CHAPITRE XXVIIL
M. de Yardes ouyerte ; il y entre pendant que le maître du château déjeune avec ses invités. Une corbeille à broderie frappe son regard ; il s'en approche, et dépose au fond de la corbeille une déclaration en Yers à la propriétaire de ces laines, qu'il n'a jamais Yue et qu'il ne verra peut-être jamais. Yoilà une conduite bien légère pour un diplomate, et surtout pour un homme d'autant d'esprit et de cœur que M. Trevelyan. Voyez pourtant le hasard! la déclaration tombe dans la corbeille au plus fort de la crise, et voilà madame de Vardes rêvant à l'auteur inconnu des vers qu'elle vient de lire. Cet inconnu, Trevelyan, est l'ami du cousin Achille qui« en le voyant dans le parc, prévoit tout de suite ce qui va arriver, et qui cherche par tous les moyens possibles à éloigner le secrétaire de légation; un moment, il croit y avoir réussi en faisant passer la vieille marquise de Yardes pour sa bru ; mais la vérité se découvre, et au second acte, nous trouvons Trevelyan installé dans le salon de Camille.
Il faut convenir que M. de Yardes Ceât beau jeu à sa femme, et que celle-ci a vraiment quelque mérite de ne pas succomber à la tentation. Non-seulement Gontran ne la comprend pas et la néglige, mais encore il introduit dans le domicile conjugal une certaine madame Duménil dont il est amoureux un peu plus qu'il ne sied à son âge et à sa position. Qu'il ne respecte pas sa femme, c'est déjà bien fort; mais qu'il oublie complètement sa fille, qu'il la laisse se lier avec celle dont il veut faire sa mdtresse, on ne saurait vraimeht lui passer cela. La présence de Gabrielle, du reste, nuit beaucoup à la pièce de M. Octave Feuillet, surtout dans le sens où il l'a prise. Bien des choses sont sans conséquence dans une comédie légère, qui prennent dans le drame un caractère sérieux. La mère d'une fille de seize ans éèi impardonnable de jouer à la femme incomprise , quand elle a d'aussi grands devoirs à remplir et l'amour maternel pour la protéger contre tous les autres amours. M. de Vardes me semble encore plus coupable que sa femme; c'est lui qui, le premier, porte atteinte au respect dû au foyer de la famille ; il est encore plus inexcusable comme père que comme mari.
Pas tant de réflexions, me dira-t-on, allez droit au fait, ^t apprenez-nous si madame de Yardes cède à la tentation/ Non, mais en conscience je ne sais pas trop ce qui serait arrivé au troisième acte, si son mari n'était venu, fort à propos, interrompre son entretien avec Trevelyan. Quoique la faute n'ait pas été commise réellement, le spectateur n'y gagne pas grand'chose : évanouissement, provocation
298 Ï/ANNÉE LITTÉRAFRE.
en plein bal, tout Tattirail du mélodrame est là, y compris la scène Docturne entre le mari et la femme, où M. de Vardes vient faire part à Camille de ses demières volontés. Au quatrième acte, le duel. Les témoins <x)mptent les pas, et marquent les limites; les d^ix oombattants s'aTanceni l'un sur Tautre; Trevelyan fait feu le premier, et bksse au bras droit de Yardes, qui ramasse de la main gauche mb pistolet tombé, l'appuie sur la tempe de son adversaire impassiUe, et kii fait gr&ce de la vie. L'art n'a tien à démêler avec tout cela.
Aa cinquième acte, la réconciliation.
Que devient pourtant la comédie, si on ne la laisse pas guérir de sa main légère cette grippe de l'imagination et du conir, qui est comme l'épidémie des femmes de trente ans, et si on appelle à son aide, pour en venir à bout, toutes les ressoui^ces de la tragédie et du mélodrame ! Il faxA s'y résigner, les auteurs, aujourd'hui, tournent tout au terrible; estimons-nous faeureux^pie M. Octave Feuillet n'ait pas cru devoir jeter son héros dans une fosse, et son héroïne dans un couvent.
Lafont et mademoiselle Deèphiae Marquet ont joué les deux principaux rôles, refusés par Lafontaine et par mademoiselle Fargudl. Je crois que la pièce y a gagné : Lafontaine et mademoiselle Farguâl hii auraient donné une tournure encore plus sombre. Les autres r&les de la Tentation n'ont ni une grande importance, ni une grande originalité. M. Octave Feuillet a exhumé du répertoire cette caricature de l'Anglais, qu'on croyait morte à tout jamais. C'est une résurrection dont je ne le félicite pas.
Comme tous les romans de M. Ernest Feyleau, Catherine (rCh&meire se compose d'une sc^ : nous y arriverons lentement, je vous en préviens. Il nous faudra commencer par une étude approfondie du caractèro moral des habitants de Bruges, qui « vivent philosophiquement du travail de leur femme, et tout le long du jour s'étirent les bras, fument et font des vers; » nous parcourrons ensuite la vîUe dans tous les sai&. L'aut^ir tient à nous apprendre que Thôtd de ville a six tourdles et deux cheminées coiffées de couronnes de cuivre; que la cathédrale de Saint-Sauveur est un peu écrasée par une loor romano-byzantine, et que la flèche de l'église de Notre-Dame porte un coq d'or; a d'autres églises enfin, des chapelles, des couvents, des doitres et des hospices, avec de beaux hôtels assis commodément à