‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 10 sur 314 · JANVIER ET FÉVRIER · texte numérisé non relu

JANVIER ET FÉVRIER

Au commencement de janvier, le soleil se lève à 7 h. 33 m. et se couche à 4 h. 56 m.* ce qui ne porte la durée du jour qu'à 9 h. 23 m. ; mais à la fin du mois, le lever du soleil ayant lieu à 6 h. 47 m. et le coucher à 5 h. 40 m., on voit que le soleil reste déjà au-dessus de l'horizon pendant iO h. 55 m., ce qui constate une augmentation réelle de 1 h. 30 m. Ces chiffres ne donnent pas la longueur de la période de temps pendant laquelle on peut lire sans lumière ; car tout le monde sait que l'effet de la réfraction prolonge sensiblement cette période de temps en retardant la disparition du soleil lorsque cet astre est déjà au-dessous de l'horizon visible, et en avançant l'époque où ses premiers rayons viennent nous éclairer. La durée moyenne de cette lumière supplémentaire ne peut pas être fixée à l'avance d'une manière absolue. En effet, les tables de la réfraction astronomique, publiées par l'utile ouvrage intitulé la Connaissance des temps, montrent qu'elle varie dans une proportion notable avec les circonstances atmosphériques, surtout quand les objets, en même temps que le soleil à son lever ou à son coucher, se trouvent précisément à l'horizon ; alors peuvent apparaître ce qu'on appelle les réfractions extraordinaires, qui, dans quelques cas, ont assez d'actiou pour produire une déformation du disque solaire.

Le mois de février commence le troisième jour de la lune. Il en sera de môme du mois de mars; c'est assez dire que l'année ne sera pas bissextile, et que le mois de février coïncidera exactement avec un mois du calen^ drier lunaire.

UN RAIA SLAVE

(HEnZÉGOVINE).

Salon de 1861; Peinture. —Un Uaïa slave, par M. Cermak (laroslaw). —Dessin de Yan* Dargent.

Ce mol rata , par lequel on di^signc les sujets non musulmans de la Porte, est un pluriel arabe qui signifie « troupeau. » Pris dans un sens métaphorique, en vertu de ce préjugé^ ancien et que Ton rencontre partout à l'origine des sociétés, qui considère les rois comme les pas- ToMS XXX. — Janvier 1>a(M

leurs des peuples, il s'appliquait indistinctement, dans le principe , à tous les individus vivant îi l'ombre du sceptre des khalifes. Ce ne fut que plus tard , après que la conquête eut établi une distinction radicale entre les croyants (musulmans) et les infidèles (chrétiens ou juifs), que le

mol commença dVtre pris en mauvaise part et s'appliqua exclusivement à ceux qui , ayant refusé d'embrasser Tislamisme, se virent exclus de la jouissance de certains' droits inhérents à la condition de musulmans. En vain une ordonnance impériale, rendue sous le dernier régne, en même temps qu elle supprimait l'impôt du karadj, qui restait comme un souvenir ou plutôt comme un stigmate de la conquête, abolit la qualification de raïa comme contraire à l'égalité qui servait de base au tanzimat , et confondit de nouveau les musulmans et les non-musulmans sous une même 'dénomination , celle de tebah (sujets) ; l'usage a prévalu , et aujourd'hui encore le raïa, en Turquie, est un individu à part, — mais non toutefois un paria, comme on se le représente vulgairement, — que le préjugé, plus fort que la loi, place, sinon en dehors du droit commun, du moins dans un état d'infériorité politique et même civile, à l'égard du musulman.

Sur dix millions et demi d'habitants que renferme la Turquie d'Europe (les Principautés-Unies et la Serbie non comprises), la population raïa figure pour prés des trois quarts (sept millions et demi contre trois millions de musulmans).

Considérée sôus le rapport ethnographique, cette population appartient à trois races principales : la race grecque, la race albanaise et la race slave.

Cette dernière est de beaucoup la plus rtombreuse. Disséminée dans toute la largeur de la Turquie d'Europe, depuis l'Adriatique jusqu'à la mer Noire, elle se subdivise en plusieurs groupes, qui se reconnaissent aisément à la ressemblance du type et de la langue : les Monténégrins, les Bulgares, les Serbes, les Bosniaques, les Herzégoviniens.

Les Monténégrins, au nombre d'environ cent vingt mille, habitent, prés de l'Adriatique, entre Cattaro et la côte d'Albanie, un territoire de cent cinquante milles carrés, composé de deux parties distinctes, le Czemagore ou Montagne-Noire (Monténégro) et les Brdas, enclavé de toutes parts dans les possessions auslro- turques, hérissé et entouré de montagnes, qui en font une véritable forteresse naturelle. On sait quelle est la bravoure de ce petit peuple ' qui, depuis quatre siècles, lutte contre les Turcs pour le maintien de son indépendance. Mais à quoi peut lui servir même son indépendance? Pressé, comme il l'est aujourd'hui, entre ses deux puissants voisins, le Monténégro étouffe. L'air et la terre lui manquent à la fois, il ne peut ni respirer ni se nourrir. C'est à peine s'il produit la quantité de blé et de maïs nécessaire à sa subsistance. Tout le reste, comme il n'a ni manufactures, ni industrie, il doit le tirer du dehors, et comme l'argent lui manque pour acheter, il pille. Ces habitudes de bandit, ces razzias reprochées au Monténégrin, sont une nécessité de sa posi- ' lion. Il s'est fait brigand, ne pouvant être autre chose. Mais qu'on lui donne ce qu'il ne cesse de réclamer, quelques champs pour s'étendre, un port sur l'Adriatique pour communiquer avec le dehors, il deviendra colon comme ses voisins serbes et bulgares.

Les Bulgares appartiennent-ils védtablement à la race slave? Selon l'opinion la plus répandue, ce seraient des , tribus finnoises, originaires des bords du Volga, qui en- ' vahirent, au septième siècle, l'ancienne Mœsie, occupée ' antérieurement par les Slaves, et, au bout de deux siècles, ' se confondirent avec eux. Les Bulgares sont de trois à ' quatre millions. Doux, patients, laborieux, paisiblement adonnés à la culture de la terre, ils différent essentielle- \ ment, par leur caractère et leur genre de vie, des peu- ' pladcs guerrières et à demi sauvages du Monténégro. A 1 la moindre provocation , le Monténégrin saisit son fusil et I court sus au Turc; le Bulgare se contente de maudire tout I

bas son ennemi, et attend, le doùjt sur la botiche, l'heure de la délivrance. Parfois, quand l'oppression a comblé la mesure, il émigré en Russie : résolution désespérée, que suit un long repentir. Un invincible attachement le lie au sol comme a la religion de ses pères. Cette prétendue conversion des Bulgares, dont on a fait tant de bruit dans le courant de la dernière année, n'était qu'une chimère à laquelle il était impossible de se laisser prendre pour peu qu'on eût connu l'Orient. Les trois millions d'orthodoxes qui, disait-on , avaient abjuré ou étaient prêts à abjurer le schisme, se sont réduits, en réalité, à un groupe de deux cent trente individus assez malfamés, qui firent acte d'adhésion à l'Église romaine, et dont le chef, l'évêque Sokolski , eut la triste fin que chacun sait (*).

Les Serbes, au nombre d'environ deux cent mille, répandus dans les districts turcs de Prichlina, de Prizren et de Novi-Bazar, sur tout le territoire de Yancienne Serbie, ne diffèrent en rien, quant à l'origine, à la langue, au caractère, des habitants de la principauté de Serbie, dont ils ont été détachés autrefois, et à laquelle ils aspirent à se réunir. Ils forment, pour ainsi dire, le cœur de la nationalité serbe, dont la principauté de Belgrade forme la tête et le bras. Prizren , ancienne capitale de l'empire serbe sous le roi Douchan , et le fameux champ de Kossovo, où périt, en 1389, l'indépendance de la Serbie, font partie de» leur territoire.

I La Bosnie et la Herzégovine formaient autrefois deux , provinces, ou pachaliks, distinctes. Réunies en 1854, par suite de la nouvelle organisation donnée par Omcr- Pacha à ces contrées, elles forment aujourd'hui Yenalet (gouver- I nement général) de Bosnie, dont le chef-lieu est Sara- I jevo. La Herzégovine proprement dite a pour capitale Moslar.

La population, évaluée à un million quatre ^cent mille

âmes, dont environ un quart pour la Herzégovine, se par-

I tage en deux groupes distincts, les chrétiens des deux

i rites grec et latin , et les musulmans. Ces derniers forment

un peu moine des deux cinquièmes du chiffre total.

Les Bosniaques musulmans sont les descendants de cette noblesse indigène qui , après avoir vaillamment combattu contre Mahomet II pour sauver l'indépendance de la patrie, quand cette indépendance eut péri embrassa l'islamisme afin de conser\'er ses terres et ses privilèges. Ils formèrent dès lors une aristocratie militaire aussi redoutable aux sultans de Constantinople que dure aux chrétiens de la contrée. Au moindre signe par lequel la Porte faisait mine d'attenter à leurs privilèges, toute la confédération des beys était debout. Ils convoquaient le ban et l'arrièreban de leurs vassaux musulmans, et offraient le combat au vizir, le seul fonctionnaire qui ne fût pas indigène en Bosnie. Si le vizir acceptait le combat, il perdait régulièrement la partie. Le plus souvent on le gagnait à prix d'or, et alors, indemnisé d'avance de la destitution qui l'attendait à Constantinople , il mandait au divan qu'il n'y avait rien à faire de ces « têtes carrées », et qu'il valait mieux les ménager « comme bons musulmans. » Retranchés dans leurs châteaux, comme les barons de notre moyen âge, propriétaires exclusifs du sol dont les chrétiens n'étaient considérés que comme de simples tenanciers , ils régnaient et régnent encore aujourd'hui sur la contrée en véritables tyrans. Vous les reconnaissez sans peine sur les chemins, non -seulement à leurs armes, à leurs montures , mais à un certain air de noblesse et de

(*) Ce personnage , institué solennellement par le pape en qanW de patriarche de la nouvelle Église {avril 1861), devint relaps deux mois après, et se sauva en Russie, emportant Taoneau pastoral et la crosse enrichie de brillants qu'il avait reçus en présent du saintsiège. Il y est mort dans le courant de juillet.

grandeur qui frappe tous les voyageurs. «J'ai souvent, (lit M. Massieu de Clerval dans son rapport adressé, en J855, à M. le ministre de Tinslruction publique, rencontré, dans les khans (hôtelleries) et sur les routes, des nobles bosniaques qui allaient visiter leurs terres. Ce sont des gentilshommes dans la bonne acception du mot. Quelques-uns sont de la race des anciens rois, et leurs manières élégantes et fiéres, relevées par la beauté de leur costume, pourraient leur mériter une place dans Télite de la société européenne. »

Ces « parfaits gentilshommes • ne laissent pas que d'être parfois des voisins assez incommodes. Toutefois, le pire tyran pour le raïa bosniaque ou herzégovinien, ce n'est pas le bey indigène , qui se contente de lui faire sentir sa supériorité sans vivre à ses dépens , c'est le pacha ou le mudir (gouverneur de district) de Stamboul, dont les exactions triplent et quadruplent à son détriment les taxes qui lui sont imposées; c'est le bachi-hozouq (soldat irrégulier) (*), dont les rapines et la licence ne connaissent aucun frein. Tous les journaux ont retenti des excès commis par ces bandes indisciplinées, débris des dernières guerres, et qui rappellent, par leurs tristes exploits, les routiers de notre moyen âge. Une adresse remise, en 1858, au prince Callimaclii, ambassadeur de la Porte à Vienne, et portant un grand nombre de signatures ; d'autres mémoires plus récents, adressés aux consuls des puissances européennes à Belgrade , tracent les tableaux les plus navrants de l'état de ces contrées, où l'autorité de la Porte n'est puissante que pour le mal. Ce ne sont que massacres, enlèvements, supplices atroces infligés aux contribuables récalcitrants ou insolvables : ici, des hommes expirant sous le bâfin des Albanais qui accompagnent les collecteurs dans leurs tournées; là, des vieillards enfermés et grillés dans des étables à porcs jusqu'à ce qu'un voisin compatissant pffrc de racheter la victime; ailleurs, des femmes enceintes frappées sur le ventre et accouchant dans les convulsions de l'agonie. Ces récits, môme on les supposant empreints d'exagération, ne témoignent pas moins d'un malaise et d'un désordre graves.

Aujourd'hui la Herzégovine et la Bosnie sont en pleine insurrection. Le raïa, poussé à bout, au lieu de s'enfuir dans les forêts, comme par le passé, et de se faire /iaïduck ('), a fait volte-face cl s'est retourné contre ses oppresseurs. Des défilés où il s'est retranché et d'où il lient en échec l'atmée d'Omer-Pacha, il commence à tendre la main aux autres populations chrétiennes de la Turquie, opprimées comme lui. Ce rapprochement, s'il parvient véritîiblement à s'opérer, constitue un grave danger pour la Porte. Depuis longtemps la domination ottomane en Europe ne se soutient plus que par les rivalités et l'antagonisme jdes races chrétiennes. Qu'un jour cet antagonisme cesse, que ces rivalités disparaissent pour se fondre dans une action commune , ce jour-là les raîas seront bien près d'avoir reconquis leur indépendance.

CE QU'ON VOIT SUR UN CHEMIN DE FER

Suite. — Voy. les Tables des deux aimées précédentes.

Page 1