Il Ta voue quelqacfois
Tenons de faire de la doctrine que nous allons combattre, et aux développements dont nous l'avons fait suivre, tant pour constater que pour expliquer l'autorité considérable dont elle jouit encore aiyourd'hui. Il ne nous reste qu'à lui donner un nom : celui de morale idéa-liste nous a paru en exprimer justem^ent le vrai caractère , puisqu'elle attribue la qualité d'idées à priori à toutes les révélations de la conscience, ou du moins à un nombre de principes assez grand pour que toutes les vérités pratiques s'en déduisent, sans que l'expérience et l'observation figurent autrement que pour jouer un rôle tout à &it secondaire, et en quelque sorte subreptice.
Quant au système opposé, celui que nous croyons vrai, nous avons adopté pour le désigner le nom de morale expérimentale ou utilitaire,. Cette dernière expression nous parait même préférable, comme plus claire et plus précise. Son sens étymologique correspond exactement à l'idée que nous voulons lui faire exprimer, puisque , dans notre système, on juge de la moralité des actions par la qualité qu'elles ont de contribuer ou de nuire à la réalisation de la fin universelle, d'être utiles ou nuisibles au bien général. Nous nous sommes demandé si elle n'avait pas l'inconvénient de rappeler le système qui consiste à nier le devoir, et à n'admettre d'autre régulateur de nos actions que l'intérêt, l'utilité personnelle. Mais ce danger peut être écarté par une définition, d'autant mieux que la doctrine dont il s'agita reçu on nom plus précis et plus approprié, celui de morale égoïste.
Historiquement, le mot de morale utilitaire a été employé pour désigner le système de Bentbam : mais ce n'est pas une tradition que nous voulions répudier, que celle qui rattache, par bien des côtés, nos idées à celles de l'illustre publiciste. Nous n'entendons pas par là prendre la responsabilité de toutes ses opinions. On peut considérer Bentham à deux points de vue, comme philosophe et comme publiciste. Au premier point de vue ses idées ne se recommandent ni par la vérité , ni par l'originalité. Il est purement et simplement partisan de la morale de l'intérêt, de la morale de Hobbcs et d'Helvétius. Le principe qu'il met en avant, sauf à le démentir par des contradictions fréquentes et qu'il nous serait facile de signaler, mais sur lesquelles nous croyons inutile d'insister ici, c'est que l'homme ne connaît d'autre mobile que la recherche du plaisir et la crainte de la douleur; et ce principe, il le pose en axiome, sans se donner la peine de l'appuyer sur aucun raisonnement, sur aucune observation. Dans cette doctrine , et surtout dans la manière de la présenter, Jouifroy Toit avec raison la preuve d'un sens psychologique fort médiocre; mais en même temps il reconnaît que Bentham n'e&t pas essentiel-^ lement un philosophe, mais un légiste. Cette observation aurait dû
peut-être le rendre moins séTère pour la partie du système de Bentham la plus faible sans comparaison , parce qu'elle n'est en réalité pour lui qu'un accessoire , une introduction à l'exposition de son système véritable, de ses principes de législation : c'est sur ce terrain qu'il faut se placer pour le juger, parce que c'est de là qu'il est parti. Publiciste et légiste avant tout, il s'est demandé la raison dernière de toutes ces dispositions si multiples et souvent si incohérentes en apparence qui composent un code : il l'a trouvée dans Vutilité générale. Cest du calcul de cette utilité que dérivent toutes, les règles de la législation politique^ civile ou pénale , et aussi toutes les règles de la morale proprement dite ; le réduire en système^ le soumettre à une méthode rigimreuse, c'est rendre à toutes les sciences morales le plus grand des services: telle a été sa double conviction , et il s'est appliqué toute sa vie à la confirmer par l'interprétation des institutions existantes , et à l'appliquer en en tirant des vues nouvelles et positiveis sur les réformes dont elles ont besoin. Quand il a voulu donner à ces idées une couleur philosophique, il a trouvé devant lui, je dirais volontiers sous la main, un système qui, au premier abord, parait s'harmoniser pariaitement avec elles : c'est le système de la morale égoïste, qui, lui aussi, ne reconnaît d'autre but aux actions humaines que l'utilité , et il Ta adopté, sans se donner la peine de le démontrer, et sans même s'a* percevoir qu'il était en contradiction réelle avec son idée à lui; car, si chacun ne peut et ne doit chercher que son intérêt personnel, comme , en définitive , cet intérêt ne s'harmonise pas d'une manière absolue avec l'intérêt général , les hommes n'ont pas à s'occuper de l'intérêt commun, mais seulement de leur intérêt propre. Ce n'est donc point par cette doctrine tout accessoire et tout adventice quil faut juger Ben tham : c'est par son point de départ et sa préoccupation dominante, c'est par ses idées vraiment originales sur le principe et le critérium de la législation et de la morale. Or, sur ce point, nous croyons qu'il a trouvé la vérité, et s'il n'est pas le premier, dans la philosophie moderne, qui l'ait entrevue, il est le premier qui l'ait formulée d'une manière précise , qui en ait conclu une méthode scientifique de raisonnement^en morale, qui, enfin, en ait montré les manifestations nombreuses dans le passé, les utiles applications dans l'avenir. Là est tout Bentham, non pas le Bentham philosophe, qui n'est que postiche, mais le vrai Bentham, le Bentham jurisconsulte, publiciste, moraliste.
Ce n'est pas pourtant que , même à ce point de vue , ses idées nous paraissent entièrement irréprochables. D'une part, nous trouvons dans sa formule principale un vice essentiel. Quel est l'utile, selon Bentham ? C'est ce qui produit un plaisir. Selon nous, c'est ce qui produit
un bien. On comprend la différence des denx critériums. Demandons nous, par exemple, si c'est un bien pour Thomme que la science : pour nous, nous examinerons la nature de Thomme, nous y constaterons un instinct de curiosité scientifique et des facultés disposées pour le satisfaire ; nous en conclurons que la science est un bien. Bentbam admettra bien la môme conclusion, mais il la démontrera autrement : L'bomme trouve du plaisir à l'instruction , et Tinstruction contribue , en réglant ses passions et en augmentant son pouvoir sur le monde matériel , à diminuer pour lui les cbances de malbeur et à augmenter les sources de jouissance ; donc la science produit du plaisir, donc la science est un bien. Ces considérations, dont noua nous servirons accessoirement (car, si nous admettons que le plaisir soit le seul bien, nous admettons que c'est un bien), Bentbam en fera Tunique base de sa démonstration. Autre question : L'esclavage est-il un ipall Pour Bentbam il s'agira de savoir s'il en résulte plus de souffrance pour l'esclave que de jouissance pour le maître. Pour nous, nous constaterons qu'un instinct impérieux de la nature réclame dans l'bomme en faveur de sa liberté ; que la servitude produit le plus souvent dans l'esclave l'ignorance, l'avilissement; qu'elle lui interdit la satisfaction des instincts les plus sacrés, ceux de famille et de patrie ; que chez le maître, elle excite la paresse, l'orgueil, la cruauté ; qu'au point de vue social, elle empêche l'organisation la meilleure et la plus productive du travail, etc., etc., et de tous ces maux, nous conclurons que l'esclavage qui les produit est un mal.
On voit que les deux manières de raisonner sont différentes. Est-ce à dire qu'elles aboutissent dans la pratique à des résultats différents? On pourrait le nier, et croire que, si l'une des deux méthodes conduit peut-être à des raisonnements plus complets et plus logiques, au fond toutes deux donnent en réalité les mêmes résultats, et pour cela on raisonnerait ainsi : Notre nature est organisée de telle manière que la satisfaction de chaque instinct amène avec elle un plaisir; sa non-satisfaction, une douleur; le plaisir et la douleur sont à la fois le signe de la satisfaction*et de la non-satisfaction de nos instincts, et le stimulant qui nous pousse vers Tune et nous éloigne de l'autre. Donc, là où .il y a satisfaction d'un instinct, il y a plaisir : là où il y a non-satisfaction, il y a douleur; et pour employer la terminologie de Jouffroy, là où il y a bien réel, il y a bien sensible; là où il y a mal réel, il y a mal sen-sible. Chercher le bien ou le plaisir, le mal ou la douleur, c'est donc en réalité une seule et même chose.
A cette argumentation, spécieuse au premier abord, je réponds que, si tout bien est accompagné d'un plaisir, tout mal, d'une peine, je n'admets pas que toujours l'intensité du plaisir soit proportionnée à
rimportance du bien, l'iotensiié de la douleur à Timportance du mal. Une vie oisivey mondaine, partagée entre les plaisirs des sens pris avec modération et les satisfactions de vanité, produit souvent une somme de jouissance plus grande et surtout moins de douleurs qu'une m active, héroïque, intelligente, où Tidéal de la vie humaine est poortuit mieux rempli, où les instincts de notre nature reçoivent en réaliié uœ satisfaction plus .pleine et plus élevée.
J'ajoute que la sensibilité est une mesure : 1^ naturellement variable d'un sujet à l'autre; ^ sujette à se modifier et à se corrompre pu l'éducation. Pour prendre un exemple dans un des instincts les j^v ■simples et les plus grossiers de notre nature, l'appétit de la nourriture produit certainement chez les différents hommes des jouissances et des peines très-inégales. Le bien ou le mal sensible qui peut en résulter est très-divers dans les différents individus, et cela peut tenir, soit à la div^sité des natures, soit à la diversité des habitudes; ^ pourtiat, l'importance de sa satisfaction, le Uen réel qui en résulte, à savoir, U conservatioQf et le développement du corps, est égal chez tous les hommes, et si le moraliste doit tenir compte de la diversité des sensations, c'est d'une manière très-secondaire. Bien d'autres faits peovent venir à l'appui de la môme conclusion : l'homme abruti par h paresse et l'ignorance souffrirait, s'il était forcé d'exercer son iuteUigence. Et pourtant, ne serait-ce pas pour lui un bien réel, et cette douleur serait-elle pour le philosophe un argument suffisant pour désirer de le maintenir dans un état avilissant? Le fumeur d'opium ne connaît plus qu'un plaisir au monde, et il en meurt ; chaque jouissaDce que lui procure sa passion est-elle un bien? Non. Donc le bien réel et le bien sensible ne coïncident pas mathématiquement, et ce n'est pas sur le seco&d que peut se fonder le critérium de la morale.
Pour montrer à quelles erreurs ce principe vicieux peut quelfKfois entraîner un esprit sagace, nous n'avons qu'à prendre nos preuves dans Bentham lui-môme. Ycûci ce qu'il dit sur une question doot nous parlions tout à l'heure, celle de l'esclavage. Après avoir reeoiuffl que l'état de l'esclavage est malheureux, et, par conséquent, mauvais, il voit une atténuation à ce mal dans l'abrutissement qui en résidte. « Je veux bien croire que la différence entre la liberté et la seivitode n^est pas aussi grande qu'elle le parait à des esprits ardents et p^é?^ nus. L'habitude du mal, à plus forte raison l'inexpérience du bien, diminue beaucoup l'intervalle qui sépare ces deux états, si opposés «i premier coup d'œil *. »
Mais voici qui est encore plus singulier, a Si l'esclavage était établi
1. Traké d€ Législation eivik. Édit. Et. Damonl, 1830, tome l«', page 350.
dans une telle proportion, qu'il n'y eût qu'un seul esclave pour chaque maître, f hésiterais peut-fitre avant de prononcer sur la balance entre r avantage de l'un et le désavantage de r autre. Il ierait possible, qu'à tout prendre f la somme du bien dans cet arrangement fût presque égale à celle ' du mal '. »
Je me contente de cet exemple, auquel je pourrais en ajouter d'autres, pour montrer ce qu'a de vicieux le critérium de Bentham. Indépendamment de cette erreur formelle, les tendances de son esprit ne me paraissent pas non plus à l'abri de tout reproche. JoulTroy, après avoir tracé de l'homme positif un portrait peu flatté, a dit que Bentham était un de ces hommes. La sentence est rigoureuse et même injuste, mais pourtant Bentham la mérite à quelques égards, et je n'aurais rien à répondre à celui qui, dans cet esprit puissant et original, reconnaîtrait quelques tendances étroites et un peu grossières. C'est le défaut de l'homme, non de la doctrine. Dieu merci I la morale de l'utilité peut donner une place, et la première place, quand il y a lieu, aux intérêts intellectuels et moraux.