‹ Le Magasin de librairieChapitre 48 sur 180 · L'Amour âam le mariage, étude historique · texte numérisé non relu

L'Amour âam le mariage, étude historique

qui existe ici-bas ; milord, je regarde comme un pauvre raisonnenr celui qui nous demande de prendre avec indifférence tout ce qui nous arrive. Il est beau de dire : « Pourquoi nous plaindre ^*on nous ait repris ce qu'on n'avait fait que nous prêter pour un temps? nous le savions; )> et autres paroles semblables. Ce sont là des recettes de philosophes, et je ne leur porte aucun respect , comme à tout ce qui n*est point naturel : il n'y a point là de sincérité. J'ose dire qu'tk dissimulent et qu'ils sentent ce qu'ils ne veulent pas avouer. Je sais que je n'ai pas à disputer avec le Tout -^Puissant; mais, si les délices de ma vie s*en vont, il faut bien que je souffre de leur perte et que je les pleure. Croyez-moi, milord^ la foi chrétienne a seule de quoi soulager Tàme accablée par un grand malheur : il ne faut lien moins , pour nous satisfaire , que l'espérance de redevenir heureux, et je dois à cette espérance mille fois plus que je n'aurais pu defor au inonde entier, quand on m'aurait offert et mis à ma disposition toutes ses gloires. »

J'aime cette douleur, qui ne cherdie pas à se déguiser ou à raffiner, qui s'avoue ingénument et qui ne veut pas s'interdire les pleurs, parce que les pleurs conviennent aux affligés. Non que les pirars consolent les affligés : la consolati<Hi n'est que dans la foi cfarétierae, qui dit à la veuve qu'elle reterra un jour, au sein de Dieu, le mari Hen-aimé qu'elle pleure; à la mère, qu'elle retrouvera son Ms chéri; qui, à la douleur d'aujourd'hui, oppose la promesse iTune joie étemelle. Le monde ne sait consoler qu'en disant aux désolés qu'ils oublieront peu à peu leurs 'chagrins : triste vérité, qne le monde accrédite par l'exemple et par la prédication, et qui n'en est pas moins affreuse, parce qu'elle témoigne, plus que toute autre choae, de l'infirmité de notre nature. Hélas ! nous ne somme3 pas même ci4)ables, saof quelques âmes d'élite, de garder notre douleur : qu'est--ce donc de notre joie? Personne n'est inconsolable; mais œ n'est pas un mérite ni un bonheur d'être trop tôt oonsolable. Gardons de notre douleur tout ce que nous en pouvons garder, et n'en craignons pas le sévère entretien, si nous savons en même temps Tadou- - cir par les promesses et les espérances de la foi chrétienne.

Porcia dans Shakespeare, et, au-dessus de toutes les hérmnes du théâtre et du roman, lady Russel dans le monde, prouvent queHe place la littérature et la société anglaise donnent à ces sentiments tendres et forts qui fondent la famille, et entre tous à l'amour conjugal, qui fait la dignité et la joie des foyers domestiques. Je suis pro-

fondement conTaincu que Tamoar conjugal n'a pas, dans la société française , une {dus petite place que dans la société anglaise. Je dois ayouer cependant qu'en France, soîi au théâtre, soit dans les romans, l'amour eonjugal tient moins de place et une place moins haute qu'en Angleterre. IÇauline, dans Polyeucte, est le modèle aecompli de l'honnetir, mais non de l'amour conjugal : elle a toutes les vertus qui honorent l'épouse, elle n'en a pas les tendresses et les joies innocentes. Si le (fix-septième siècle, le plus grave et le plus honnête de nos siècles littéraires, a plus volontiers représenté la heauté de l'honneur que de l'amour conjugal, il ne faut pas demanda au dix-huiti^e siècle et au dix -neuvième* de donner à cet amour un rang plus élevé dans la littérature.

Cette répugnance ou cette insouciance singulière tient à je ne sais quelle légèreté originelle de l'esprit français, aidée, de nos jours, par les mauvaises (k)etrines. Ce n'est pas de notre temps seulement que nos mœurs valent mieux que nos opinions. Le moyen ftge était reH-^ gieux : il se moquait sans cesse des prêtres et des moines. Nous faisons en général bon ménage : nous rions volontiers des maris trompés. Nous aimons l'autorité, et nous nous y soumettons parfois jusqu'à la servitude ; nous aimons^ aussi la résistance , et nous la poussons souvent jusqu'à l'insurrection. Partout notre esprit lutte contre la morale, quoique notre caractère s'y conforme aisément. Louis XTV disait de son neveu, le duc d'Orléans, qui fut depuis le régent, que c'était un fenferon de vices. Ce caractère est plus commun en France que partout ailleurs, et notre littérature s'en ressent.

Quand je faisais, à la Sorbonne, il y a vingt ans, la comparaison de l'expression des divers sentiments du cœur humain, et que je commençais cette étude, qui est devenue un livre, après avoir examiné dans Pauline le caractère de la femme honnête et avoir suivi ce caractère jusqu'à nos jours, j'allais cherchant partout, dans le drame et dans le roman modernes, une femme honnête; je priais même mes amis de s'associer à ma recherche : ils me répondaient en riant que les femmes honnêtes abondaient dans le monde, en dépit de la médisance, mais qu'elles étaient rares ou introuvables dans la littérature. Je viens de recommencer, pour l'amour conjugal, la quête que je faisais d'une femme honnête, et j'ai cherché si, au dix-septième siècle, au dix-huitième ou de nos jours, cet amour, soit dans ses félicités innocentes, soit dans son dévouement tendre et passionné, avait été représenté quelque part : j'ai à peine trouvé çà et là quel-

ques esquisses de ce sentiment. Je veux examiner ces esquisses.

li Hypermnestre ou les Danaîdes de Gombaud ' a pour sujet la TÎeille légende mythologique des cinquante filles de Danaûs, qui, épousant les cinquante fils d'Égyptus, leur oncle, les tuèrent tous. Une seule, Hypermnestre, résista à cet^rdre cruel et sauva Lynoée, son époux. Cette légende a défrayé la poésie antique. Les poêles ont chanté à Tenvi, les uns le supplice des Danaîdes, que Jupiter, indigné de leur crime, précipita dans les enfers, où elles sont condamnées à remplir un tonneau vide par le fond et d*oii Teau s'écoule sans cesse; les autres le dévouement d' Hypermnestre et son respect des lois de rhyménée; ceux-ià la captivité d^Hypermnestre, que son père Danaûs fit jeter en prison pour la punir d*avoir sauvé son époux. Eschyle avait fait, dit-on, une trilogie tragique de Thistoire des Danaîdes; nous n'avons que la première des trois pièces soiis le nom des Svppliantes. Danaûs et ses filles, fuyant TÉgypte et la tyrannie de leur oncle Égyptus, qui, après avoii disputé le trône à son frère Danaûs, voulait forcer les Danaîdes à épouser ses fils, abordent aux rivages d'Ârgos et implorent Thospitalité. Bientôt arrivent sur leurs vaisseaux les fils d'Égyptus, qui poursuivent les fugitives et vont les arracher de l'autel de Jupiter Ai^en, qu'elles tiennent embrassé, quand le peuple et le roi d'Argos déclarent qu'ils défendront les suppliantes, et repoussent les jeunes Égyptiens.

Voilà toute la tragédie d'Eschyle. Y en avait-il une autre ou deux autres, qui représentaient les Danaîdes tuant leurs époux et Hypermnestre sauvant le sien? Nous ne le savons pas d'une manière exacte. Nous pouvons cependant supposer qu'Eschyle ou d'autres poètes après lui avaient représenté la cruauté des Danaîdes et le dévouement d'Hypermnestre, puisque Horace et Ovide ont tous deux chanté la générosité d'Hypermnestre, et que c'était l'usage des poètes latins de traiter, en les abrégeant, les sujets ordinaires de la poésie grecque. Horace, dans une ode où il prie Mercure d'adoucir en sa faveur la ruau^é de Lydé, célèbre le dévouement d'Hypermnestre à son époux; ei comme il y a peu de rapport entre la cruauté de Lydé et celle des Danaîdes, c'est pour moi une raison de plus de croire que la scène d'Hypermnestre avec Lyncée est un exercice poétique emprunté aux Grecs. « Les filles impies de Danaûs, dit Horace^, ont pu enfoncer

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