Tome IX. — 34* Livraison
Et seul rhomme qui voit Dieu présent en oe monde Est calme pour jamais I
<c Nous pouvons bien souffiir, pleurer» gémir, qu'importe! La main qui nous soutieirt toujours est la plus forte.
Et quand, sous les éclairs, La plus ferme raison s'enfuit comme un fantôme, Riche ou pauvre, crois-moi, c'est près de Dieu que l'homme
Peut marcher sur les mers ! »
L'ouvrier poursuivit sa route solitaire.
Le poëte rêveur contemplait la lumière,
Épris de sa beauté.
Il comprenait que l'âme inquiète chancelle Si le ciel radieux ne fait tomber sur elle
Sa plus haute clarté !
Et que si la parole humaine est forte et grave. Si chaque siècle brise une nouvelle entrave.
Si l'avenir est beau, Si les hommes. Seigneur, comblent plus d'un abîme, U faut pour éclairer l'œuvre austère et sublime
Un étemel &imbeau !
Janvier ld60.
PAR TAXILE DELORDi.
La modeâtie de M. Taxile Delord Tavait empêché jusqu'à présent de réunir en volume un certain nombre de ses articles de critique qu'on avait particulièrement remarqués. II s'est enfin décidé, comme l)eaucoup d'autres, à en faire un choix et à les publier séparément sous le titre de Matinées littéraires. Le public ne se plaindra pas de trouver réunis ensemble et de relire les articles qu'il avait déjà applaudis.
Le volume s'ouvre par une appréciation très-détaillée des œuvres et du caractère d'Agrippa d'Aubigné. L'auteur analyse le poème curieux et trop peu connu intitulé les Tragiques^ et il n'hésite pas à le placer au rang des œuvres satiriques les plus fortes qui aient été publiées dans aucune langue. On souscrit à son jugement en lisant les citations qu'il a faites de divers morceaux empreints d'un caractère tout particulier d'àpreté, de verve et d'ironie sanglante. M. Taxile Delord a très-bien apprécié le caractère et l'œuvre d'Agrippa d'Aubigné, une des figures les plus fermes et les plus mâles du seizième siècle. On ne saurait mieux mettre en relief les mérites particuliers qui se trouvent dans plusieurs chants des Tragiques. Il y a là des qualités de langue qu'on regrette d'avoir vu disparaître presque entièrement plus tard au milieu des délicatesses et de la correction parfois sèche du style de fa seconde moitié du dix-septième siècle. Combien d'audaces, de tours heureux, d'expressions vives, pénétrantes, énergiques, familières, prime-sau- Uères, dont notre langage d'aujourd'hui s'est appauvrie! Après l'écrivain, le poète, vient l'homme politique et religieux ; on le coudait, on le sent à travers les pages que M. Delord lui a consacrées.
Dans les morceaux suivants, l'auteur nous conduit en plein dix-septième siècle. Il passe en revue cette publication curieuse et qui a produit une sensation si vive lors de son apparition, intitulée : les Mémoires fur les grands jours de Clermont, par Fléchier. On n'a pas oublié les lumières que ce document est venu répandre sur certains côtés de ce dixseptième siècle qu'on s'est tant épuisé à appeler grande et qui l'est, en effet, mais pas autant pourtant que veulent bien le dire les ovations et les apothéoses perpétuelles qu'il s'est dressées à lui-môme. M. Taxile
i. Bibliothèque-Charpentier, 1 roi. Prix : 3 fr. 50.
Delord a extrait des Mémoires de Fléchier un certain nombre d'anecdotes qui donnent une assez étrange idée, il faut en couTenir, des mœurs de la noblesse, de la magistrature et du clergé sous le règne do plus grand des rois. Que penser, par exemple, de ce prieur de Saint- Germain, qui avait imaginé, pour se tirer des contestations survenues entre lui et les gens qui exploitaient ses fermes,- de les enfermer dans sa sacristie, et de leur administrer lui-môme les étrivières? Et monseigneur Joachim d'Estaing, qui convertissait son évèché en un séjour perpétuel de fêtes, de réjouissances, de bals, où Ton voyait Testimable prélat en habit violet coquetant, poursuivant, assassinant les dames de ses œillades? Sa réponse à un gentilhomme qui sollicitait de lui une dispense pour son mariage mérite à coup sûr d'être conservée. Il ne craint pas de lui déclarer en toutes lettres qu'il ne lui accordera cette dispense qu'à la condition qu'il sera ce qu'imaginait être le Sgaaarelle d'une des premières pièces de Molière. Fléchier ajoute que ses aumôniers prononcèrent à la suite de cela des choses qu'tV nose pas dire. Toutes ces équipées d'actions et de langage n'empêchèrent pas, du reste, monseigneur Joachim d'Estaing d'administrer pendant trentesix ans l'Église de Glermont.
La magistrature ne se montre guère sous un jour plus favorable qiie le clergé dans ces Mémoires de Fléchier, dont le résumé occupe, dans les Matinées littéraires^ des pages qui nous ont paru être au nombre des plus intéressantes du volume. Voici un monsieur Du Palais qui se met sur le pied de faire assassiner, sans autre forme de procès, les gens avec lesquels il a des démêlés judiciaires. Puis un H. de Hootrallat, qui donne sur ses terres droit d'asile à tous les meurtriers du pays, qui sont assurés de l'impunité moyennant finance. C'est une madame deVieuxpont qui, ayant maille à partir avec le procureur du roi d'Évreux, l'accuse d'avoir attaqué le gouvernement monarchique, d'avoir dit que le roi était un tyran. Cette bonne dame dépense deux cents pistoles pour corrompre deux gentilshommes, qui s'engagent à instruire Sa Majesté des prétendus propos séditieux tenus par le magistrat. U en résulte pour lui la prison à perpétuité ; il y meurt, et son innocence est reconnue plus tard. Les grands jours prononcèrent \m grand nombre de sentences de mort, mais elles ne s'exécutaient généralement qu'en effigie. Ainsi, des crimes qui, de notre temps, bouleverseraient l'opinion publique tout entière, passaient presque inaperçus ; l'impunité les recouvrait. M. Delord trouve avec raison qu'on a beaucoup surfait la magistrature de l'ancien régime, si haut placée dans l'opinion des personnes qui s'obstinent à ne la juger, que d'après la grande et noble figure de L'Hospital. On a pris, comme il n'arrive que trop souvent, l'idéal de la profession pour sa réalité. D
suffit de citer à l'appui de cette opinion le fameux Talon, qui ne craignait pas de laisser sa mère s'immiscer dans les affaires de la justice, si bien que la bonne dame porta de son autorité privée la livre d'Auvergne de quatorze onces à seize onces, sans que les marchands osassent réclamer, par la crainte du tribunal du fils, sur lequel la mère se trouvait avoir littéralement battu monnaie. Et H. Nau qui, pour se venger d'une prétendue mystification, veut faire appliquer la question à un homme qui n'est sauvé que par la résistance de ses collègues. Et les Novion, qui délibérèrent sur le sort des accusés tout en jouant aux cartes. Est-ce bien sûr qu'ils ne décidaient pas les procès aux dés, comme Bridoge? Combien d'autres scandales du môme genre, soigneusement recueillis par l'auteur et habilement groupés, contribuent i tempérer cet enthousiasme traditionnel que l'on a en jusqu'à présent pour ce grand siècle! H est vrai de dire que ces scandales se trouvaient concentrés surtout dans les ordres privilégiés, la noblesse, la magistrature et le clergé. Quoi de plus naturel qu'ils soient restés si longtemps ignorés!
Ne quittons pas le dix-septième siècle sans nous arrêter sur te morceau intitulé la Mort de Bossuet. Ce simple récit, éloquent par sa simplicité même, en dit long sur les sentiments et les instincts d'une époque qui s'est donnée sans cesse comme la plus pure représentation des plus hautes convenances, et qui n'a eu le plus souvent que la dignité de convention et d'apparat, si différente de la véritable dignité morale. Bossuet est atteint d'une maladie mortelle : le premier soin de madame de Maintenon est de lui signifier qu'il faut qu'il s'en aille mourir à M eaux : // ne faut pas qu'il meure à la cour. Le roi n'aime pas avoir autour de lui des malades ni des mourants, qui ne font bien nulle part, et surtout dans une cour comme la sienne. Soyez donc grand génie de cour après cela, soyez donc Bossuet! Quelle singulière oraison funèbre on pourrait faire à celui qui en a fait de si pompeuses et de si célèbres à toutes les grandeurs de ce règne si monstrueusement égoïste, rien qu'en transcrivant les détails que donne l'abbé Le Dieu dans son Journal^ sur ce qui s'est passé après la mort de Bossuet! Le premier soin de ce neveu de l'illustre évêque est de faire mettre les scellés sur la vaisselle, les livres de son oncle, avec une promptitude extrême, de peur d'être devancé par d'autres. Au convoi de Bossuet, on ne voit absolument que des personnages sans importance, quelques gentilshommes obscurs, rien qui témoigne du regret -de cette cour, qui ne parait pas même avoir compris qu'elle vient de perdre un de ses plus beaux ornements, un rayon d'éloquence, de splendeur et de gloire littéraire qui représentera le plus pur de son auréole dans la mémoire de la postérité.
La cour du grand roi a été, sous plusieurs rapports, une comédie^ ainsi que le démontre M. Taxile Delord, mais une comédie que Molière n'a pu précisément nous monU^er. Nous ne Tavons connue qu'un siècle après qu'elle a été jouée, par les Mémoires de Saint-Simon, que M. Tazik ])elor4 a étudiés avec un soîn tout particulier, qui lui permet d'en extraire xme loule de traits et de raf^procheoients 4e mœurs qu'il a bien raison d'appeler la Traie comédie du siècle. D'abord, te premier acteur du règne, le grand cbef d'empbli, n'est-ce pas Louis XTV luinooéme, que l'on peut observer enfin en déshabillé, hors du trône, par conséquent dans son naturel? Il s'agile au milieu de toutes les intrigues, de tous les intâ*èts de lamille que les désordres de sa vie ont ci>éés. On croit oonnattre le médecin du dixHseptième siècle, en voyant Purgon, DLafoinis; jnais ce sont là les docteurs des bourgeois, les seuls que Molière a pu montrer : le vrai médecin du temps, celui qu'il fkut connaître , étudier à fand, c'est le médecin du tvi^ c'est Fagon, que chacun respectait, comme Ta dit Saint-Simon, jutqawk tremblement. Et cet autre personnage non moins important et curieux de la hauje comédie du temps, ce valet de chambre du ndy qui fioit par prendre une signification politique et morale égale en quelque sorte à celle des rois eux-mêmes I — Avons-nous un bon ou un mauvais ru? Avons*nous un bon ou un mauvais valet de chambre du roi? Ces deux questions se tiennent dans les inquiétudes et les suppositions des cour tisans. BiHitemps (son nom, du reste, était d'heureux augure) s'est trouvé être au nombre des bons valets de chambre royaux* Readoas gritce à la Providence 1 Saint-Simon déclare que la perte de Bontemfs, ûit un deuil public^ et il ajoute : « S est également innombrable et iooaî ce qui fut volontairement rendu à sa mémoire et des services solenneb célébrés partout pour lui I n Ombré de Bossuet, compare et réfléchis! On lira, dans cette même étude, les portraits des courtisanes^ des méstûtres^ des confesseurs 4\x temps de Louis XIV, tracés avec tant de vigueur par M. Taxile Delord^ C'est toujours de la comédie.
Dans ses études sur Beaumarchais, sur madame de Girardin, sur MM. Michelet, L. Veuillot, Granier de Gassagnac, tous ceux qui sarent lire avec les yeux du goût et de la raison, qu'on retrouve dans les Matinées littéraires^ aimeront la manière de l'auteur, si simple, si et saisissante, par cela même sachant briller, avant tout, par 1'! néteté du fond et le naturel de la forme. Mais M. Taxile Delord e^ trop connu des lecteurs de ce recueil pour que nous insistions davantage sur le caractère et sur le mérite de son talent ; chacun d'eux en lui-même le juge.
Arnotjld FasHT.