‹ Le Magasin de librairieChapitre 85 sur 180 · CHAPITRE XXVIII. 30i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII. 30i

C'était une vraie fille des Flandres, dodue et joufflue, au front carré aux cheveux blonds et soyeux, à la chair fine et satinée. » Quant à son caractère, on n'aurait eu aucun reproche à lui adresser, si ce n'est qu'un goût trop vif pour la confiture l'exposait souvent au péché de gounnandise. Elle pleurait quand sa bonne refusait d'étaler les confitures sur les deux côtés de son pain. « Gertrude faisait alors observer, en servante bien apprise, que mademoiselle Catherine, si on la laissait faire, se donnerait des indigestions. — Ça m'est égal ! — criait la petite fille indignée, de toutes ses forces. Gertrude aussitôt tournait les talons en levant les épaules, et la grand'mëre, arrangeant la tartine au gré de sa chère gourmande, lui disait : — Tu aimeras donc toujours les confitures? — /a, faisait l'enfant consolée, en découvrant, dans un sourire, toutes ses dents, d

L'exquise simplicité de ce ta enfantin m'émeut; aussi je m'arrache à ces détails touchants ; je passe sur l'enfance et sur l'adolescence de Catherine pour arriver à sa jeunesse. Au milieu de ces interminables et inutiles descriptions, il y a cependant une scène bien faite, et qui remue le lecteur, c'est celle où madame d'O vermeire Tient tout à coup arracher Catherine à sa grand'mère. Il y a entre l'aïeule et les petits enfants je ne sais quel lien presque aussi fort que celui de la maternité elle-même. C'est sa fille qui appartient à un autre, et qu'elle revoit avec toutes les grâces, toute la tendresse de son jeune âge, que la grand'mère aime dans sa petite-fille; elle est sa dernière joie, sa dernière distraction, sa consolation suprême. Les vieillards et les enfants s'aiment d'une afiection particulière et profonde dont les autres afiTections ne donnent pas une idée. Les sanglots de la vieille comtesse et les pleurs de Catherine, quand on les arrache Tune à Faûtre, me vont droit au cœur. Je plains surtout la grand'mère; seule, désolée au fond de sa maison de Bruges, il ne lui reste plus qu'à mourir.

La pauvre Catherine est tombée en de bien mauvaises mains, et madame d'Overmeire est une bien triste mère. « Mariée brusquement — à la suite d'une peine d'amour, disait-on tout bas à Anvers, — elle ne pardonna jamais son mariage, ni à son père qui l'avait fait, ni à sa mère qui l'avait laissé faire, ni à son époux, homme doux, maladif et silencieux, qui l'adorait en tremblant et en baissant les yeux, avec une soumission touchante, ni surtout à son amant, jeune vaurien de vingt ans, qui, après l'avoir possédée, mis en demeure par cette fiUe résolue de s*enfuir avec lui, s'était sauvé seul, chassé par la

terreur qoe )ni inspirait le caractère entier de sa maîtresse, b Cooi* ment ne pas tremMer pour Tayenir de Catherine, quand on songe que sa mère a Yonlu la tuer, pour ainsi dire, avant sa naissance? « La haine qu'elle conçut pour cet être, qu'elle nourrissait de son sang malgré elle, n'a d'équivalent nulle part. Sentait-elle, avec Tinstind secret des femmes qui ne les trompe guère, que le père de cet enranl n'était pas celui qui devait lui donner son nom, mais cet autre, exécré maintenant, qui avait déchiré son cœur et faussé son existence? nul ne le sait. Ce qu'elle fit cependant, poussée par une sorte de probité criraînelle, pour se procurer un avortement, est inouï. Elle dansait et sautait dhns sa chambre, les dents serrées, sans dire on mot, regai^ dant de travers, avec mépris, son époux infortuné, qui, ne oompre» nant rien à ce monstrueux caprice, s'arrachait les cheveux, joignait les mains et demandait grâce. Elle montait des chevaux fougueux et les battait à outrance pour se faire désarçonner. Elle deseooâait les escaliers quatre à quatre en s'empétrant les jambes dans sa robe. Elk resta dnqjvtirs sans numger. Bien ne lui réussit. La nature, en lui donnant un sang riche et de larges flancs, se préoccupant peu de sa haine et du reste, voulait qu'elle fût mère. Elle le fût. Mais l'enfont nouveau-né devait expier cruellement la trahison de son père. Mau* dite en germe, son premier vagissement n'appela qu'une imprécation sur les lèvres de celle qui se refusait, en déployant une atroce énergie de résistance, à la mettre au monde. Il fallut que le fer l'arrachità ce sein qui se contractait pour l'étouffer. Le chirurgien, terrifié, n'avait jamais vu chose pareille. )>

J'ai reproduit cette page tout entière, pour montrer comment le roman, à force de chercher des situations exceptionnelles, en est venu peu à peu à admettre l'infanticide. On n'a pas oublié sans doute le procès tristement célèbre qui s*est dénoué dernièrement devant la cour d'assises de l'Indre. Supprimez la mère, donnez à la fille les motifs qui font agir le personnage de M. Ernest Feydeau, et vous avez sous les yeux madame d'Overmeire. Voilà certes une femme qui pousse aussi loin que possible l'absurde et l'odieux. Tourquo^ enlève*t-elle si cruellement Gatherilie à sa grand'mère, puisqu'elle ne peut pas souffrir cette enfant, et qu'elle ne veut pas la garder dans sa maison? Pourquoi la met-elle au couvent? Pourquoi cesse-t-elle de payer sa pension? Pourquoi Fabandonne-t-elle? Il est difficile de trouver une réponse satisfaisante à ces questions. Je me demande aussi quel intérêt Fauteur a eu à ressusciter le premier amant de

CUAPITHB XXVIIL 303

madame d*Overmeire, le père yéritable de Catherine, à l'affubler de la robe de domialcaîn, à nous le montrer prêchant dans la cathédrale de Bruxelles, et à grossir son livre des interminables sermons de œ confrère du P. Lacordaire.

La partie sur laquelle Tauteur a le plus compté pour le succès de * son roman est évidemment celle qui est consacrée au récit du séjour de Catherine dans le château du comte de Goyck, son séducteur. Ignorante et innocente au point de déclarer à sa grand'mère qu'elle est enceinte , sans se douter seulement de la signification de ce mot que le comte lui Hait répéter comme à un perroquet, Catherine suo- Gombe après avoir lu, par une chaude matinée de printemps, la pa»» torale de Longus, Daphnis et C/doé , qu'elle a trouvée par hasaid dans la bibliothèque du château. L'auteur ne nous dit pas si c'étut une édition illustrée. Le cœur n'est pour rien dans sa chute. Cela peut être vrai, mais cela n'en est pas moins profondément triste. L'art, et c'est là la punition de ceux qui les tentent, ne parvient jamais à faire accepter ces sortes de tableaux. En racontant les amours de Daphnis tst de Chloé , on voit que Longus est aussi naïf que ces deux eniiantS| qu'il ne cherche point à faire de l'effet sur le lecteur, plus tard, Bernardm de Saint-Pierre , la spiritualiste chréti^a , nous racontera les chastes amours de Paul et Virginie, mais Longus est païen , il parle, il sent comme tous les païens. La naïveté manque trop à nos auteurs modernes , ils ne sauraient être libres et chastes à la fois ; ils cher* chent à surprendre et à séduire le lecteur^ Peutrôtre réussissentr41s quelquefois , mais dans cette voie, ils suivent les traces de Louvei, et leur art est de la même qualité que celui de Faublas ; ils ont beau chercher à le déguiser, à le dissimuler, le procédé reste le même. Louvet fait école. M. Ernest Feydeau est un de ses plus habiles disciples. Louvet seulement avait un avantage : il ne mêlait pas la partie romanesque et mélodramatique du récit, qu'il savait bonne pour allécher le gros des lecteurs , au récit lui-même ; il le découpait en épisodes distincts et séparés qu'on pouvait prendre ou passer à volonté. Aujourd'hui le mélodrame est le fond , la trame du roman , compliqué de couleur et de pittoresque, choses inconnues du temps de Lou-^ Tet. C'est ainsi que la séduction de Catherine, qui est comme la base et le morceau de résistance de l'oeavrede M. Ernest Feydeau, s'y trouve noyée dans un déluge de descriptions, de narrations, de ser<* mons, d'événements qui n'ont d'autre lien avec l'idée principale que la fantaisie de Fauteur. Otez les quelques pages consacrées à la chute

de rhéroïne, Catherine (TOvermeire n'est plus qu'un long et monotone récit où se retrouvent la plupart des combinaisons et des personnages du poncif mélodramatique, depuis l'amoureux qui s'est fait moine, jusqu'au peintre français et philosophe qui épouse Catherine au dénoûment et reconnaît ses enfants.

Vous rappelez-YOus Hoffmann et ses Contes fantastiques ? Quel succès ! quelle vogue ! Puis, tout à coup, quel silence ! quel oubli ! Recteurs, corecteurs, régistrateurs, étudiants, conseillers, maîtres de chapelle, docteurs, se sont évanouis comme les personnages d'un rêve. L'Allemagne bizarre de l'auteur du Pot d'or s'est dissipée, semblable à ces pays enchantés qu'enfantent les mirages du désert. Voici bientôt vingt ans qu'il n'est plus question du genre fantastique ni de son inventeur ; au moment où on les croyait morts, les voilà qui ressuscitent tous les deux. Hoffmann s'appelle aujourd'hui ErdLmann-Chatrian, il écrit ses contes en français, et dans un français très-pur, très-coloré, très-vivant; il ne fréquente plus les estaminets nuageux de Berlin, de Munich, de Vienne ou de Dresde; il n'aime plus les villes, il s'est fait campagnard ;* il est aussi poète qu'autrefois, mais sa poésie a changé de caractère, eNe ne se ressent plus des fumées de l'ivresse , elle ne sent plus la pipe ni la bière. Lisez Hoffmann^ vous ne le reconnaîtrez plus ; il a bien encore quelques hallucinations de temps en temps, mais elles ne durent pas ; il revient bien vite à la réalité, car Hoffmann, et ce n'est pas le moindre de ses diangements, est devenu réaliste.

On va crier à l'impossible; mais, après avoir lu les Contes fantas' tiques (M. Erckmann-Chatrian n'a point reculé devant ce titre), on conviendra que j'ai raison. Je ne parle pas de ce réalisme qui se croit obligé de ne peindre que les sentiments et les êtres vulgaires ou abjects, sous prétexte qu'ils existent, mais de ce don précieux de décrire les hommes et les choses , de leur communiquer en quelque sorte le mouvement et la vie. M. Erckmann-Chatrian est un paysagiste et un peintre de genre d'une vigueur et d'une vérité rares. Parfois, d'une main légère, il esquisse des portraits qui restent dans la mémoire. Telle est la douce image de la jolie Gretchen, dont le jeune Théodore est épris : « Quand il regardait la terre, quand il respirait les doux parfums de l'automne, des foins coupés, des arbres

Page 1