Tome IX. — 34* Litru6<m
entière : on apprit la fatale bataille de Tibériade, et la prise de Jérusalem par Saladin (H 87). Urbain III ne songeait plus qu'à presser les chrétiens d'aller au secours de la Terre sainte , et lui-même se préparait à marcher à leur tête; mais il tomba tout à coup malade, et mourut à Ferrare. Ses successeurs , Grégoire VIII et Clément El, s*occupèrent surtout de prêcher la croisade ; le dernier rentra dans Rome , traita avec les citoyens, et , trouvant les esprits plus dociles, rétablit d'une manière durable la souveraineté pontificale. On céda au pape le droit de nommer les dix électeurs de chaque quartier de la ville, et ces électeurs pouvaient seuls parvenir à la dignité sénatoriale. Le pape rentra aussi en possession du droit de battre monnaie et des autres droits régaliens. Enfin les Romains promirent au pontife de le soutenir par les armes , et ils lui prêtèrent foi et hommage (1188).
Tandis que Frédéric, réconcilié avec l'Église, partait pour l'Orient où il allait trouver la mort , son fils aine , Henri YI^ commençait a gouverner TAllemagne. Il vint bientôt en Italie pour se faire couronner empereur, et pour faire valoir les droits de sa femme sur k royaume de Sicile. Guillaume II était mort, et ses sujets lui avaient donné pour successeur Tancrède, fils naturel de Roger. Au moment où Henri YI approchait de Rome , Clément IH mourut, et fut remplacé par Célestin HI (1191). L'un des premiers actes du nouveau pontife fut de couronner Henri conmie empereur; mais ce prince n'en était pas plus Cfivorable aux intérêts de l'Église. Il avait gardé les biens de la comtesse Mathilde malgré les réclamations du saintsiège, et il les avait donnés en fief soit à ses parents y soit à ses généraux ; il avait revendiqué les anciens droits de l'empire sur la Roraagne , la Marche d'Ancône, le duché de Spolète et les provinces les plus voisines de Rome. Dans Rome même , il avait limité rautorité ecclésiastique par les pouvoirs qu'il s'était réservés.
Mais ce qui rendait la situation encore plus menaçante , c^est qu« Henri VI avait l'ambition de s'établir dans l'Italie méridionale. Or, si l'empereur joignait à l'Allemagne et à la Lombardie ce qpi'oD a appelé le royaume des Deux-Sidles, il était maître de la Péninsule entière, et il n'y avait plus d'indépendance possible ni pour le pape, ni pour aucun prince italien. Clément UI l'avait bien compris; pendant le peu de temps qu'il avait occupé la chaire de Saint-PieFre, il avait soutenu de toutes ses forces le parti de Tancrède ; mab Célestin in, aflkibli par l'âge, ne sut point résister à rambition de
Henri YI, et l'empereur panrint à cooquérir le royaume qu'il regardait comme r héritage de sa femme.
La mort frappa tout à coup Henri VI au milieu de ses prospérités! H mourut en 1 i97, ne laissant pour héritier qu'un enfant do quatre ana, qui fut l'empereur Frédéric U. Célestin ne survécut que trois mois à Henri YI , et ^ au oommencement de l'année 1 198, le monde o^olique apprit l'élection d'Innocent IH. Ce pontife, né d'une illustre iamille ^ n'était âgé que de trente-sept ans. U unissait à T^ nergie de la volonté un vaste savoir et une expérience précoce. U i:vait étudié dans l'école de Paris , qui était déjà célèbre et que les auteurs du douzième siècle appellent V Insiiitiirice du mande. C'était là qu'il avait puisé cette profonde intelligence du droit canonique, qui devait être son arme principale, soit pour attaquer, soit pour se défendre. Plus politique et plus souple que Grégoire VU, il sut mieux manier les hommes et dominer les circonstances.
Innocent UI s'occupa d'abord de l'administration intérieure de Rome. Il abolit le consulat, et expulsa de. toutes les villes qui lui étaient soumises les magistrats élus par le p^iple. U obligea le préfet de la ville , officier de l'empereur, à lui prêtar l'hommage lige et à recevoir de ses mains une nouvelle investiture. En 1191, une charte de Célestin lU avait reconnu le sénat de Rome et en avait réglé h constitution ; mais l'année suivante , les Rcmnains avaient substitué à ce Gonsdl naticmal un magistrat étranger et militaire auquel ils avaient laissé le nom de sénateur, et qu'ils avaient établi au Capi*tole. Innocent III fit élire un nouveau stoateur parmi ses créatures , et ce fut ainsi qu'il concentra dans ses iiiains t<Miie la souveraineté. Paidant les premières années de son pontificat, les Romains alternèrent entre le gouvernement d'un seul sénateur et celui de plu~ sieurs. Les attributions du sénateur ne furent définitivement fixées qu'en 1207 : ce magistrat fut dédaré chef suprême de la justice , de la police et du pouvoir militaire. U s'engageait par serment , à veiller sur la sûreté personnelle du pape, des cardinaux et de leurs funilles, à faire connaître au pontife tous les complots qui pourraient se tramer contre lui, et à le défendre dans la possession de la dignité papale et des droits régaliens de saint Pierre.
Les barons voisins de Rome prêtèrent le serment qu'ils devaient au saint-siége , et Innocent UI s'occupa ensuite de rétablir l'autorité pontificale dans les parties les plus éloignées des domaines de l'Église. Henri VI avait rétabli plusieurs grands fiefs de l'Empire en
Italie : il avait donné à Markwald , son sénéchal , la Romagne et le marquisat d' Ancône ; à son frère Philippe , duc de Souahe , la MaN che de Toscane, et à Conrad de Souabe le duché de Spolète. Innocent m parvint à réduire ces provinces, qui se trouvaient comprises soit dans la donation de Gharlemagne , soit dans celle de Matbilde. L'autorité impériale était très-affaiblie en Italie depuis la mort de Henri VI, et les villes qui n'avaient obéi qu'à regret à des seigneurs allemands, reconnurent la suzeraineté du pape sans renoncer à leurs gouvernements municipaux.
Les villes de Toscane formèrent une confédération dont le but était de s'assister mutuellement pour maintenir leurs libertés, d'arranger à l'amiable les diflérends qui s'élèveraient entre elles, de défendre l'Église romaine, de ne se soumettre, sans le consentement du saintsiége, à aucun pouvoir temporel, et même de ne reconnaître aucun empereur qui ne fût agréé par le pape ' • Pise , qui avait reçu de Henri YI des privilèges particuliers^ refusa d'entrer dans cette ligue, et représenta le parti gibelin en Toscane.
La veuve de Henri YI, Constance, qui gouvernait elle-même sou royaume de Sicile, voulut séparer sa cause de celle des Allemands. Elle renvoya les gouverneurs que son mari avait placés dans les villes, et elle ne s'entoura que d'Italiens. Elle chargea trois comtes napoUtains d'aller chercher son fils Frédéric à Jesi, où il était élevé, et de le conduire en Sicile. Aussitôt qu'il fut arrivé , elle l'associa à la royauté, et le fit couronner dans la cathédrale de Palerme. Mais, pour lui donner un appui contre ses ennemis, elle résolut de rétablir le fien féodal qui unissait au saintrsiége le royaume de Sicile. Elle ouvrit donc des négociations avec Innocent HI, et une bulle d'investiture lui fut accordée. « Le droit de suzeraineté et la propriété du royaume de Sicile appartenant à l'Église romaine, le pape cède à Constance, en considération de l'attachement que le roi Roger, son père, et les deux * Guillaume, son frère et son neveu, ont toujours manifesté envers le saint-siège, et dans l'espoir que Constance et ses descendants se conduiront de la même manière, le pape lui cède le royaume de Sicile, le duché de Pouille et la principauté de Capoue avec leurs dépendances, Naples, Salerne, Amalfi et Marsi. d L'investiture était renouvelée aux conditions qui avaient été réglées pour les rois précédents, sauf quelques
\. Cardin. Ai-agon., Vita Innocent JJI. — M. F. Hurter, Histoire du jpape Innocent 111 et de ses contetnp(»rains, liv. II.
restrictions en faveur du pouvoir ecclésiastique. Constance tomba malade au moment même où la bulle venait d'être signée ^ elle mourut après avoir conféré au pape la tutelle de son fils.
Le pape était devenu l'arbitre des affaires d'Allemagne, aussi bien que de celles dltalie. La plupart des États germaniques ne voulaient point reconnaître le jeune Frédéric, a L'Empire, disaient-ils, ne pouvait appartenir à un enfant, incapable de remplir les devoirs et de satisfiodre aux exigences de cette haute dignité. i> Philippe de Souabe, frère de Henri YI et oncle du jeune roi, fut élu empereur malgré lui ; car il avait cherché à défendre les droits de son neveu. Une partie de l'AUemagne choisit Othon de Brunswick, héritier de la maison de Saxe : c'était le second fils de Henri le Lion, qui avait été proscrit et dépouillé de ses fiefs par l'empereur Frédéric. L'Allemagne était déchirée par les guerres civiles ; Innocent HI intervint dans la querelle comme pacificateur et comme juge : il se prononça en faveur d'Othon de Brunswick.
La bulle qui contient cette décision, commence par établir le droit que les papes prétendaient avoir de disposer de la couronne impériale : 4L Le devoir du saint-siége est de procéder avec prudence et discrétion dans tout ce qui regarde l'Empire; car c'est à lui qu'il appartient d'examiner l'élection en premier et en dernier ressort, principaUter et finaliter : en premier ressort, parce que c'est le pontife de Rome qui a transféré l'empire des Grecs aux Germains; en dernier ressort, parce que c'est du pape que l'empereur reçoit la couronne impériale ' .i> . Innocent lU examine ensuite les droits de Frédéric, de Philippe et d'Othon. Il rejette la candidature de Frédéric; il pensé, connue la plupart des Allemands, que l'Empire ne peut appartenir à un enfant. «N'objectez pas, dii*il, que ce prince a été confié à notre garde ; notre droit n'est pas de l'aider à parvenir l'Empire, mais de le protéger dans la possession du royaume de Sicile.^ La principale raison qui doit être opposée à Frédéric, c'est qu'il possède déjà l'héritage maternel, et que m, s'il obtenait la couronne germanique, le royaume de Sicile serait «ini à l'Empire, pour le malheur de l'Église. » Le pape aurait pu ajouter : pour le malheur de l'Italie. Cette maxime, solennellement proclamée par Innocent UI, que l'Empire et le royaume de Sicile ne doivent pas être réunis, est devenue un principe de droit public jeuropéen.