fût nécessaire de pleurer ie défunt.
Les poulaillers furent, ainsi qu'on devait s'y attendre, beauocHip plus frappés de cette mort subite et mysiMeuee; mais ils ne jugèrent pas à propos de faire part de leurs impressions et panmoft accepter avec empressement l'opinion des aubvités.
L'oncle de Rose, Louis Brévin, frère et associé du malhearenx poulailler j sembla lui-même partager cette manière de voir et ne fit aucune réclamation, ne parla pas de l'argent touché à Nantes par soa firère, et parut seulement soudeux d'empêcher sa belle-sœor de trahir, dans les explosions de sa douleur, la conviction instincthre, manifestée par eUe dès le premier moment, que son mari avait été victime d'un assassinat»
L'instinct populaire, qui flaire si vite le crime et donne soorent par son impulsion irrésiotible l'éveil à la justice, fut donc, oa in moins parut être en défaut pendant les premières semaines qui suivirent le meurtre du père Brévin. Les cheminats fugitifs ne fureat prâit inquiétés, et Soulaine le mendiant put venir, à l'ordinaire, remplir sa besace aux portes du village, se rôtir au soleil en faisant la sieste, ou, comme on dit dans le pays, la marienne au pied de qud* que meule de paille et boire au cabaret avec ses camarades en s'ei^ tretenant de l'événement du jour. Il alla même s'asseoir à la porte de la veuve l^vin ponr demander des nouvelles de Rose à ceux qui sortaient de là maison ; et lorsque, quelques jours après, il jugea
DE GRANOLIEU. 191
pradent de quitter Passay et de disparaître du pays, son départ n*ex* cita ni étoonement ni soupçon, tant on était habitué aux fréquentes et capricieuses absences que nécessitait son existence nomade. — Pour la Gourde^ elle ne changea rien à ses allures ordinaires, si ce n'est qu'elle se laissa peu à peu entraîner à satisfaire ses goûts de bonne dière et de bon vin plus largement que la prudence ne Feut exigé ; mais il était si difficile de connaître au juste la nature et l'étendue de ses ressources qu'on ne remarqua pas tout d'abord ses dépenses suspectes. Du reste , elle ne cessait de témoigner un gramd intérêt à Rose Brévin, la visitait quelquefob et n'en parlait qu'avec attendris-* sèment, non comme ayant quelque remords à son sujet, mais comme prenant intérêt à une vie qu'dle pensait avoir contribué à sauver* Hélas! c'était tout au plus si l'on pouvait appdar vie le soufBe à peine sensible qui animait encore le corps inerte de la jeune fille.
Malgré les soins de M. Corme, qui du reste ent le bon esprit de ne pas ajouter le péril de ses remèdes aux dangers d'une maladie à laquelle il ne comprenait rien. Rose restait sous l'empire d'une souffrance qu'on ne pouvait soulager. Le médecin , honteux enfin de mnltiplier des visites qui visiblement n'étaient avantageuses qu'à sa bourse, cessa de venir chez la veuve, et Louis Brévin conseilla lui-même à sa belle-sœur de discontinuer des soins inutiles et coûteux.
La rude franchise des paysans ne connaît pas les périphrases et les façons délicates de Caire comprendre une vérité drâloureuse. D'ailleurs la vie a peu de prix à leurs yeux ; ils la considèrent oomme un pénible Cudeau dont on est souvent trop longtemps accablé^ et n'hésitent guère à en annoncer sans grands regrets la fin probable.
-— Que voulez-vous? disait Louis Brévin à sa belle-sœur, faut yoo& &ire une raison, ma pauvre Maddeine. C'est malheureux cer*iainement, car mcm frère était un homme courageux au travail et ntile à sa fiimille; mais enfin nous devons tous mourir, les uns comme les autres : c'est un ouvrage à faire ; votre mari Ta fait, il est plus avancé que nous. Quant à votre fille, c'est inutile, voye^vous, de dépenser tant de bon argent en médecins et en remèdes. Ça ne fait pas communément grand bien. Voyez ! je n'ai ^mais payé un sou pour me faire soigner et je me suis toujours Uen porté : la maladie Tient quand elle veut et s'en va de même« Si le bon Dieu ne veut pas
in LES PÊCHEURS
laisser votre fille dans ce monde, ce ne sont pas les médecins qui Fy retiendront de force.
Quelle que soit la résignation humble et stoique des paysans devant la volonté de Dieu, il existe des sentiments qui ne peuvent s'y plier sans résistance , et qui dans tous les rangs sociaux se manifestent avec la même énergie, la même passion profonde. Tel est parmi d'autres le sentiment maternel , et cette douleur contre nature, de voir Tenfant sorti de votre sein vous précéder dans le tombeau , vous laissant seule et désolée sur la terre. — Madeleine ne pouvait pas accepter les rudes conseils de son beau-frère. Peachée sur le lit de Rose et plongée dans sa triste contemplation, elle avait a peine entendu ce qu'il venait de lui dire.
— Mais regardesB-la donc, Louis*, dit-elle. Regardez comme elk est pâle, comme elle souffre!... Elle, autrefois toujours si gaie, si joyeuse, si prête à rire et à chanter. Hélas! ma pauvre enfant! fautil que je Taie vue si aimable et que je la voie telle qu'elle est maintenant!
Les larmes lui coupèrent la parole ; elle couvrit ses yeux de ses deux mains, en tâchant d'étouffer ses sanglots. Le paysan s'approcha de la malade et fit un effort pour trouver quelques paroles consolantes à dire à la pauvre mère.
— Après ça , reprit-il , je ne la trouve pas aussi changée que tous 'le dites. — Elle n'a jamais eu ce qu'on appelle une grande mine,
elle était mince comme un enfant de douze ans et ressemblait plus à une demoiselle qu'à une paysanne. — Vous l'avez élevée délicate* ment, de sorte qu'elle est plus faible qu'une autre, sans compter que vous n'êtes pas forte vous, Madeleine, et mon défunt frère n'était pas non plus aussi vigoureux que moi.
— Elle se guérira peut-être, ça se dissipera peu à peu. — Dts^moi, Rose, ajouta-t-il, en s'approchant du lit, n'est-ce pas que tu me reconnais bien ? La voix rauque du paysan fit tressaillir la jeune fiUe dont elle troublait la douloureuse somnolence. Elle détourna la tète avec un sourd gémissement , ses lèvres mêmes s'agitèrent, mais elle ne répondit pas.
— Vous avez' la voix trop forte , ça la fait souffrir, murmura la veuve en laissant retomber le rideau du lit, et elle ne vous comprend pas. — Dites-moi , Louis , ajouta-t-elle en fixant sur son beau-frère un regard interrogateur : est-ce que vous avez jamais entendu parler d*une maladie comme celle-là?
DEGRANDLIEU. 193
Le paysan échangea avec la veuve un regard significatif , mais il se détourna sans rien dire. Louis Brévin était un homme fin , calme, froid , à qui le sentiment ne faisait point oublier la prudence. Mieux que personne , sans doute , il savait à quoi s'en tenir sur l'accident qui avait causé la mort de son frère, et bien des indices inconnus à tout autre auraient pu le mettre sur la voie d'une découverte entière. Jusqu'alors il avait gardé ses convictions pour lui seul, pensant que les preuves seraient difficiles à obtenir, l'argent perdu impos* sible à retrouver ; qu'un procès criminel coûterait beaucoup, occupe* rait son temps, ferait tort à son commerce, sans rapporter autre chose qu'une vengeance stérile qui ne rendrait point la vie à son frère. Ses soupçons, d'ailleurs très-arrêtés quant au fait du meurtre et du vol, ne l'étaient pas autant à l'égard des gens qu'on pouvait en accu* ser. De sorte qu'il avait résolu de se tenir sur la réserve en évitant le plus possible de parler de cette triste affaire. Cependant, malgré son silence , des bruits sinistres commençaient à courir dans le pays. La maladie étrange et persistante de Rose, ces symptômes inconnus, cette vie obscurcie par un voile épais, mais qui durait néanmoins, cet état d'insensibilité auquel le temps et les remèdes apportaient si peu de changements, finirent par être attribués à des causes surnaturelles, on prétendit qu'un sort avait été jeté sur ]a pauvre fille. Dès ce moment une sorte d'éveil étant donné , la mort du père Brévin parut beaucoup moins naturelle. On s'étonna de la minime somme trouvée sur le poulailler à son retour de la ville, et l'on regarda avec méfiance les gens qui, depuis ce moment , faisaient plus de dépenses qu'auparavant. Maître Patron lui-même abandonna sa première conviction pour en revenir à la seconde, et se tint plus que jamais sur ses gardes contre toute attaque nocturne ; enfin , quoique l'on ne se communiquât pas encore tout haut et sans contrainte les soupçons qui flottaient dans tous les esprits , la veuve ne trouvait plus autour d'elle l'incrédulité qui avait d'abord accueilli sa protestation énergique contre l'accusation d'i* vrognerie par laquelle oji voulait expliquer la mort de son mari.
Tout absorbée par sa douleur maternelle et les soins qu'elle donnait à sa fille , Madeleine ignorait presque ce revirement dans l'opinion publique. — Le temps qui l'avait produit n'amenait aucun changement sensible dans l'état de Rose, — Peut-être ses yeux, moins ternes, se tournaient-ils avec plus d'expression vers sa vieille mère, sans cesse occupée à épier le réveil de son intelligence. Peut-être