‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 9 sur 314 · PEINTURES DU CHATEAU DE CHANTILLY · texte numérisé non relu

PEINTURES DU CHATEAU DE CHANTILLY

L'une des salles du château de Chantilly est décorée d'agréables peintures où un artiste du dix-huitième siècle a représenté, non sans une certaine ironie, les amusements et les soins minutieux qui occupaient, au siècle dernier, les hommes et les femmes de la bonne compagnie. Ici, les plaisirs de l'hiver, le traîneau, la chasse, les cartes; là, on épisode de la vie d'automne, la récolte des fruits; plus loin , le plus constant souci des marquises et leur plus cher travail en toute saison, la toilette et le bain. Ces scènes gracieuses d'existences désœuvrées amènent un léger sourire sur les lèvres du spectateur. On sent que le peintre a eu sous les yeux tous les personnage!^, qu'il a étudié de près leurs grâces musquées, leurs ridicules aimables : aussi nous les donne-t-il au naturel. Ce galant conducteur de traîneau (p. 12) est quelque vicomte invité aux fôtes de Chantilly ; celui-là , quelque bon courtisan comme M. de Melun, plein de cette gravité frivole qui rappelait encore la roideur de la dernière cour; celle-ci, vive et pimpante , est quelqu'une de ces coquettes à qui leur nom et leur naissance permettaient , comme toujours , des manières équivoques et inconnues aux bourgeoises. Les convives des Condé devaient se reconnaître sur les murs de leur hôte ; pas un n'entrait sans s'écrier : « Eh ! c'est jVfnie cle"'j Yoici bien sa tournure et son regard malin. » La voisine lui répondait : «Voici qui vous ressemble», et riait aux dépens du rieur.

Nous qui n'avons pas vécu dans l'intimité des modèles, nous ne pouvons dire ni le nom, ni l'Age des portraits, grand désappointement pour les amateurs de mémoires et de détails anciens ! Nous sommes forcés de mettre au défi les devins du Cynis ou de VAstrée , et ceux qui , de nos jours encore, pareils aux héros des bals costumés, percent les déguisements les plus singuliers et se plaisent à déconcerter les masques. Ici le peintre brave l'œil d'un Lyncée, la double vue d*un magicien ; par discrétion sans doute, ou pour narguer la pénétration des savants, il a donné aux personnages des tètes et des mains de- singes, tout en leur conservant des allures et des physionomies humaines; enfin, il a voulu railler son temps, aussi fertile que tout autre en grimaces, en mines, en postures saugrenues. Le fait est qu'on peut sortir de la chambre persuadé que le singe et l'homme du monde ne différent absolument que par le musenu et la griffe ; on se demande si toute une tribu de ki ménagerie (et Chantilly possédait une fort belle collection d'animaux rares) ne s'était pas cachée sous les fauteuils, dans les coins, derrière les draperies, pour s'initier aux belles façons, et si, les fêtes terminées, les hôtes disparus, le château vide, les élèves invisibles ne vinrent pas jouer une petite comédie d'imitation ; à vrai dirç , je crois qu'ils égalent leurs maîtres et n'ont rien à leur epvier. Le fils du grand Condé, l'un des hommes les plus hargneux, les plus patelins, les plus bizarres qu'aient produits les nobles races, ne se serait-il point, pi^r hasard, donné le plaisir d'élever des

singes â l'image de ses flatteurs et de ses ennemis, pour corriger impunément à coups de fouet leur afféterie et leur insolence? Tout est croyable d'un pareil homme. Qu'on lise seulement les quelques lignes que Saint-Simon lui consacre ; si malveillant que soit le duc et pair, on ne lui connaît pas de raisons pour médire si cruellement d'un prince qui n'était ni bâtard ni légitimé. Son Altesse , malade ou folle, se croyait chien par instants, aboyait, et se fourrait sous les meubles, comme eût pu le faire un brahmane dégradé par la métempsycose ; ensuite il redevenait le plus charmant , le plus noble , le plus affable des mortels ; ses réceptions étaient riches et bien entendues, et son château, tel que ses soins l'avaient fait, pouvait effacer par ses agréments les bizarreries du maître. Une forêt de sept mille arpents, coupée d'avenues immenses réunies en un rond-point qu'on nommait la Table, s'étendait à perte de vue autour de Chantilly. Une terrasse surmontée de la statue en marbre du connétable de Montmorency, ancien possesseur de ce domaine ; la fameuse pelouse dont le gazon dru et court est si favorable encore aux courses de chevaux; le grand château, flanqué de hautes tours, formé par Mansart en pentagone régulier; et le petit, legs de la maison de Montmorency, d'un aspect moins noble, mais d'un aménagement intérieur beaucoup plus riche et plus élégant ; des galeries de tableaux peuplées par les victoires du grand Condé, des salons chinois, des chambres dorées, des serres, des orangeries, faisanderies, ménageries, et d'innombrables fontaines qui ne'se taisaient ni jour ni nuit ; enfin des jardins dessinés par le Nôtre, baignés de canaux limpides, l'étang de Sylvie et le grand canal, d'autres merveilles encore : telles étaient les ressources et lés magnificences de Chantilly. On peut juger de la dépense , du luxe d'une fête donnée par les Condé ; c'étaient de magnifiques seigneurs, et leurs trois millions de rente suffisaient à peine à embellir leur séjour de prédilection. Louis XIV et Louis XV daignèrent accepter de leurs illustres parents une hospitalité souvent ruineuse pour l'amphitryon, des feux d'artifices de seize mille livres, des folies véritables.

Richesses des Condé, réceptions royales, intrigues de cour, tout cela est loin de nous. L'un des châteaux est détniil, le parc a disparu ; il est vrai que les écuries célèbres ont été préservées de la destruction. Ainsi l'esprit caustique qui voudrait embellir de peintures ce que nous a laissé le temps ne poserait plus ses singes devant des miroirs ou des tapis verts ; il nous les montrerait à cheval, une casquette de jockey sur la tête!

Ce seraient toujours des singeries, et le royaume des singes prospère encore. Entrons-y, cher lecteur; nous y rencontrerons bonne compagnie : la Fontaine d'abord , qui se plaisait aux tours de Fagotin , et qui a peine a se défendre des caresses de Gilles, singe de Jupiter; puis Watteau, Chardin, Decamps, Grandville, pris de fou rire devant les singes peintres ou musiciens. Imaginons ici ce que l'on ne nous a pas raconté. Il s'agit, ce nous semble, de fêtes nuptiales. Le peuple quadrumane est en grande joie ; le roi des Macaques va épouser la princesse des Guenons. Quelques jours plus tôt nous aurions vu l'arrivée de l'ambassadeur qui venait complimenter la future; mais nous n'y perdrons rien, son discours a été imprimé; on y lit des choses toutes gracieuses :

Madame (*), de vos yeux connaissez la puissance Par Tamour dont Magot ressent la violence.

Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux, Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux. Lui qu'on voyait jadis gros, gras, dispos, aUégre, Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,

(') M>»« d'Àulnoy, Babiole»

Peintures du château de Chantilly. — Le Traîneau. — Dessin de Foulquier, d*après une photographie communiquée par M. Maxime Ducamp.

Un éternel souci semble le consumer ;

Madame, qu'il sent bien ce que c'est que d'aimer!

Les olives, les noix dont il était avide

Ne lui paraissent plus qu'un ragoût insipide.

Il se meurt, c'est à vous que nous avons recours;

Vous seule vous pouvez nous conserver ses jours. Je ne vous dirai point les charmants avantages Que vous pouvez trouver dans nos heureuses pbges: La Ggue et le raisin y viennent à foison, Et les fruits les plus beaux sont de toute saison.

Peintures du châtSau de Chantilly. — La Partie de cartes. — Dessin de Foulquier, d*après une lithographie communiquée par M. Maxime Ducamp.

Le moyen de résister à de telles offres ! Le prince fut admis à présenter ses hommages à la princesse, et son entrée fut magnifique. Lorsque des officiers vinrent le recevoir aux portes de la ville, il prit la plume et ne la quitta

qu'après avoir écrit six sortes d'écriture, et chaque essai contenait un quatrain impromptu à la louange de sa fiancée. Puis la marche commença; le port, les rues, les places publiques, les fenêtres, les terrasses des palais et

MAGASLN PITTORESQUE.

des maisons, tout était rempli d*une muUilude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexe, et de tous les âges, que la curiosité avait fait venir de tons les endroits de la ville. Ce ne fut, après son arrivée, que cavalcades autour du château de plaisance, promenades discrètes dans Tallée de Sylvie, déjeuners sur la grande pelouse.

Lorsque l'hiver eut durci la glace dès pièces d'eau, le divertissement du traîneau commença ; enveloppés de fourrures et de manchons, la figure animée par le froid, les fiancés fendaient l'air, emportés par un cheval aux brillants harnais; ils laissaient bien loin derrière eux les dames d'honneur, et la princesse mère prudemment conduite par un patineur. Aujourd'hui, las des divertissements et de la foule, ils se sont retirés dans cet élégant pavillon, et nous pouvons les voir à travers les vastes fenêtres. Tous deux jouent aux cartes, tandis que la mère de la princesse sommeille dans un fauteuil auprès d'eux. A quoi jouentils? à V ambigu, à la brisque ou à la brmqvembille? Nous croyons qu'ils s'en soucient peu, et ne s'occupent guère des levées ou du panier aux fiches. Il ne faudrait pas augurer de là qu'ils ne connaissent pas toutes les finesses des cartes ; il est des singes qui savent les jeux les plus difficiles, témoin celui qui battait aux échecs un sultan des Mille et une Nuits, Mais, dira-t-on, le singe que vous citez était un jeune prince , métamorphosé par l'enchantement d'un génie, fils de la fille d'Éblis. Eh! que manque-t-il aux nôtres, que la figure humaine? Leurs traits mêmes et leurs yeux démentent leur espèce; leurs bonnets et leurs robes sortent des mains de la meilleure faiseuse;* et s'ils portaient des gants, qui saurait que leurs doigts bien faits sont velus et garnis de griffes? Quelque fée va venir et prononcer les paroles magiques 'qui les rendront à l'humanité; l'histoire est pleine de ces aventures. Les fiancés attendent sans doute que leur fausse belle-mère, une magicienne qui les garde, soit endormie, pour se raconter leur fortune véritable, et les malheurs qui les ont conduits à la perte de leur première forme, et puis ils se concerteront pour la retrouver.

La suite à une autre livraisen.

MALEMORT

NOUVELLE

Suite. —Voy. p. 6.

Arthur continua son récit en ces termes :

— Les guerres intestines qui éclatèrent entre les divers souverains hindous, et que la compagnie fomentait dans son intérêt, rendaient les communications difficiles. Les nouvelles d'Europe n'arrivaient dans l'intérieur qu'à de longs intervalles. Ce fut â dix-huit mois de date que mon grandoncle James apprit à la fois la mort de son père et le prochain mariage de son frère atné, devenu sir Robert Eglinton. On ajournait les détails à son retour en Angleterre, qui ne pouvait tarder, puisqu'il sollicitait un congé. En effet, l'organisateur du Bahar attendait depuis longtemps et avec anxiété son remplaçant. Plusieurs mois s'écoulèrent encore. Enfin, il fut libre de partir pour l'Irlande. C'était là que se concentraient tous ses vœux, toutes ses affections. Il arriva; il courut à la maison hospitalière où s'était passée la meilleure partie de son enfance et de sa jeunesse. Elle était vide, muette, close. Parties depuis plus d'un an pour l'Angleterre, sa tante et sa cousine habitaient le comté de Lancastre, où James était né. Depuis son veuvage, sa mère avait sans doute appelé sa sœur près d'elle. Cette réunion allait faciliter son projet le plus cher. Je vous fais grâce des rêves de bonheur qui abrégèrent la traversée du canal Saint-Geor-

,^es. Il débarqua et franchit en une heure les quinze milles qui séparent Liverpool d'Eglinton-Manor. Il défendit aux domestiques de l'annoncer; il voulait surprendre la famille réunie dans le salon. Au centre du cercle intime resserré autour du foyer domestique, une jeune femme balançait dans ses bras un enfant dont le père, penché vers elle, lui disputait en riant les sourires et les caresses. Au bruit de la porte qui s'ouvrit brusquement , tous deux se retournèrent. James resta foudroyé sur le seuil. Il avait tout compris. Il arrivait trop tard : Emmy était la femme de sir Robert ! Quand il eut recouvré la parole et le mouvement, il marcha droit à son firère, lui appuya ses deux foires mains sur les épaules, et, le terrassant de son implacable regard, il l'accusa, devant Dieu et devant les hommes, de lui avoir volé sa place au soleil. Ce n'était pas assez de lui avoir enlevé l'affection de ses parents, de l'avoir chassé de la maison paternelle, il lui avait dérobé traîtreusement le cœur de celle qu'il aimait. Il s'était fait l'assassin de son bonheur. Il lui avait ôté plus que la vie. Il l'appela Caïn, le fratricide! Il le maudit, lui, ^ déloyale compagne et leur postérité. Avant que sô» frère atterré pût ouvrir la bouche, il sortit, remerciant Dieu d'être venu sans armes. Sa mère s'élança après lui , mais il la repoussa et lui reprocha de s'être rendue complice de la perfidie de son fils hien-aimé. Les témoins de cette terrible scène ne pouvaient, plus de vingt-cinq ans après, en parler sans frémir, et mon grand-père n'y fit allusion que lorsque, brisé de douleur par la perte successive de plusieurs enfants et de sa femme , et sentant sa fin prochaine , il enjoignit à mon père , le seul de quatre fils qui eût survécu, de ne rien négliger pour lui obtenir le pardon de ce frère offensé, et pour faire révoquer l'anathème lancé contre lui et les siens. Il était cependant moins coupable qu'il ne le paraissait. Méfiant et jaloux, James ne s'était ouvert de ses projets à personne. A peine les avait-il laissé entrevoir à celle qu'il regardait comme sa future. Pendant un voyage en Iriande, sir Robert avait vu Emmy, s'en était épris et l'avait demandée en mariage , ne se doutant pas qu'il allait sur les brisées de son frère cadet. La jeune (ille elle-même, blessée d'un silence prolongé qu'elle attribuait à l'oubli , avait fini par céder aux instances de ses parents, et par consentir à une union que des convenances de fortune et de famille rendaient désirable pour tous. Sir Robert écrivit pour se disculper; mais James lui renvoya sa lettre sans l'ouvrir, et partit le même jour, jurant qu'il ne remettrait jamais les pieds en Angleterre. Il tint parole. Après plus de quarante ans passés dans l'Inde, où il fournit une brillante carrière militaire , le major James Eglinton mit à la voile de Pondichéry. Débarqué à Marseille , il plaça la plus grande partie de sa fortune à fonds perdu, et acheta, par l'entremise d'un notaire, le domaine de Malemort. Informé plus tard de ces circonstances, mon père, qui avait adressé à son oncle plusieurs lettres sans jamais recevoir de réponse , résolut de tenter un dernier effort pour arriver jusqu'à lui. Il échoua devant l'inflexible volonté de l'irascible vieillard. Ni argent ni prières ne purent décider l'Hindou Toplak à enfreindre la consigne de son maître. Cet ancien cipaye, que le major avait ramené du Bengale, et la vieille Brigitte, qu'il avait trouvée gardienne de Malemort, composaient à eux seuls tout son domestique, et ne contribuaient pas peu à la mauvaise réputation du château. Pour les paysans, l'une était une sorcière, et l'autre un magicien. Lorsque le châtelain, qu'ils appelaient l'homme vert à cau«^ de son teint bronzé par le soleil des Indes, passait au grand galop ! sur la lande, escorté d'un coureur au costume bizarre » I qui réglait son pas allongé sur l'allure du fougueux cavalier, c'était à qui s'enfuirait en se signant pour échapper

âui maléfices de Satan et de ses suppôts. Soit qu*il ignorât ces terreurs superstitieuses, soit qu'il les méprisât, le major ne faisait rien pour les combattre. Sombre, taciturne, il n'adressait la parole à personne, ne rendait ni ne recevait jamais de visites. Le notaire du bourg voisin, de qui mon père tenait ces détails, ne le voyait qu'une fois Tan pour lui faire signer le certificat de vie nécessaire au payement de ses revenus : cette formalité remplie, l'bomme de loi était congédié d'un geste impérieux. Mon père comprit que toute tentative serait infructueuse pour forcer rentrée de cette forteresse. Six mois après, il était appelé à Malemort comme le seul héritier direct du propriétaire défunt , et , pour la première et la dernière fois, se trouvait face à face avec ce parent redouté. Les traits rigides du cadavre, dont la vie s'était retirée, et que contractaient des convulsions terribles, étaient si elTrayanls dans leur expression haineuse que mon père en recula d'épouvante. Un doute affreux traversa son esprit. 11 crut à la possibilité d'un meurtre. Les yeux vitreux du mort semblaient poursuivre et dénoncer l'assassin. Cette impression fut si forte que mon père en parla au médecin. Mais l'examen le plus minutieux ne fit découvrir aucune trace de violence. Le major Eglinton avait succombé, pendant la nuit, à une attaque d'apoplexie. Il n'avait pas même eu le temps d'appeler son iidéle Hindou, couché en travers de sa porte. Pas plus que la vieille Brigitte, Toplak n'avait rien entendu, et tous deux en entrant le matin dans la chambre de leur maître l'avaient trouvé mort dans son lit. L abus de l'opium, que le major avait contracté la funeste habitude de fumer matin et soir, et qui, de son vivant, imprimait à ses membres des tressaillements nerveux, suffisait pour expliquer les contractions du visage. En l'absence de tout testament, et on ne put en découvrir aucun , mon pérc, après les formalités voulues, fut mis en possession du château et de ses dépendances. H projetait d'y faire de grands changements, et il était venu ici dans cette intention , lorsque les déplorables incidents qui m'ont amené à vous faire ce récit ont renversé tous ses plans, et l'ont décidé h mettre ce domaine en vente à des conditions assez avantageuses pour trouver promptement aquéreur. Maintenant que vous êtes au fait, mon cher Daniel, voyez-vous plus clair que moi dans ce labyrinthe?

— Un personnage de votre drame, quoique secondaire, me préoccupe, répondis-je ; c'est cet Hindou. Quelle attitude a-t-il eue après la mort du major?

— Une attitude parfaitement inoffensive. J'ai ouï dire que le pauvre diable, qui, du reste, avait la marche furtive et muette, rôdait dans cette grande maison déserte comme une âme en peine, ou plutôt comme un chien en quête du maître qui le bat et dont il lèche la main. Au dire de Brigitte, le major ne lui épargnait pas les corrections ; il ne l'en regrettait que plus, et passait ses journées et même ses nuits couché, comme autrefois, en travers du seuil d'une des chambres où avait dormi mon grand-oncle, qui, par parenthèse, avait, ainsi que Louis XI, la manie de ne pas habiter deux jours de suite le même appartement. Il occupait tantôt lune, tantôt l'autre des trente chambres à coucher du château.

— Qu'est devenu cet homme? Pourquoi en parlez-vous au passé?

— Parce qu'il est mort, il y a huit jours, des suites d'une chute qu'il a faite dans l'escalier de la tourelle. Les autres domestiques ne pouvaient le souffrir. Ils disaient que c'était un mécréant qui leur jetait des sorts et se métamorphosait à volonté en loup-garou ou en chat-huant. Quelques-uns juraient même l'avoir vu plus d'une fois sous c^Hc forme, Je ne serais pas surpris qu'ils lui pussent

jpéchamment tendu quelque piège. 11 regrettait fort son pays natal : son idée fixe était d'y retourner, et il comptait pour cela sur un legs du major : aussi persistait-il à soutenir qu'il devait y avoir un testament. Mon père, qui voulait réparer cet oubh de mon grand -oncle, avait pris des mesures pour renvoyer Toplak au Bengale, lorsque l'Hindou tomba malade et mourut.

— Était-il attaché au service de votre maison, à celui de vos sœurs en particulier?

— Nullement ; elles le voyaient â peine; et je ne crois pas qu'il ait jamais pénétré dans leur appartement. Emma avait, du reste, pour ce pauvre homme une répugnance instinctive. Elle lui trouvait la physionomie d'un jaguar, et les mouvements lents et souples de la panthère. Maiç je me suis laissé entraîner trop loin : minuit vient de sonner ; vous devez tomber de sommeil.

En effet, j'étais brisé de fatigue. Arthur m'accompagna à travers un dédale de longs corridors, sur lesquels ouvrait une suite de chambres que le vindicatif James Eglinton avait sans doute habitées tour à tour, et, me laissant â l'entrée de la mienne, il me souhaita une bonne nuit. Le feu était éteint ; l'épais brouillard qui régnait au dehors avait pénétré à l'intérieur. Une humidité malsaine tombait sur mes épaules et se condensait sur la glace qui surmontait la haute cheminée. A travers ce voile de vapeur, ma figure m'apparut livide et si altérée que je me retournai involontairement pour m'assurer qu'un autre n'avait pas pris ma place. Le grand lit à baldaquin occupait le fond obscur de la chambre. Les rideaux en étaient soigneusement fermés. 11 avait la forme et l'aspect sépulcral d'un catafalque. Tandis que je le regardais vaguement, il me semblait voir le visage grimaçant du haineux vieillard paraître et disparaître au milieu des sombres plis. Je songeais aux pâles jeunes filles que j'avais vues fraîches et souriantes, et que la mort avait touchées et marquées pour sa proie dans ce lieu sinistre. J'essayai de conjurer ces noires images, mais plus je m'efforçais de les chasser, plus elles m'assiégeaient. Une vague terreur m'envahissait peu à peu. C'est l'effet du froid et de la fatigue, pensai-je. Je me déshabillai rapidement; je tirai brusquement un des rideaux, et, après avoir éteint la bougie, qui ne servait qu'à rendre les ténèbres visibles, je m'enfonçai dans le Ut.

Là commença pour moi un autre genre de supplice. I Une odeur acre, indéfinissable, qui participait de la moisissure, de la fumée, et de je ne sais quoi encore, imprégnait les matelas, les draps, les couvertures. Je n'osais ouvrir la bouche, de peur d'aspirer cet air nauséabond. Mon subtil odorat l'analysait, en dépit de ma volonté, et y démêlait la senteur cadavérique qui s'attache aux parois des salles de dissection. Si je pouvais du moins dormir! Le fil de mes idées se brisait, se renouait, m'échappait, lorsqu'un mouvement au-dessus de ma tête me tira de ma torpeur. Je ne rêvais pas : le baldaquin remuait; son frémissement se communiquait aux colonnes qui le soutenaient. Étais-je, par hasard, sous quelque infernale machine destinée à étouffer par compression le dormeur trop confiant? Une affreuse histoire de ce genre m'avait été contée , et I j'avoue que ce souvenir me donna la chair de poule. Je I songeai à me jeter dans la ruelle. J'allongeai une jamb*^ I hors du lit; mon pied toucha quelque chose de froid, et , un soufile glacé me frôla le visage. Je me rejetai en arj rière avec épouvante. La peur ne raisonne pas. Je ne cherchais plus â deviner si j'avais affaire à un corps ou à un fantôme ; j'attendais ce qu'il allait advenir de moi avec I un affreux serrement de cœur. De tous côtés partaient des I bruits étranges : on eût dit d'une chasse démoniaque or- ^ ganisée par des esprits infernaux. Des petits cris stridents, des pas, une lutte, et des craquements d'os qu'on broyait,

N'y pouvant plus tenir, j*étendis le bras, non sans appréhension , et m*emparai du briquet placé prés de mon lit.4 J'essayai vingt, trente allumettes; toutes ratèrent. Il n'en restait plus qu'une ; elle pétilla une seconde : à sa lueur bleuâtre, je vis se dessiner sur le plancher une masse in- Tonne qui se traînait vers moi ; puis tout rentra dans la nuit. Je voulus crier, appeler ; la voix me manqua. Étaisje la dupe d'une illusion, le jouet d'unWrible cauchemar? Non ; j'étais bien éveillé. J'entendais les anneaux cliqueter et grincer sur les tringles, comme si une main invisible se fût accrochée aux rideaux. C'en était trop pour un cerveau malade et un estomac vide. Je fus pris de vertige : un engourdissement général paralysa mes membres. Dans cet état mixte, entre la veille et le sommeil, d'affreuses vkions se succédaient. L'homme vert me reprochait d*usurper son lit, et, me prenant pour le frère qu'il avait maudit, il m'enserrait de perfides enlacements et m'étouifait ; l'Hindou lui venait en aide, et m'enfonçait ses griffes de jaguar dans la gorge. Bref, mon pouls battait à cent pulsations par minute, quand Arthur entra au point du jour dans ma chambre. Il venait me proposer une chasse aux canards sauvages, afin, disait-il, de relever nos esprits abattus par les sombres préoccupations de la veille. Je lui demandai grâce. Un violent accès de fièvre, accompagné de courbature, et dû sans doute à la course que j'avais faite sous la pluie, ne me laissait que juste assez de force pour me lever et repartir. Je ne voulais pas, dans son isolement, lui donner l'embarras de soigner un malade. Charrette, carriole, tout me serait bon pour me transporter à Orléans, d'où j'aurais bientôt regagné Paris. Il combattit faiblement ma résolution bien arrêtée. Un sentiment de fausse honte et la presque certitude qu'il attribuerait au délire de la fièvre mes bizarres visions m'empêchèrent de lui en parler. Du reste, nulle trace de désordre ne se faisait remarquer dans la chambre. Elle avait le même aspect glacial, sombre, nu, qui m'avait frappé en y entrant; seulement l'odeur fétide persistait. Aussi respirai-je avec délice l'air brumeux du matin, quand, enveloppé d'une couverture de laine, je me hissai dans un char à bancs, et pris congé de mon ami Arthur et de son funèbre manoir.

Huit jours après, j'étais encore retenu au lit par une fièvre intermittente des plus tenaces, lorsque j'eus la visite d'un camarade de collège, Henri M..., qui venait d'être reçu docteur es sciences. C'était un garçon franc, décidé, d'une activité prodigieuse. Mis de bonne heure, par les circonstances, en possession d'une belle fortune, il n'y avait vu, chose rare, qu'un motif de plus d'étendre ses études. Selon lui, un riche oisif était un contre-sens. Fort instruit , et de l'esprit le plus positif, il prétendait que toute la magie noire ne tiendrait pas un quart d'heure devant une analyse chimique bien faite ou une investigation bien conduite. Je me laissai aller à lui parier avec détail de ma visite à Malemort.

— Vous qui ne croyez pas au surnaturel, lui dis-je, comment expliqueriez-vous les apparitions de ces pauvres Jeunes filles, «t ce que j'ai moi-même vu et ressenti?

— Il faudrait avant tout connaître la scène et le personnel, me dit Henri ; car au fond des histoires de revenants, il y a toujours un acteur plus ou moins habile.

— Impossible de soupçonner le grave Arthur de m'avoir ménagé une semblable mystification !

— Je ne parle pas de vous, mon cher, mais des deux jeunes Anglaises. Pour moi, il ne peut y avoir de doute qu'on a cherché à frapper leur imagination par quelque grossière fantasmagorie , dans un but quelconque : peutêtre pour les faire déguerpir. Qpe sais-je? Quant à vos hallucinations, vous aviez probablement trop soupe?

— J'étais à jeun, malheureux! et pas plus halluciné

que vous ! J'ai fort bien entendu des cris plaintifs, des craquements d'os brisés.

Henri éclata de rire.

— Gageons qu'un chien favori du major défunt s*était niché sous votre lit et y rongeait quelques os dérobés aux cuisines.

Je confessai sans vergogne que j'avais regardé sous le lit avant de me coucher. D'ailleurs, cette supposition vulgaire, que je rejetai bien loin, ne pouvait expliquer les mouvements du baldaquin , le souffle glacial qui avait effleuré mon visage , l'odeur pestilentielle dont le souvenir me faisait bondir le cœur.

— N'importe. Je persiste à croire aux causes shnples, reprit Henri. Mais, j'y songe; vous savez que je suis l'homme positif par excellence. Si votre baronnet anglais veut vraiment se défaire de son domaine à un prix raisonnable, j'achèterai volontiers Malemort. J'ai des fonds à placer. La Sologne n'est pas loin de Paris : c'est un pays vierge pour les expériences agricoles et chimiques auxquelles je brûle de me livrer. La réputation de l'avantdernier possesseur est un attrait de plus ; il n'a pas gâté son monde. Il fait bon succéder à un ours mal léché ; on vous sait gré de ne pas lui ressembler. Enfin, j'ai la passion des fantômes, et ne serais pas H^ché d'en voir un nez à nez. Donnez-moi un mot pour votre ami Arthur, et je pars. Seulement promettez-moi , si je conclus l'affaire, de venir visiter mon château au printemps. Je vous promets, de mon côté, de vous faire part du résultat des investigations auxquelles je consacrerai mes^ moments de loisir.

La fin à une prochaine livraison.

Il y a trois sortes d'ignorance : ne rien savoir, savoir mal ce qu'on sait, et savoir autre chose que ce qu^on doit savoir. Duclos.

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