‹ Le Magasin de librairieChapitre 55 sur 180 · TcrtuT&r · texte numérisé non relu

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C'est là qu'innocemment un jeune cœur respire Les douces libertés de Tamoureux empire;... C'est là qu'un couple heureux l'un de Tantre dispose; Qu'en se réservant tout on donne toute chose ; Que la raison s'accorde avec la volupté, Et qu'au milieu des fers on est en liberté^.

L'éloge est beau ; mais il faut s'en tenir là et ne pas cherchetf dans la Belle Alphrède, la moindre pratique de Tamour conjugal.

Dernier échec enfin de cet amour sur notre ancien théâtre : Mairel, dans son Marc^Antoine^^ a introduit Octavie, femme d'Antoine, qoi représente la tendresse et la fidélité conjugales, à côté de Gléopitie, qui représente Tamour et le plaisir. Est-ce Octavie qui remporte soi Qéopâtre, ou Gléopâtre sur Octavie, je ne dis pas seuleinent dans le cœur d'Antoine, car nous savons quel fut l'égarement de sa passion, mais dans le cœur du poëte et de son auditoire? A qui nous intéressons-nous le plus? à la femme honnête^ qui, quoique outragée et trahie par Antoine, « continua, dit Plutarque, d'habiter la maison de son mari comme s'il eût été présent, et éleva avec autant de soin que de magnificence, non-seulement les enfants qu'Antoine avait eus d'elle, mais ceux même qu'il avait eus de Fulvie, sa prenûère femme ; v> qui resta fidèle et chaste, ne manquant à aucun de ses devoirs, à mesure que son mari manquait davantage à tous les sienst — Ou bien est-ce Gléopâtre qui excité le plus notre pitié? Je suis sur que Mairet a cru donner à Octavie un rôle favorable; il a voulu que nous pussions, nonnseulement l'estimer, mais la plaindre ; il a voulu qu'elle fût touchante, et elle l'est. Gependant cette fenune délaissée, qui poursuit son mari et à qui son mari déclare qu'il lui prière Gléopâtre, a, par cela même, un rôle inférieur. Nous souQrons pour elle, coDune nous sou£Rrons dans le monde pour la vertu malheoreuse. Mais, de même que dans le monde la souffrance que nous ressentons des épreuves de la vertu ne va pas jusqu'à risquer notre m ou nos biens pour la défendre, et que nous nous en tenons au regret sans aller jusqu'à l'assistance courageuse; de même, au théâtre, la souffirance que nous ressentons à voir Octavie moins bien traitée que ne le mérite sa vertu ne va pas jusqu'à l'émotion dramatique, dont les conditions sont toutes particulières. L'émotion, en effet, ne s'at-

!• Acte IV, scène i^*.

DANS LE DRAME. 2i3

tacfae pas toujours au malheur le plus yertueux, mais au malheur le plus poétique. Ainsi, dans le Marc-Antoine de Mairet, quand nous voyons Antoine et Gléopâtre mourant ensemble et s'aimant jusqu'au dernier moment, nous oublions leurs vices, nous ne voyons que leur malheur et leur passion , qui nous touchent et jettent comme une ombre favorable sur les foutes et les désordres de leur vie. Nous excusons Manon Lescaut et le chevalier des Grieux, parce que Manon aime sincèrement le chevalier et qu'elle meurt en l'aimant. Comment serions-nous plus durs envers Antoine et Gléopâtre, puisqu'il y a là aussi un amour sincère et prouvé par la mort même? et corn» ment Thonnéte Octavie, dont les malheurs ne viennent point de ses passions, mais de celles d'autrui, pourrait-elle rivaliser avec cette infortune, qui nous émeut d'autant plus qu'elle se rapporte à toutes les tendresses bonnes et mauvaises de notre cœur?

Quand Octavie parait pour la première fois, quand elle s'adresse à Antoine et lui demande de se sauver lui-même, tandis qu'il en est temps encore, et de quitter Gléopâtre; quand nous entendons ses plaintes modestes, pleines de dévouement et de dignité, nous sommes tous pour Octavie; le poëte lui-même est pour elle, j'en suis convaincu. Octavie regrette qu'Antoine ne lui ait pas permis de le suivre pendant la guerre :

Peut-être la beauté de votre Égyptienne

N'eût rien gagné sur vous, au mépris de la mienne :

J'étais pourvue encore de ces mômes appas

Que vos yeux autrefois ne méprisèrent pas;

Je vous portais de plus cette parfaite amour Que je vous garderai jusqu'à mon dernier jour.

Mais ma présomption n'est pas si déréglée Que de persuader à mon âme aveuglée Que tout ce que j'ai fait ait dû vous attacher, Ou qu'il me soit permis de vous le reprocher, Puisque c'est un devoir dont les lois d'hyménée Ne sauraient dispenser une épouse bien née,

0 dieux I si votre reine, une fois en sa vie, Éprouvait les malheurs dont la mienrië est suivie, Je ne sais si son cœur, que vous croyez si haut,

Ne snsccomberait point dès le premier assaut.

C'est en l'extrémité des maux où je me trouve, Qu'une parfaite amour se «otmatt et s^éprouve. Mais, pardomiez, seigneur, k mon resscatment : La -douleur en oecl m'ôte le jugement, Puisqu'au lieu de songer au sujet qui m'amène,

£n blâmant son amour je m'acquiers votre haine.

Ces paroles sont nobles et touchantes : elles expriment à la fois le devoir et la tendresse conjugale. Cependant elles ne touchent pas Antoine, et elles ne nous touchent pas longtemps nous-mêmes. Âa cinquième acte, nous voyons Antoine mourant dans le mausolée ou Cléopâtre s'est enfermée pour échapper aux Romains, et où elle Ta reçu ; nous entendons les dernières paroles des deux amants, et alors nous passons de leur côté et nous oublions Octavie. Antoine, que nous détestions au deuxième acte, quand il rejetait durement les supplications dH3ctavie, nous touche lorsqu'il dit à Cléopâtre :

Vivez, si vous pouvez, pour' vous et pour le» vôtres; Je dis ri vous pouvez^ avec la digoité Et la condition où vous avez été.

Mais je sens que la mort les paupières me ferme, Et que ma destinée est proche de son terme. PeDcbez-vous sur mon lit, approdiez-vous de moi, Afin que mon esprit, plein d'amour et de foi. Passe sur votre bouche au sortir de la nûenne.

Cléopâtre elle-même nous émeut et nous intéresse. Décidée à mourir malgré les prières d'Octave, qui lui promet un traitement honorable, elle s'écrie :

Attends donc, cher époux, sur le rivage sombre Que mon fidèle esprit aille joindre ton ombre. Il est temps désormais que je donne, à mon tour. Un exemple de cœur, de constance et d'amour. Voici, voici ée quoi commencer cet ouvrage. Voici de quoi finir ma peine et mon veuvage.

Elle montre le vase qui contient l'aspic* « Bonnez-le moi, dit-elle, nCc vase qui

Me doit sauver rhonneur avec la liberté. Ne délibérons plus

Certes, entre Octayie et Cléopâtre, si la poésie ou le cœur humain était toujours conforme à la morale, le choix ne devrait pas être douteux. Toutes les ^vertus sont d'un cftlé» tokAos la psea^o; toiiis les fautes sont de l'autre, 'avec la passion. Mais, au théâtre, la passion l'emporte. L'amour volage, que le nom de Cléopâtre semble représenter, a, dans la mort de celle reine impure, un suprême moment de sincérité et de dignité. Ce moment absout et efface tout à nos yeux.

(la fin à la prochaine LiTraiion.)

DU

PAR M. FILON

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