CHAPITRE XXVIIL
l'angle des mes, se détacha sur le fond des toits escarpés, oonune des pics sur la masse déchiquetée d'une meiitagiie. L'ensemble de ces toits aigus, descendant de chaque o6té des pignons blancs à degrés, produit l'effet d'un tumulte. » Pour mieux ¥oir ce tumulte, l'auteur nous a fait monter sur la tour des halles. Nous voilà plongeant dan^ les rues grises, et voyant passer de jeunes capucins à l'air aimable et souriant, laissant claquer ieixrs sandales de peau sur leurs talons nus légèrement estompés, des prêtres avec un parapluie vert sou» le bras, et des cuisinières portant leur panier d'où s(»ient des feuilles vertes* A quel légume appartiennent ces feuilles? l'auteur ne nous le dit pas. C'est une lacune dans sa description. Les rues pai à peu deviennent désertes : capucins, prêtres, cuisinières, tout le monde disparatt; on n'entend plus que les papotages des cuisinières sur leur porte, et les cris graves des corbeaux qui s'envolent comme une bouffée de la tour des balles, quand le <2arillon se met à chanter.
M. Ernest Feydeau s'arrête devant cette merveille musicale. Je fan sais un gré infini des détails qu'il me d<»ine à son sujet. Le carillon de la ville de Bruges se compose de quatre octaves, depuis la grande clecbe, la, qui pèse onze mille cinq cent trente-neuf livres, jusqu'à la plus petite cloche, la, qui pèse douze livres ; soit, once mille cinq ceni vingt«sept livres de moins. Foudroyé plusieurs fois, les Brugeois Tont toujours obstinément rétabli. Un énorme tambour de cuivre le &it mouvoir tous les quarts d'heure, en poussant, avec diacune de ses pointes, des pédales reliées aux cloches par des fils de fer et de laiton. « C'est plaisir que de l'entendre chanter d'un peu loin. D'abord nxie sonnme tremble dans l'air avec un aigre bruit de grelots, puis des grappes de notes s'envoleni comme e&roudiées, des bouches de cuivre tranblotant en mesure, avec des vibratioiis infinies et des brimbalements argentins, v
Ces bouffées de corbeaux, ces grappes de liotes, ces brimbalements, étonnent un peu au début, mais on ômt par s'y faire. C'est du haut stjle pittoresque, des effets de couleur qui désespèrent ce pauvre M. Arsène Houssaye , qui cherche à les imiter de toute l'ardeur de SB seconde manière, sans pouvoir y parvenir.
La belle étude de M. Ernest Feydeau sur le carillom de Bruges resterait essentiellement incomplète, s'il n'y joignait m» analyse délicate de l'influence de la sonnerie sur le mwal des dtoyras de Bruges. D a pu constater qu'au {premier coup de cloche tout Brugeois qui est dehcdrs s'arrête et lève la tète. Tous les quarts d'heure.
il y a donc à Bruges cinq à six mille personnes qui ont le nez en Tair. Les femmes qui bavardent sur les portes se taisent et tendent roreille ; tout reste dans le silence et l'immobilité ; on dirait une cité enchantée, une ville au carillon dormant.
Jusqu'ici noift n'avons Bruges que dans la semaine. L'auteur nous montre cette ville avec ses habits du dimanche, afin que nous oonnaissi(ms sous tous ses aspects le lieu général de la scène de son roman ; quant au lieu particulier, c'est une maison vieille et un peu penchée en avant, à cause du tassement des briques, mais excessivement propre. Au bout du palier est une cuisine vaste et claire « ou reluisaient les casseroles et les pots contre les murs; et là, presque toujours sous le manteau noirci de la haute cheminée, bouillonnait dans les cendres quelque marmite fumeuse, d'où s'échappait, en faisant danser le couvercle, une grasse vapeur de lard et de légumes, agréable à respirer quand on est à jeun. v> Après avoir admiré le chat qui pousse des soupirs comme une personne mal à l'aise pour avoir trop diné, la cage à serins et l'horloge, passons dans la salle à manr ger . Elle est boisée de planches de frêne, avec un paillasson blanc posé sur des carreaux rouges; d'un côté est le poêle, de l'autre, le buffet; au milieu, une table ronde ; autour, huit chaises en jonc tressé, huit, ni plus, ni moins; sur les murs trois gravures de Rubens piquetées, encadrées de baguettes brunes, et plaquées sur les panneaux. Voilà l'inventaire de la salle à manger. N'oublions pas un perroquet miteux et centenaire qui mange du sucre et parle flamand.
Traversons le salon sans nous y arrêter. Constatons seulement que «( des parfums de linge blanc, de paille de jonc, de vieux bois, de tabac à priser, se mêlaient vaguement aux tièdes émanations de café au lait qui s'évaporaient chaque matin de la cuisine. » Je me méfierais un peu de ces parfums, si l'auteur ne m'assurait que ce sont là de ces odeurs douces et ingénieusement combinées qu'on rencontre souvent dans les appartements des vieilles femmes.
Nous sommes chez la grand'mère de notre héroïne, la comtesse Johaunah de Meetkerke. Je ne dirai rien de son mari, dont vous avez pu voir le portrait qui se carre vaillamment dans le salon, attendu que le comte de Meetkerke est mort depuis longtemps quand le roman commence, ce qui n'empêche pas l'auteur de lui consacrer une vingtaine de pages. Quant à Catherine dl3vermeire, il fallait de toute nécessité, pour nous la faire bien connaître, nous la montrer dès l'âge le plus tendre : a A six ans se moulaient déjà ses formes.