‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 109 sur 314 · CHANNING · texte numérisé non relu

CHANNING

Fin. — Voy. p. 122.

En 1830, épuisé par ses travaux , Channing dut all^r chercher aux Antilles un abri contre les rigueurs de l'hiver; là, il trouva l'esclavage d'autant plus cruel que les colons étant presque toujours absents, les malheureux esclaves y sont sous la dépendance d'agents mercenaires; toutes ces pénibles émotions, tous ces souvenirs de l'esclavage en Virginie, refluèrent à son cœur i la vue des scènes horribles dont il était chaque jour témoin ; aussi, lorsque, en 1831, il revint à Boston, il s'adressa ainsi à son troupeau : « Rien ne peut donner une idée des maux de l'esclavage; ces maux sont surtout moraux; mais, en agissant sur l'âme, ils engendrent aussi des souffrances corporelles terribles. Autant que l'âme humaine peut être détruite, l'esclavage en est le destructeur

i L'avenir, pour l'esclave, n'est qu'une répétition du passé; il n'a point d'espérances, et si à cela vous ajoutez l'ignorance dans laquelle il est élevé, vous comprendrez qu'il s'abandonne à la jouissance du moment, qu'il devienne une créature sensuelle, qu'il continue à être aussi peu

prévoyant qu'un enfant, et qu'il se livre aux vices les plus grossiers. Ce sont ces dérèglements, joints iquelquefois à un travail excessif, qui font décroître la population esclave ; la maladie , la faiblesse et une vieillesse prématurée lui apportent une somme affreuse de souffrances physiques. Que sous de telles influences le sentiment de la justice s'éteigne , que ceux dont les droits sont à chaque instant violés ne comprennent pas les droits d'autrui , que les esclaves se fassent du mensonge et de la fourberie une habitude, et qu'ils profitent de chaque occasion qui se présente de voler le tyran par qui ils sont volés, tout cela n'est que trop naturel ; de sorte que tous les vices antisociaux s'unissent en eux aux vices sensuels, et qu'ils ne connaissent plus d'autre frein que la peur. »

La question de l'esclavage commençait à préoccuper sourdement les esprits; un ouvrier imprimeur, Garrison, fonda et imprima à ses frais un journal , le Libérateur, qui se fît l'avocat de la cause de l'émancipation des noirs et se répandit rapidement dans toute la confédération américaine. Alors se forma la Société de r abolition, qui, à son tour, se répandit partout, adressant les paroles les plus améres aux propriétaires, et réclamant Yabolition immé^ diate. Traqués, poursuivis comme des botes fauves, ces trop zélés partisans de l'indépendance des nègres furent, pour la plupart, tués ou brûlés sans pitié par les propriétaires exaspérés.

Ami de l'émancipation, mais assez sage pour comprendre

que rémancipatioD immédiate serait aussi nuisible aux esclaves qu'aux maîtres^ et qu'il fallait non-seulement délivrer les noirs, mais les préparer au bienfait de la délivrance, Channing dut condamner le zèle fougueux et intempestif de ceux qui risquaient ainsi de comprome tre la cause sacrée qu'ils voulaient défendre;- d'un autre c(^té, il lui fallut ranimer ceux que la maladresse et Tinsuccés des abolitionistes avaient refroidis ou qui, à Texemple des habitués de Fédéral street, trouvaient de mauvais goût la question dé Tesclavage. Placé entre deux excès, Clianning eut le sort ordinaire de la raison généreuse et de la philanthropie éclairée : il fut en butte aux traits des deux partis opposés qu'il avait également blâmés. Garrison surtout se déchaîna contre lui avec sa fougue accoutumée. Ce fut peut-élre l'époque la plus difficile de la mission de Channing; mais , tout en y conservant sa douceur naturelle, il y déploya une fermeté d'âme vraiment remarquable et il fut toujours à la hauteur des événements. D'abord il publia son Traité de l'esclavage, où tout est senti, élucidé, pesé avec tendresse , sagesse et impartialité. En aucun autre livre la grande question de Yesclavage, cette plaie des sociétés américaines, n'a été étudiée plus sérieusement et plus merveilleusement comprise que par le pasteur unitairien. Channing ne se borna pas à des écrits, quand des actes furent nécessaires. Boston, ville marchande, voulut témoigner de sa sympathie pour les propriétaires en convoquant un meeting pour flétnr les abolitionistes; alors, les propriétaii^es du Sud, encouragés par cette première démonstration en leur faveur, obtinrent de leurs présidents d'écrire à la magistrar ture du Massachussets, demandant qu'elle rendît des lois pour empêcher les aboUtionistes de se réunir et de publier leurs écrits : c'était menacer à la fois et la liberté de la presse et celle du droit de réunion ; mais c'était aussi donner un rôle nouveau à leurs adversaires, et les faire, pour ainsi dire , les représentants des droits menacés à cause d'eux. Channing le comprit ; aussi , quand Tafiaire vint au sénat , on le vit avec étonnement et admiration entrer, tout malade qu'il était, dans la salle des débats, s'avancer la main tendue vers Garrison , s'asseoir derrière le banc des abolitionistes , et , pendant plusieurs jours, les assister de ses conseils. Ils furent vainqueurs, et avec eux les deux grands principes que Channing avait surtout voulu défendre.

L'éditeur d'un journal abolitioniste ayant été massacré dans l'illinois, la ville de Boston résolut de repousser, par une manifestation publique , toute solidarité avec le parti qui s'était souillé d'un meurtre; après un premier refus, Channing obtint des autorités que la grande salle de réunion, Faneuil-Uall, fût mise à la disposition des signataires de la protestation ; il y prit ainsi la parole : « Je sais qu'il y a des hommes qui prétendront que ce n'est pas ici ma place, que ma voix ne devcait se faire entendre que dans les saints temples de la religion. Quoi donc! n'y a-t-il rien de sacré dans ce lieu? N'y avait-il rien de saint dans le cœur de nos pères quand, sous cette voûte, ils invoquaient la bénédiction de Dieu sur leurs luttes pour la liberté ? Il n'y a pas de lieu que de saintes actions ne sanctifient. Rien, rien au monde ne me tenterait de venir ici pour me mêler aux luttes des partis; mais quand une haute question d'humanité et de justice doit y être discutée, quand un grand nombre de mes concitoyens s'y réunissent pour protester contre la violence et le meurtre, et pour défendre les lois et la liberté de la presse , je sens que ma place est ici. J'ai la conscience que j'agis comme il sied à un homme, à un citoyen, à un chrétien. » Et quand un couvent catho- Uque du mont Bénédict eut été incendié par une populace insensée, il reparut en chaire pour y flétrir énergiquement les auteurs d'un crime aussi odieux.

Vers la fin de sa vie , il passait une partie de Tannée à la campagne , chez sa belle-mère , dans sa cbére Rhode- Island , son berceau ; là, il se plaisait dans la contemplation de la nature; son âme, qui avait eu tant de peine à se former, avait enfin atteint à ces hautes régions où ne soufflent plus les vents tumultueux des passions; elle y planait dans une douce sérénité : aussi, lorsque, sexagénaire, il fut interrogé un jour sur l'âge qu'il considérait comme le plus beau de la vie , il répondit en souriant : « Soixante ans. » On l'entendait souvent répéter, dans sa vieillesse : « Il me semble que plus je vis, et plus j'aime la vie; l'existence serait déjà un bienfait, ne fût-ce que pour voir ce ciel et cette terre ; la nature a toujours été pour moi une vraie amie, elle me donne plus que du plaisir, elle m'mspire une joie profonde et solennelle. »

La mort de sa mère et de plusieurs vieux compagnons de ses travaux évangéliques vint l'affliger sans l'assombrir; il recherchait de plus en plus l'affection des hommes qu'il aimait de plus en plus, non*seulement les vivants, mais les morts : < Tous ceux qu'anime l'esprit chrétien sont essentiellement unis, disait-il , car cet esprit a une puissance qui attache plus fortement que tous les autres liens. •

En 1842, au lieu d'aller, selon son habitude, passer l'été à Newport, Channing voulut faire une excunsion dans l'intérieur de la Pensylvanie ; pour fuir la fatigue inséparable d'une grande chaleur, il voyagea la nuit sur les canaux; mais il fut saisi d'une fièvre qui le retint un mois à l'auberge. Il alla faire une halte et prendre quelque repos àLenox, dans le Massachussets, pays de montagnes et de forêts, où une société peu nombreuse, mais choisie, se groupa autour de lui. Le 1*' août, il crut devoir pr<}cher, et il prononça son dernier sermon, qu'il termina par une touchante invocation au règne de Dieu. Ce discours produisit le plus grand eflet, mais lui ôta la parole pour plusieurs jours. Quand il fut mieux, il désira retourner à Boston; mais la fièvre le reprit à Bennington , et l'on dut appeler sa famille. Pendant vingt-six jours on passa alternativement de la crainte à l'espérance et de Tespérance à la crainte; enfin, le 2 octobre, qui était un dimanche, se truuvant plus calme que les jours précédents, il demanda qu'on lui lût le Sermon sur la montagne; et, comme on en achevait la lecture : « C'est assez, dit-il, ces paroles me donnent une consobtion immense; elles sont pleines de l'espérance divine de notre religion. » Le reste de la journée, il paria peu et d'une voix éteinte ; à mesure que le jour s'avançait, ses traits s'altéraient; on l'aida à se tourner vers la fenêtre , d'où la vue s'étendait sur des vallées et des collines boisées; on ouvrit les rideaux, le ciel était resplendissant, bien que ce. fût après le coucher du soleil; sa respiration devint de plus en plus faible, et il s'éteignit doucement, en contemplant cette terre et ce ciel qu'il avait tant aimés. Il était âgé de soixante-treize ans.

Son corps , transporté à Boston , y fut reçu au milieu des larmes de ceux dont il avait été le pasteur pendant quarante ans ; une adresse de condoléances exprima à sa veuve le vœu que l'enterrement fût fait aux frais du public. Pendant la célébration de ToSice, le cercueil ouvert fut placé, selon l'usage, au centre de l'église, et tousse pressaient pour venir contempler une dernière fois ce visage maigre et pâle que tant de nobles émotions avaient animé ; et quand le corps quitta le temple, on entendit tout à coup le glas funèbre de la cathédrale des catholiques, qui tintait pour le pasteur unitairien , hommage qui fit honneur à tous.

Les plus beaux titres de gloire de Channing se résument pour nous dans ces mots : il se sentit constamment pénétré d'un profond respect pour l'âme huma'me; il fut, en toute occasion , le défenseur constant de la liberté religieuse e

intellectuelle ; sa voix fut une des premières qui s'élevèrent contre Tesclavage ; elle en fut sans contredit la plus puissante, car elle parla à la fois au nom de Thumanité, au nom de la raison , au nom des intérêts sociaux ; enfin , si Channing fut une intelligence, il fut surtout un cœur, un cœur qui, malgré ses souffrances, après les années de lutte contre lui-même, fut toujours plein de reconnaissance envers Dieu pour le don sublime de Texistence ; un cœur qui, tout en voyant le Christ sous un autre aspect que nous ne le voyons , l'aima néanmoins avec admiration et attendrissement ; un cœur qui eut la passion de la charité !

Souvenez-vous qu'il n'y a rien de plus injuste et de plus ridicule que d'être tâché contre quelqu'un parce qu'il n'est pas de votre o[)inion. Les études, les intérêts, l'éducation des hommes varient tant, qu'il est impossible qu'ils aient tous les mêmes idées, et votre antagoniste a contre vous le même droit que vous prétendez avoir contre lui.

Le Spectateur.

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