CHAPITRE XXVIIL
roman rustique, et je n*éprouve pas pour les chefs-d'œuvre du genre cette admiration qu*ils inspirent à bien des gens. Les mieux réussis dans leur simplicité ont toujours quelque chose de faux et de convenu qui m'éloigne d'eux. Les paysans de Balzac sont tous des coquins , ceux de George Sand des modèles de vertu ; les uns sont des personnages de mélodrame , les autres des héros d'opéra-comique. Cette prétention de M. Alexandre Weill à être le chef de l'école rustique fait qu'on est disposé à juger ses romans avec plus de sévérité. C'est par un motif analogue qu'on s'est moqué plus que de raison de son style, souvent un peu étrange, a Connaissant mon origine, la critique^ pour se rendre la tâche plus facile et parfois sans m'avoir lu , m'a reproché ma forme germanique. » Voilà de bien grosses accusations. La critique n'a jamais reculé devant la tâche de juger M. Alexandre Weill , ni devant celle de le lire; je suis même sûr qu'elle lui aurait tenu bien volontiers compte des difficultés que son origine ajoutait pour lui aux difficultés ordinaires de l'art d'écrire en français , s'il s'était contenté de les faire valoir comme une excuse de quelques incorrections qu'on peut remarquer dans son style, aussi bien que dans celui d'une foule d*écrivains qui ne sont pas nés en Alsace ; mais non , il déclare que ses incorrections sont la marque même de son style : a Oui, cela est vrai ! Je me suis créé une forme à part, semblable à un musicien qui , pour jouer de la flûte , est forcé de tailler son instrument dans le bois, et encore avec un couteau ébréché. Je me suis taillé dans la langue française un manteau troué à plus d'un endroit, et dont les' bords sont maculés de fange populaire; mais l'éfofie en est solide et bon teint. Qui sait? elle durera plus longtemps que maint tissu de velours et de soie. » Comment ne pas rire un peu de cette forme à part , qui est un manteau troué , taillé dans la langue française avec un couteau ébréché ? Ses compatriotes qu'il cite : MM. Ratisbonne, Nefizer, Ërckmann-Chatrian, Widal, Dollfus, n'écrivent pas ainsi, aussi la critique ne songeelle pas à leur reprocher qu'ils sont Alsaciens.
Les Histoires de village sont au nombre de cinq; Lenz et Lory et Braendel me paraissent lés plus remarquables. Avec la première on composerait un drame qui ferait verser autant de larmes que ]a meilleure pièce du boulevard. Lory est la fille d'une j^uvre juive de Carlsruhe, séduite et abandonnée par un marquis français. Sa mère allait se noyer de désespoir, lorsqu'un batelier juif, nommé DoUingue, la sauve, en fait sa femme, et adopte Tenfant qu'elle porte dans son
sein. Ce Dollingue est le fils d'un ancien acteur; il écrit et récite assess bien Tallemand; il a été toor à tour messager rural, clarinette dans un régiment de ligne ^ négociateur de mariages, loueur de romans aux juives de village, conteur d'histoires, que sais-|e encore? Il pèche des poissons pour le vendredi soir des juifs ; il joue de son instrumentaux noces de village ; il fait des dgares et des cigar^tes; bref, il parvient à nourrir sa femme, qui n^aime que la promenade et la lecture des romans, et sa fille Lory , qu*il fait élever à Técole du village. Après dix-sept ans d*un bonheur sans nuage, Dollingue perd sa femme. « Depuis ce moment, Dollingue ne fut plus le même homme. Il ne voyageait plus, ne travaillait plus, ne chantait phis, ne contait plus d'histoires, et ne jouait pins de sa clarinette. Jour et nuit on le trouvait dans Tauberge du Roi de trèflt^ maugréant, raillant, médisant, blasphémant, mais surtout buvant et s'enivrant. Il avait déjà bu sa bibliothèque ; il était en train de boire sa maison vendue à laubergiste (ju on appelait tout court le Roi de trèfle; il ne regar-* dait plus sa fille, abandonnée par lui et recueillie par une grand'tante maternelle; bref, il n*était plus connu que sous le sobriquet de Dol«lingue le gueux. »
La réhabilitation de ce gueux par la force seule de Tamour paternel, voilà, selon moi, le fond même du roman de M. Alexandre Weill; les amours de Lenz et de|Lory m'importent peu : ce n*est point qu'ils manquent d'intérêt, mais ils ressemblent à une fouie d'autres amK)urs du même genre, tandis que le personnage de Dollingue est une création. En parlant tout à Theure du sentiment qui le faisait agir, j'ai nommé l'amour paternel, pourtant Dollingue n'est pas le père de Lory; aussi ce que j'appelle amour paternel est peutêtre quelque chose de plus et quelque chose de moins. Ce que Dollingue aime dans Lory, c'est moins elle-même que sa mère, c'est son amour pour la juive de Carlsruhe qui fait la meilleure partie de son dévouement pour la jeune amoureuse de Lenz. Cela est si vrai qu'au dénoûment , lorsque Lory a enfin retrouvé son père véritaMe et qu'elle peut assurer le bonheur de Dollingue , celui-ci repousse ses offres rt celles du marquis : « Vivre avec vous, avec le bourreau d'Ëily ! jamais ! Je ne veux pas vous dire des injures, car je sens que je vais mourir; j'ai moi-même besoin de pardon, mais Dollingue mourra comme il a vécu. AUez^ je ne vous connais plus. Vous êtes riches, je suis un mendiant; vous êtes des marquis, je ne suis qu'un manant. Tous mes rêves sont brisés, enterrés... Allez, et laisse-
CBAFITRE XXVUr. 3il
wm moverir en poix suc la tombe de m&m ERy, qui m'aiHeBd! » Pour moi, la perle du reciieil, c'esb Braendel: tel est le non d'une jeune jui^e née et élevée dans un village alsacien, près de Strasbourg. Sa grand'mère était arrière*petifte fille d*iui rabbin de Mayenee, qui, dans use émeute populaire^ fut broyé sous mi pressoir pour n'avoir pas voulu adorer Timage de la Vierge; so& père écrivait sur des reu* leaux en parchemin le Pentateuque en caractèffes carrés, el copiait, pour les vendre, certains extraits des livres de Moïse qu'on ckue devant sa porte. Descendante des martyrs, fille d*ua icrwain sacrée élevée par une grand'nière exaltée, Braendel a de qui tenir du côté de la religion. U ne Eaml donc pas s'étonner qu'elle soit si dévote, qu'ooF l'appelle la sombre, la fière, et parfois la sainte Braendel. La sainte, cependant, aime un jeime homme de son âge et de sa religion, Joël, (pi'on élève pour être un docteur de la loi, un rmbi, et c'est l'histoire de cette chaste et ardente passion que M. Alexandre Weill nous raeonte avec autant de charme que de vérité. Le roman, le drame, l'opéra, nous ont souvent montré des israélites, mais presque toujours à un point àe vue rehgieux qui les fait tourner au poneif. Dans Braendel, si la religion joue aussi un rôle, ee rôle est tout différent. H n^est question d'elle qu'au point de vue de son influence sur les mœurs de la population juive, mœurs curieuses et intéressantes dont l'auteur des His^ toires de village a su tirer un excellent parti. Si M. Alexandre Weill s'était contenté de dire qu'il avait inventé tes juifs dans le roman, je ne me serais point élevé contre cette assertion; elle est bk^prplus vraie q^ celle qui concerne les paysans.
Braendel n'est nullement taillée sur le patron de la Rebecca de Walter Scott ou de la Rachel de M. fcribe; c'est une ibnatique pour* tant, mais si simple, si candide, que Fexaltation religieuse n'est chez die qu^un cliarme de plus. Les âmes sensibles reprocheront sans doute à Fauteur le dénoûment de son roman. Braendel, en effet, meurt d'une chute de cheval, en courant au secours de son cher Joël. Tout bien considéré, cependant, je- croiis que M. Alexandre Weill a sage* ment agi de foire mourir Braendel; elle n'était point foite pourrester psrmi les hommes d'aujourd'hui ; elïe aurait dû vivre du temps de la Bible, et sa vieiHe grand'mère a raison de s'écrier : a Ce que Dieu fait est bien frit. Bientôt^ chère âme, ta grand'mère ira te rejoindre au paradis. J'aurais voulu vivre encore pour te voir un fils qui eût marché sur les traces de notre aîéul ; mais puisque !e Très-Haut ne l'a pas voulu, que sa volonté soit faite I n Du reste, que les cœurs tendres
3i2 L'ANNÉE LITTÉRAIRE.
se rassurent, Braendel n'est point oubliée* « Joël, qui occupe une haute position sociale, ne manque jamais, chaque fois qu'il retourne en Alsace, d'aller sur la tombe de Braendel et de mettre une petite pierre sur la pierre tumulaire de l'amie de sa jeunesse.
« Selon la croyance juive, quand l'âme descend d'en haut pour planer sur la tombe du corps, cette petite pierre lui annonce qu'un ami est venu lui rendre visite. »
Que faut-il à M. Alexandre Weill pour occuper la place qu'il mérite parmi les gens de lettres? il faut qu'il renonce à la manie des préfaces, qu'il parle moins de lui-même, qu'il oublie qu'il a été obligé de chanter dans les rues pour vivre, et qu'il est Alsacien. Ce sont de^ choses que personne ne songe à lui reprocher. Je l'engage surtout à ne pas se plaindre à tout propos de la critique. C'est une personne très -fantasque. Ne vous occupez pas d'elle si vous voulez qu'elle s'occupe de vous.
Tous les vendredis, à midi, un gardien vient fermer les portes de» villes maritimes du Maroc, et elles restent ainsi strictement closes jusqu'à trois heures. Pourquoi cette clôture hermétique? C'est que le Maroc, où l'on ne publie cependant aucun almanacb, est le pays où circule le plus grand nombre de prophéties. Une de ces prophéties annonce que c'est justement un vendredi, de midi à trois heures, que les chrétiens doivent assaillir les ports de la côte. Je ne sais pas au juste l'heure et le jour où le général O'Donnell a forcé les portes de. Tétouan, mais il me semble, sauf les détails, que la prophétie du Nostradamus marocain est fort en train de se réaliser. Il y a gros à parier qu'avant un an ou deux, les villes maritimes du Maroc auront subi une transformation complète. Ces masures délabrées qu'on appelle des maisons, ces voies immondes qu'on décore du nom de rues, seront remplacées par des bâtisses à cinq étages; il y aura des trottoirs d'asphalte à Tanger; de magnifiques papiers peints recouvriront les murailles blanchies à la chaux ; les ânes, les chameaux, les chiens se disputant de hideux lambeaux cesseront d'entraver la circulation ; on fera ses courses en omnibus dansla capitale du Maroc : O'Donnel a fait déjà demander un de ces véhicules à Madrid.
Avant que le Maroc se civilise, pénétrons dans ce pays à la suite de M. Narcisse Cotte; c'est un excellent guide qui nous montrera da