‹ Le Magasin de librairieChapitre 80 sur 180 · PAR M. CHARLES DE MOUT · texte numérisé non relu

PAR M. CHARLES DE MOUT

La vaste forge ouvrait sa profondeur obscure.

Au dehors, la lumière et Tatmosphère pure,

Le soleil éclatant, les champs verts, le ciel bleu.

L'épanouissement des choses devant Dieu;

Les prés, les peupliers, les ruisseaux dans les plaines.

Un brouillard d'or au front des collines lointaines.

Une immense splendeur éparse dans le ciel

Gomme un reflet sacré du visage étemel.

Il entra. Tout à coup, à sa vue incertaine.

Tout disparut, l'azur, la lumière sereine.

Et quand fut refermé l'édifice géant,

La nature sembla rentrer dans le néant.

C'était comme une nuit pleine de lueurs vagues.

Un bruit confus et sourd comme le bruit des vagues,

De noirs enfoncements en de profonds détours :

Des machines d'airain dressaient comme des tours

Leurs membres tourmentés, leurs rouages difformes;

De grands monstres d'acier courbaient leurs dos énormes

Parfois on entendait, conune des voix d'enfer,

Des cris aigus, le cri du bois, le cri du fer.

Les grincements de dent d'une roue irritée ;

Un sourd tonnerre errait dans la salle voûtée.

Et souvent, prolongée en quelqu'obscur conduit,

Une immense tempête éclatait dans la nuit!

11 Tit en cet abtme, attentifs à leur œuvre, Des hommes, des géants debout dans la manœuvre : II admira longtemps leur front grave et serein, Il se sentit ému quand d'une seule main. Par le seul déploîment de muscles athlétiques. Pareils aux grands héros des poëmes antiques, Ils levaient leur massue en Tair comme un fuseau. Enfin, et tout ail fond de l'immense caveau, Il aperçut, errants sous des lueurs tremblantes Qui rayonnaient parmi des ombres vacillantes, Les sombres forgerons dont l'œil s'allume et luit : Auprès d'eux, contenant ses flammes à grand bruit, Pleine d'ardent métal, de charbons et de braise, Gouflre rouge et béant, mugissait la fournaise. Et non loin, martelé sur l'enclume, le fer Bondissait dans la nuit comme un lugubre éclair !

Tandis qu'il contemplait de son regard austère Le feu tourbillonnant comme hors du cratère

D'un volcan déchaîné.

Tandis qu'il écoutait l'élément en délire, Il entendit l'un des géants à l'autre dire : ^ ((Oh ! poiurquoi suis-je né I

« Pourquoi le Dieu qui fit les heureux de ce monde A-t-il enseveli dans cette nuit profonde

Mon destin oubl ié ?

Suis-je donc, à ses yeux, le néant et la cendre? Quelle inflexible loi que je ne puis comprendre

Domine sa pitié ?

« Ne voit-il pas d'en haut se courber nos fronts mornes? Est-il si loin de nous dans l'espace sans homes

Qu'il nous prenne en mépris.

Que nul de nos regards juscpi'à ses yeux n'arrive. Ou s'endort-il, bercé dans sa grandeur oisive

Par l'hymne de nos cris ?

« Pourquoi d'autres ont*-ils )es biens qu'il me refuse, Et pourquoi œs plaisirs dont leur orgueil abuse

Sans Toile et sans détours, Ne s'abaisseront-ils jamais vers mot qui soufire, Et qui suis un insecte au fond d'un vaste gouSre

Englouti pour toujours?

a Oh ! pourquoi dressent-ils si haut le front, ces hommes? Dans leurs palais dorés ils sont ce que nous sommes,

Nous, les déshérités !

Ils n'ont point de vertus où je ne puisse atteindre. Et leurs vices souvent font parler et se plaindre

Les échos des cités !

« C'est pour eux que le soir s'ouvrent les fiers portiques ! Pour eux on voit grandir les villes magnifiques

Dans leurs murs reculés !

Pour eux, les grands esprits, l'œil fixé vers les nues. Font descendre d'en haut des splendeurs inconnues

A nos yeux aveuglés !

« Pour eux tout est facile et tous les chemins s'ouvrent. Comme un aigle planant dans les airs, ils découvrent

Les plus obscurs sentiers I Ils sont comme un sommet qui dans le ciel s'élance : Ils contemplent en haut l'azur, le jour immeifte.

Et le monde à leurs pieds !

ce Et nous, pendant qu'ils ont l'or, les banquets, les femmes, Tous les ravissements de la chair et des âmes.

Nous, créés pour gémir, Nous demeurons courbés dans l'ombre vers la terre, Et rien n'indiquera la fosse solitaire

Où nous irons dormir! »

Ainsi parlait Arnold, le forgeron robuste : Sa raison se brisait sur le juste et l'injuste

Comme sur un récif !

Il leva tristement ses yeux fiers vers la voûte :

Le visiteur comprit cette angoisse et ce doute Et demeiuna pensif.

« C'est bien là^ songeait-il, par tant d'esprits creusée La grande question à ce siècle posée

Par les destins amers.

Et qui contient en soi, murmurant sur nos têtes. Tant d'erreurs, tant de nuit, hélas ! et de tempêtes

Et de sombres éclairs !

« Le devoir du plus fort et surtout du plus sage. Est de parler à eeui que le sort décourage.

De leur tendre la main, De relever le front courbé, Tâme qui plie, Et de leur faire voir la paix et Tbarmonie

Sous le désordre humain! »

Ami, dil-il enfin d'une voix grave et douce. Contre une juste loi ta colère s'émousse : Laisse mon cœur sans fiel se rapprocher du tien : Il sied à moi, rêveur, d'offrir comme un soutien  ton esprit troublé par des transports moroses Ce que j'appris du temps, des hommes et des choses; Car j'ai souTent blâmé comme toi, j'ai maudit La loi qui déjouait mon esprit interdit, Et tu ne diras rien, homme faible, mon frère, Qui n'ait souvent troublé mon rêve solitaire. Et que je n'aie, hélas! entendu trop de fois Murmurer par des voix tristes cqmme ta voix!

Mais je le sais ^Sn : malgré les jours ccMitraires, Nul de nous n'est courbé sous des lois trop sévères ! Dans l'ordre universel vainement combatfoi. Chaque être a sa grandeur, sa place, sa vertu, S'ennoblit par son œuvre , et pour sa part seconde Le développement mystérieux du monde !

Ne crains pas d'être aux yeux des hommes ou de Dieu

Quelqu'inutile flot d'un vaste océan bleu :

Par up effort commun, le progrès se consomme,

Et pour vaincre, il lui faut les forces de tout homme,

Le dur labeur de tous fièrement accepté.

Quelle qu'en soit souvent la noble obscurité.

L'élan universel vers les plus hautes cimes,

Et le saint dévoûment des inconnus sublimes !

Ne dédaigne donc pas le travail de ta main.

Car il est nécessaire au grand travail humain,

Et ne t'accuse pas toi-même d'impuissance.

Homme fort ! ouvrier de l'avenir immense !

Regarde de plus haut ce que les siècles font. Et si vraiment il est quelque regret profond. Quelque noble douleur en ton âme troublée Digne d'être comprise et d'être consolée « Si quelque généreux désir seul est venu T'agiter d'un transport à d'autres inconnu. Si nulle passion avare et nulle envie.

Nul appétit grossier de l'âme inassouvie, Nulle haine funeste et nul étroit orgueil. Nul de ces instincts vils, dressés comme un écueil, Ne heurtent froidement ta raison impuissante, . Il faut à t'apaiser que ton esprit consente, 11 te faut contempler clairement ton devoir. Ta mission austère et ton œuvre, et savoir Que tout effort est saint, toute peine féconde, . Que l'inutile seul est à plaindre en ce monde. Qu'un soldat est joyeux du sort qui s'est offert. Plus grand fut le péril, et plus il a souffert !

D'ailleurs, sois juste, homme qui rêves ! As-tu vu toujours sur les grèves Les- vertes vagues en courroux?

Lorsque le ciel vient à sourire.

Le flot sur le rivage expire Avec un murmure plus doux !

Ainsi parfois, mortels fragiles, Nous seatoDS sur des fronts débiles, Au fond de nos cœurs désolés Passer de plus douces haleines.

Et souvent sourit à nos peines Le calme des cieux étoiles !

Le plus faible, le plus morose Voit souvent, pareille à la rose Qui naît Thiver sur l'arbrisseau, La joie ouvrir ses fleurs divines, Et le bonheur sur les ruines Vient chanter comme un jeune oiseau !

U est heureux lorsqu'il veut l'être.

Lorsque, sage, il sait reconnaître Le prix de son obscurité.

Sans envie aveugle ou malsaine, Ne pas rêver la grandeur vaine Sans savoir ce qu'elle a coûté !

Tant qu'il conserve et tant qu'il aime Le calme du cœur, bien suprême Par d'autres en vain convoité, Tant que Dieu lui donne ou lui laisse Ces deux rayons, cette richesse, Le gai travail et la santé !

Lorsque, la fin du jour venue.

Au sortir de Tombre, il salue L'azur du ciel encore vermeil, Et lorsque son âme surprise Reçoit les parfums de la brise Et les derniers feux du soleil !

Lorsqu'il revoit l'épouse aimée, La maison soudain ranimée Qui plaît à son œil ébloui.

Car le toit sourit et 8*éclaire,

Ouand reniant au baiser du père Offre son front épanoui !

Lorsque sachant prendre sans peine Pins haut qœ k fortane Taine Sa part de bonheur et d^espoir.

Il sait que Thumaine folie Trop souvent le matin envie Des heureux qui pleurent le soir!

Lorsqu'il voit, âme sage et douce.

Ceux qu*un sort plus cruel repousse.

Dont la lèvre ignore le miel.

Ceux que nul n'apaise et n'accueille Et qui sont pareils à la feuille Livrée aux quatre vents du ciel !

C'est pourquoi lui qui peut sourire, Il n'a pas le droit de maudire Le destin indulgent encor !

Sous le chêne et l'épi superbe, Radieuses, les fleurs de l'herbe Élèvent leur calice d'or!

Oh! ne sois pas l'écho de tant d'erreurs injustes!

Béves-tu d'ébranler sur ses bases augustes

Cette société qui marche et qui construit,

Et serais-tu de ceux qui perdus dans la nuit,

Vils sophistes armés d'une impuissante foudre.

Jaloux de tout briser, ne veulent rien absoudre!

Non, je te crois plus fort et meilleur; si ta voix

Pareille au vent d'hiver qui gémit dans les bois.

Pareille au flot plaintif qui se dresse et retombe,

Accusait le destin et la vie et la tombe.

C'était l'égarement d'un esprit irrité

Par quelque ennui profond, peut-être immérité.

Par quelqu'un de ces maux durs aux plus fiers courages

Et que le sort impose aux pervers comme aux sages.

C'était de ce bruit sourd, épars confusément

Dans l'air dé ce grand siècle, un retentissement. Et tu n*as pas songé toi-même que ton âme S'approchait lentement du foyer de la flamme Qui flétrit pour jamais les coeurs qu'elle a touchés. Tu n*as pas vu qu'hélas! au néant attachés, Ces esprits égarés par leurs fureurs diagrines Régneraient triomphants sur d'informes ruines !

« 0 Yous, non moins aimés du ciel mystérieux,

Mais dont la vie est âpre et le front soucieux,

Vous qui souvent songez dans vos inquiétudes

Que l'avenir est noir et que les temps sont rudes.

Ne méconnaissez pas l'œuvre qui s'accomplît!

Le progrès, c'est pour.vous qu'il marche, et qu'il remplit

Le monde rajeuni de force et de lumière !

Les antiques fléaux, ignorance et misère,

Comme l'ombre devant un mystique flambeau,

Reculent chalpie jour devant l'esprit nouveau I

Ils ne sont pas vaincus et dissipés encore.

Mais nul siècle, parmi ceux que la foule adore^

Parmi ceux où brillaient comme sur des autels

Les poètes aimés, les guerriers immortels,

En face des douleurs n'a mieux su les comprendre ,

Ne s'est penché jamais avec un cœur plus tendre

Vers tout homme souffrant, sombre, désespéré.

Ne s'est mieux imposé comme un devoir sacré,

Comme un labeur divin dont les œuvres demeurent.

D'assister les petits et d'aimer ceux qui pleurent !

Conservez donc^toujours la paix en vos esprits ! Repoussez loin de vous ces faux sages, épris De mensonges dorés et de discours funèbres , Ces noirs oiseaux de proie échappés des ténèbres, Qui passent dans la nuit comme un signe de deuil , Planent dans les éclairs, au-dessus d'un écueil , Rercés par l'ouragaud des discordes civiles , Et contemplez loin d'eux sur les champs et les villes Le progrès, pure étoile, en son cours solennel , Étendre sur le monde un regard fraternel !

Ainsi le yisiteur voulut calmer cette âme : Le forgeron pensif Técoutait, et la flamme

Éclairait le caveau :

Enfin il dit : a C'est vrai! » — Mais il demeura sombre; Il courba son front noir, et soupirant, dans l'ombre ,

Il reprit son marteau !

Le poëte sortit de la forge nocturne :

Il revit le ciel bleu, la fontaine, cette urne ,

La fleur, cet encensoir !

Il respira Tair pur que le zéphyr amène. Et, rêveur, écouta s'épancher dans la plaine

Le silence du soir !

Tout souriait encor, la rose dans la haie , . Les insectes chanteurs et l'oiseau qui s'effraie

De l'ombre qui s'accroît !

Les champs verts ou jaunis du coteau qui s'incline, Et la maison cachant en un pli de colline

Les mousses de son toit !

Et devant le repos de la grande nature ,

Il songea longuement au douloureux murmure

Du travailleur troublé!

 ce sombre chagrin que la raison apaise, Mais qui subsiste au fond des âmes, et qui pèse

Sur le front accablé !

Alors il s'écria : la sagesse est puissante ! Mais la foule à sa voix est-elle obéissante ,

L'obstacle est-il levé ?

Quel est le dernier mot qui décide et console ? Sans ce suprême effort et sans cette parole,

Tout reste inachevé !

J'ai convaincu cet homme en vain : l'esprit s'éclaire,

Mais il reste infécond si dans le cœur sévère

Nul germe n'est conçu.

0 nature ! estrce toi, lumière vénérée, Qui feras, sans regret, bénir la loi sacrée

Même à l'homme déçu?

Sera-ce ta beauté, ta majesté sereine, ^ineffable parfum de ta vivante haleine.

Les rayons de ton ciel?

Sera-ce ton regard qui saura les instruire , Sera-ce ta douceur, sera-ce ton sourire

Ou ton verbe étemel? »

Il parlait, et la fleur qui jamais ne se fane. L'étoile, ouvrait au fond de Fazur diaphane

Son calice de feu ; La plaine se voilait dans une ombre mystique; Une voix s'éleva, forte mais pacifique.

Et dit : (c Ce sera Dieu ! y)

Le poète, levant ses yeux fixés à terre. Vit un des ouvriers qu'il admirait naguère

Dans la forge au grand bruit.

Qui l'avait écouté dans l'atelier immense. Et qui, pensif encor, l'éooutait en silence

Interroger la nuit.

Et cet homme reprit : a Ce sera Dieu, vous di&-je ! Lui seul peut achever dans l'âme ce prodige :

La résignation !

Lui seul peut terminer ce que l'homme commence ; Et s'il est oublié, toute votre science

N'est qu'une illusion !

ce Ami, vous êtes sage, et la sagesse humaine Sait imposer silence aux calculs de la haine

Sans force désormais ; Il reste cependant toujours un feu qui gronde,

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