LES PLAISIRS DE L'ÉTÉ
Les Plaisirs de Véié, par M. E. Lepoitevio. — Dessin de rHernault.
Il n*est pas de saison qui n'abonde en plaisirs plus ou moins accommodés à la rigueur et à la clémence du temps, aux positions et aux caractères divers. Ceux qui conviennent à l*été semblent élre surtout le mouvement sans fatigue et le repos sans ennui; ils ne peuvent exister ^ns fraîcheur. Jamais on ne désire plus qu'en été la vie aérienne, la légèreté impalpable* des sylphes qu*a rêvés Shakspeare; on voudrait, comme Obéron et Titania, dans une obscurité transparente, flotter au-dessus des fleurs, appuyé sur la brise inconstante, invisible haleine qui condense en nuage subtil les vapeurs embaumées ; on aimerait une ivresse pure, sereine, Toubli de la forme et de la pesanteur joint à la plénitude de la vie, et quelque as-
TOMB XXX. — Mai 1861
cension indéfinie sur un rayon de lune. Mais reprenons pied sur le sol brûlant; Tcsprit seul a des ailes, et, si haut qu'il s'élance, il ne peut fuir le corps auquel un fil secret l'attache : qu'il perde de vue la terre, qu'il monte autant que lui permet la chaîne; mais qu'il n'oublie pas sa servitude, sinon la chaîne se tendra violemment et une double douleur irritera la prison contre le fugitif, le prisonnier contre le cachot.
Puisque le pays des oiseaux et des nuages est interdit à l'homme, il se tourne vers les demeures des poissons, et demande asile aux rivières et aux anses marines, où le flot expire sans convulsions sur un sable humide et ferme. Il se plonge dans l'eau douce et rit lorsqu'une
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anguille effrayée a fouetté légèrement son pied qu'il laissait pendre ; il se Joue dans les vagues salées qui le bercent et parfois le submergent, et, secouant la tête, frappant de la main la lame sournoise qui jaillit en poussière étincelante, la bouche pleine d'onde amère, il lui pardonne son âcreté en faveur de ses caprices et de sa fraîcheur. Mais il sort du bain fatigué; le grand ennemi, celui que les anciens nommaient l'archer céleste, le harcèle de ses flèches dorées : adieu les bienfaits de Teau , la sensation vive de bien-être et de jeunesse, car le bain égayé et rajeunit ! 11 faut maintenant attendre la brise du soir et rester immobile à l'abri du soleil.
Rien n'empêche, si l'on est couché dans les bois, de cueillir autour de soi quelques graminées élégantes , et d'associer dans un bouquet rustique les boutons d'or et les scabieuses aux plumets des herbes folles; si l'on va s'asseoir au bord d'une eau courante, on peut emporter une ligne et pêcher. Le bouchon tremble, -frétille, enfonce, et le poisson est pris ; il a beau vous réciter la fable de la Fontaine : « Petit poisson deviendra gros, etc. », il ira dans la poêle.- Ce ne sont pas seulement les enfants qui se plaisent k la pêche; on voit des hommes sérieux s'y livrer avec {Mission , avec anxiété , dans les régies : ils savent de quel bois se font les lignes les meilleures et les plus légères, si la soie ou le crin vaut mieux pour attacher les hameçons, par quels mouvements du bouchon se décèlent les barbillons, les ablettes, les goujons; car, moins dédaigneux que le hérou du fabuliste, ils tirent à eux le plus mince fretin; ils n'épargnent même pas le véron ; tout est pour eux de bonne prise. Ih» restent sur le bor-d des heures entières, le bras tendu, la bouche close, et quelquefois le poisson ne mord pas ; les vers appétissants , les mouches les plus grasses, la mie de pain la plus blanche; le grain de raisin vermeil, tous les engins échouent contre TindiiTérence ou la Séfiance des malheureux qui peut-être sentent de loin la friture. C'est à renoncer au métier. Cependant on essaye, on change d'amorce, de place même ; Tinsuccès continue, et l'on s'en va , du moins les pécheurs ordinaires. Laissons les endurcis, les intrépides, donner l'exemple d'une patience que nous n'avons pas, et cherchons des passetemps moins décevants.
Il s'agit de choisir un livre, un compagnon, pour éviter à la fois la solitude et Timportunité, puis de monter un petit chemin ombragé qui mène à un tertre couvert d'acacias en fleurs. Le sentier monte plus haut, mais à travers des blés et des avoines, vers des plateaux sans arbres et sans ombre. Au pied du tertre, une seconde route croise la première et entre bientôt dans un village qu'on ne voit pas. Il y passe à toute heure des paysannes aux bras hâlés, la tête enfouie sous des bottes d'herbe fraîche, et comme on ne distingue pas leurs traits, on peut les croire fraîches et gracieuses. A quelque distance, des moutons paissent sous la garde de leurs chiens; le berger, assis sur l'herbe, soigne un petit agneau qui s'est blessé à la patte ; on s'attend à tout moment à entendre le chalumeau pastoral. Sous une brise légère ondulent sur la pente des avoines mûres aux tiges grises, aux panaches bleuâtres ; on fauche le seigle. La javelle, en tombant, exhale un murmure plaintif plus accentué qu'un soupir et moins triste qu'un sanglot. Des moissons encore debout émane une continuelle rumeur où se mêlent les cris du grillon , les gazouillements des petites alouettes, le bruit d'ailes diaphanes ou nuancées; ce n'est pas le chant de la cigale, étrangère à nos climats tempérés, c'est un concert presque harmonieux malgré l'absence du rhythme, une mélopée indécise qui ne s'arrête jamais.
Mais que devient le livre, tandis que nous écoutons, que nous regardons, que nous rêvons? Il est ouvert sur nos
genoux et dirige nos pensées; ce que nous lisons par intervalle s'anime au contact de la vie extérieure, bruit avec les blés et se meut avec le vent. Les fictions se mêlent à la réalité ; tout y gagne en charme. Si le livre est sérieux, la nature épanouie, joyeuse, en tempère la gravité; si c'est quelque récit champêtre, quelque poème, l'horizon resplendissant l'encadre à merveille; les personnages quelquefois s'incarnent dans les faucheuses qui passent, dans le berger qui se repose. On est en pleine églogue, et le temps coule plus vite que l'eau où nous péchions tout à l'heure. L'été n'a-t-il pas d'autres plaisirs? Assurément. Mais, pour nous, aucun n'égale une lecture à l'ombre^ quand on sait choisir le livre et l'endroit.
LES DEUX FRÈRES
NOUVELLE (*)
Ma mère avait été mariée deux fois. Jamais on ne l'entendait parler de son premier mari ; c'est donc de côté et d'autre que j'ai appris le peu que j'en sais. Je crois qu'elle atteignait à peine sa dix-septième année lorsqu'on la maria à un homme qui n'avait lui-même que vingt -deux ans. Aussitôt les noces célébrées, les jeunes mariés partirent pour le Cumberland, où ils louèrent une petite métairie située sur les côtes; mais, soit que les temps fussent mauvais, soit que l'expérience manquât au jeune fermier, toujours est-il que ses affaires ne réussirent pas au gré de ses espérances; le chagrin altéra sa santé, et il mourut poitrinaire à vingtrcinq ans. Ma mère restait donc veuve avec la charge d'un enfant qui marchait à peine, et celle pins lourde encore d'une ferme dont le bail n'expirait qu'à quatre ans de là. Si encore cette ferme eût été d'un bon rapport! Mais j'ai déjà dit qu'elle avait périclité aux mains du premier mari de ma mère : les étables étaient vides, des épidémies avaient décimé les bestiaux, et ce qui en restait avait été conduit à la foire pour satisfaire aux dettes les plus criantes; le coffre aussi était presque vide; enfin, le moment approchait où ma mère allait mettre au monde un second enfant, ce qui portait à son comble l'infortune de la pauvre créature. Combien dut être triste, mon Dieu , le premier hiver de son veuvage ! Le pays qu'elle habitait est d'un aspect triste et sauvage, et les fermes, disséminées dans la campagne, sont souvent séparées entre elles par plus d'une \\$ue de pays, ce qui rend presque impossible h leurs habitants de communiquer entre eux pendant les rigueurs de l'hiver. La sœur de ma mère, prenant son isolement en pitié, vint s'établir auprès d'elle; et, réunissant tous leurs efforts, tirant l'aiguille toute la journée et bien souvent toute la nuit, les deux malheureuses femmes ne cessaient de rêver au moyen de faire durer le plus longtemps possible les schellings péniblement gagnés. Je ne sais trop comment ma petite sœur, que je n'étais pas destiné à connaître, attrapa la rougeole une quinzaine de jours avant la naissance de Grégoire ; elle y succomba en moins d'une semaine. Ce dernier coup était plus que ma mère n'en pouvait supporter; il la trouva sans larmes pour pleurer son enfant. Tante Fanny m'a souvent dit qu'elle eût alors donné tout ce qui lui restait au monde rien que pour voir les yeux de sa sœur se mouiller ; mais la malheureuse mère resta toute une journée auprès du berceau de son enfant, tenant entre les siennes les mains de sa petite morte, regardant avec une fixité terrible ce pâle et joli visage sans pouvoir verser une seule larme. Il en fut de même le lendemain, lorsqu'on vint de Téglise chercher le corps pour le porter en terre. Elle end)ra8sa une dernière fois sa fille sans mot dire, et alla s'asseoir dans l'em-
(*) Traduite de Tanglais par MUe Marie Souvestre, avec l*auton$atiofi de Vanteor, M»« GaskeU.
brasure de la fenêtre pour suivre du regard le convoi funèbre. Il se composait de quelques voisins, de ma tanle et d un cousin éloigné, seuls amis qu on eût pu réunir, et il se mit à défiler lentement le long d'un sentier sinueux tout blanchi par la neige qui n*avait pas cessé de tomber la nuit précédente et qui couvrait encore toute la campagne.
En revenant du cimetière, tante Fanny trouva sa sœur à la même place, et l'œil aussi sec que le jour précédent. Pas une larme ne coula sur ses joues jusqu'au jour de la naissance de Grégoire ; mais alors, comme si la source des pleurs se fût subitement rouverte dans son cœur, elle pleura pendant plusieurs jours et plusieurs nuits; elle pleura tant et si fort que sa sœur et la garde qui la veillaient commençaient à s'entre-regardcr d'un air consterné, et à se demander à demi-voix ce que l'on pourrait faire pour apaiser la pauvre accouchée; mais elle les* conjura de ne point essayer de la consoler, et elle les rassura de son mieux en leur disant que ces larmes soulageaient son pauvre cœur si longtemps et si douloureusement oppressé par l'impossibilité où elle s'était vue de pleurer. Au bout de quelques jours, elle sembla ne plus s'occuper d'autre chose que dç son petit nourrisson , et ne plus même songer au mari et à l'enfant qui dormaient dans le cimetière de Brigham : c'est du moins ce que disait tante Fanny ; mais tante Fanny était d'humeur causeuse et communicative, tandis qu'au contraire sa sœur était d'une nature pensive et réservée; en sorte que ma bonne tante pouvait fort bien se tromper en imaginant que ma mère avait oublié son mari et son enfant, parce qu'elle n'en parlait jamais. Tante Fanny, plus âgée de quelques années que sa sœur, avait conservé l'habitude de traiter celle-ci un peu en enfant; mais, à cela prés, c'était une excellente créature, pleine de dévouement et de zèle, et qui songeait mille fois plus au bien-être de sa famille qu'au sien propre. Au temps dont je parle , c'était presque uniquement elle qui faisait vivre la petite communauté, tant de ses chétifs revenus que du travail de ses mains; car la vue de ma mère, afTaiblie sans doute par tant de larmes qu'elle avait si prématurément versées, avait subitement baissé, et ne lui permettait plus d'entreprendre ces fines broderies ni ces délicats ouvrages qui lui avaient procuré quelques ressources depuis la mort de son mari ; c'était cependant encore une toute jeune femme , et, de l'avis de tout le monde, la plus jolie personne que l'on pût voir à dix lieues à la ronde. L'aifaiblissement de sa vue, qui la mettait hors d'état de subvenir par son travail à ses propres besoins et à ceux de son enfant, fbt pour elle une terrible épreuve. Fanny, la brave fille, essaya vainement de lui persuader que la direction de la ferme et les soins qu'exigeait le petit Grégoire réclamaient tous ses instants, la pauvre veuve ne se laissa pas convaincre; il lui était aisé de voir que l'on était à court de toutes choses, que Fanny ne mangeait jamais son comptant même des aliments les plus grossiers, et que Grégoire, entant chétif et de petit appétit, aurait eu besoin d'une nourriture plus soignée et plus substantielle que celle que l'on pouvait lui donner.
Une après-midi que l'une des sœurs tirait activement l'aiguille, tandis que l'autre berçait son enfant sur ses genoux pour l'endormir, William Preslon, de qui je suis le fils, vint faire visite aux deux pauvres solitaires. Ce William Preston était considéré dans le pays comme un vieux garçon ayant dépassé depuis bien longtemps l'âge du mariasse, et ne songeant plus à s'établir, car à l'époque dont je parie il devait avoir passé la quarantaine de quelques années; c'était un riche fermier, possédant la fortune la plus ronde et la mieux établie de tout le pays. Lié autrefois avec mon grand-pére, il avait connu ma mère et sa sœur dans leurs oors de prespérité. A cette première visite il s'assit entre
elles deux, tournant et retournant son chapeau d'un air embarrassé, causant peu, prêtant une oreille distraite à la conversation de tante Fanny, et de temps à autre jetant les yeux à la dérobée sur ma mère. Il ne laissa pas davantage pénétrer le motif de ses assiduités dans les visites suivantes qu'il fit aux deux sœurs; si bien qu'elles ne le connurent que quand le riche fermier l'avoua de lui-même. Un dimanche, la garde du petit Grégoire revenant â tante Fanny, ma mère se rendit seule à l'église, où elle resta plus longtemps que de coutume. A son retour, au lieu d'entrer dans la cuisine, comme elle le faisait toujours, pour embrasser son fils et dire un mot à sa sœur, elle courut s'enfermer dans sa chambre, et tante Fanny ne tarda pas à l'entendre sangloter tout haut. Monter l'escalier, frapper h la chambre de ma mère , la gronder bien vertement de se mettre en cet état, lui ordonner péremptoirement d'ouvrir sa porte, tout cela fut pour tante Fanny l'affaire d'un instant. La porte ouverte, ma mère se jeta tout en pleurs au cou de sa sœur et lui raconta, à travers ses larmes, que William Preston venait de lui demander sa main, et que, comme il s'était solennellement engagé à .se charger du petit Grégoire, à lui faire donner une bonne éducation et à lui assurer un avenir, elle avait consenti â devenir sa femme, et que la parole était donnée de part «t d'autre. Cette nouvelle surprit fort tanle Fanny, et, si je ne me trompe, la i«lcha même un peu. J'ai déjà dit qu'à son avis ma mère n'avait été que trop prompte à oublier son premier mari ; or, s'il lui restait encore à cet égard lombre d'un doute, ce second mariage si précipité le dissipait tout à fait. Et puis, tanle Fanny ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle-même eût été un parti bien plus sortable, pour un homme de l'âge de William Preston, que cette petite Hélène qui, toute veuve qu'elle était, ne comptait pas vingtquatre ans. Cependant, comme observait fort judicieusement la sage Fanny, son avis n'ayant point ité demandé en cette affaire, quelle raison eût -elle eue de le donner? D'ailleurs , ce mariage avait aussi ses bons côtés. Depuis quelques mois, la vue d'Hélène avait tellement baissé qu'il n'y avait plus à espérer qu'elle pût jamais la recouvrer complètement, et, comme femme du riche fermier Preston, elle n'aurait plus besoin de s'en servir, bien plus, elle pourrait même, si bon lui semblait, rester les bras croisés tout le jour durant ; ensuite ce n'était pas une petite charge, pour une jeune veuve sans ressources, que celle d'un garçon à élever, et, pour en venir à bout, l'autorité d'un honnête homme bien à son aise n'était pas chose à dédaigner. Ainsi raisonnant, tante Fanny se réconcilia si bien avec l'idée de ce mariage, qu'elle vint même à en parler plus fréquemment et plus volontiers que ma mère, qui, à partir du jour où elle eut engagé sa parole à William Preston , ne sourit plus jamais, et n'osa pour ainsi dire plus lever les yeux. A partir de ce jour aussi sa tendresse pour son fils, si grande qu'elle eût toujours été, sembla s'être encore accrue; elle ne cessait de parier à l'enfant quand elle était seule avec lui, quoique le pauvre petit fût trop jeune encore pour comprendre le sens de ses paroles plaintives, et pour la consoler autrement que par ses caresses.
Le jour du mariage, William Preston emmena sa femme pour l'établir maîtresse de sa riche métairie, et tanle Fanny retourna à son village, distant d'un couple de milles seulement de la nouvelle habitation de sa sœur.
La suite à la prochaine livraison,