UN BÉNITIER A RATISBONNE
La ville de Ratisbonne , que les Bavarois appellent Regensburg, est riche en curiosités amusantes du geni'e de celle que représente notre gravure. Il est impossible, ce nous semble, qu'on ne regarde pas avec intérêt ce coin de mur qui fait partie d'un des anciens bâtiments attenant au cloître voisin de la cathédrale; jadis, il était probablement i
Un coin de rue à Ratisbonne. >- Dessin de Lancelot.
la scène qui figure leur délivrance, on les voit à genoux devant un écusson fruste, mais où l'on distingue encore un cœur percé d'une flèche ou d'un trait d'arbalète.
LES SINGERIES DE CHANTILLY
Yoy. p. 11, 9i.
LE BAiy.
Peintures du château de Chantilly. — Le Bain. — Dessin de Foulquier, d'après une photographie. Tome XXX.— Mai 1862. 2«
Le sommeil n'a pas réparé les fatigues de la chasse et du bal. Cependant il faut paraître au petit lever des princesses, ou du moins remplir au dtner les devoirs d'une charge qui n'est pas tout plaisir. Déjà le soleil , glissant au défaut des volets et des rideaux, projette ses rayons qui s'élargissent en éventail. La dormeuse a senti à travers ses paupières la nuée de traits dorés s'abattre sur ses yeux ; ses prunelles, chatouillées, éblouies, se montrent et se voilent tour à tour. Elle s'éveille enfin et reste un moment dans un bîen-étre vague ; elle cherche en vain à ressaisir, à renouer le fil des rêves qui s'échappent comme les perles d'un collier rompu. Debout! debout! Le bain achèvera l'œuvre du repos de la nuit, assouplira les muscles, ranimera le sang et rendra la fraîcheur à ces joues pAlics.
Elle revêt à la hâte quelques vêtements négligés, et sort avec sa suivante; il faut gagner le pavillon des étuves sans être vue. La promenade matinale s'accomplit sans encombre ; de la grande terrasse où se voit la statue du connétable de Montmorency, l'on descend par un magnifique escalier dans les jardins, ]/ne des plus belles productions du génie de Lenôlre ; on y gagne l'orangerie placée sur la gauche, et Ton se cache un instant dans la serre de peur de surprise ; un jardinier dont on avait entendu la chanson dans le parterre passe et s'éfoigne sans voir les deux femmes; elles gagnent la galerie des Cerfs qui fait l'équerre avec l'orangerie, et atteignent enfin les cabinets réservés au bain. Nul ne viendra les troubler dans cet asile; à peine leurs oreilles pourront-elles saisir quelque exclamation , quelque rire assourdi par les murs et les tapisseries, car le même corps de logis renferme une salle de billard et un jeu de galet.
Le cabinet est simple et riche tout à la fois ; mais on y remarque certaines imperfections qu'on saurait aujourd'hui éviter : ainsi le dallage de marbre, pour être plus beau qu'un plancher, n'en est pas moins incommode et froid; le joli tabouret bien rembourré, et les pantoufles dont une a déjà quitté le pied de notre guenon , sont de trés-faibles garanties contre les rhumes ; une grande natte serait plus utile. Sans doute un lit de repos est tout préparé dans une chambre voisine, et sera bientôt bassiné ; mais le linge qu'il faudra jeter sur ses épaules au sortir du bain court risque de se refroidir dans la boite cylindrique en métal qu*on aperçoit h gauche. Enfin, si gracieux que soit le robinet au col de cygne , il est seul et ne peut fournir qu'une eau trop chaude ou trop tiède. Ces inconvénients notés, nous n'avons plus qu'à louer la belle forme et le poli de la cuve en cuivre, plus prompte à s'échauffer que les baignoires de marbre; les épais rideaux de taiïetas de la Chine, qui ne laissent pénétrer le jour que par le cintre des fenêtres, et les vases de parfums qui donnent une vertu balsamique à l'atmosphère humide.
Du temps de la Régence et de Louis XV, les salles de bain étaient l'accessoire obligé de toute maison riche, et les châteaux des environs de Paris en étaient pourvus. On en citait à Issy, chez la douairière de Conti; à Beilevue, oi\ se plaisait M">* de Pompadour, les étuves étaient placées sur la droite de la cour; Boucher les avait décorées de deux peintures mythologiques ; les bains occupaient à Versailles toute une aile du château ; Ruel possédait les siens. Il serait long et fastidieux d'énumérer tous les appartements de ce genre. Remarquons seulement qu'ils étaient presque toujours placés près des orangeries et des serres, sans doute pour épargner le chauffage ; autrement, j les eaux et les fontaines étaient si abondantes dans les ha- | bitations de plaisance, que bien des endroits eussent convenu pour l'établissement des bains. On peut même croire que, dans un château important, plusieurs logements particuliers de gentilshommes et de dames élégantes étaient
munis d'étuves. 11 ne faudrait pas remonter beaucoup plus haut que le règne de Louis XIV et de Charles 11 d'Angleterre pour trouver l'usage des soins de propreté assez peu répandu dans les classes aristocratiques. Ainsi, selon Hamilton, une beauté piquante de la cour, M^ Jennings, avait de l'aversion pour le bain. « Il n'y a, dit-il, point de chat qui craigne tant Teau. Comment! jamais ne se laver pour soi-même, et ne décrasser que ce qu'il faut nécessairement que l'on montre, c'est-à-dire la figure et les mains ! » 11 donne une assez pauvre idée des bains de la duchesse d'York, belle-sœur du roi; on voit qu'ils étaient divisés en deux compartiments séparés par un simple vitrage garni de rideaux : dans l'une des pièces, où les vêtements étaient laissés, se trouvait un canapé ou lit de repos; dans l'autre, les cuves. Ce qu'Hamilton dit de Jennings peut être appliqué à beaucoup de princesses du temps des Valois, et cette négligence de leur corps donne peut-être la raison de leur goût pour les parfums, goût fatal à Jeanne d'Albret, empoisonnée par des gants de senteur.
Si l'on cherche quelques indications sur le douzième et le treizième siècle , on trouvera des faits assez contradictoires. D'après une citation de Ducange, on sera tenté de croire que Henri 11 Plantagenet se baignait trois fois l'an, aux grandes fêtes; mais l'on sait aussi que des étuves publiques existaient dans les grandes et moyennes villes, à Provins, par exemple, où une vieille maison en bois porte encore le nom d'hôtel des Vieux-Bains, et, naturellement, à Paris. Peu à peu le rapport en fut si minime que les communes se décidèrent à les suppTimer; sans doute, comme il est arrivé pour tous les revenus vers la fin du moyen âge, le prix d'entrée; d'abord raisonnable, devint dérisoire sans avoir changé, et seulement par l'abaissement de la valeur des métaux précieux. Le peuple était teUement habitué à ses bains qu'un médecin, au quatorzième siècle , faillit être lapidé pour avoir conseillé de les fermer pendant la durée d'une peste.
La clôture des étuves publiques n'empêcha pas des spéculateurs d'en ouvrir de particulières, qui furent surtout fréquentées par les riches et jeunes seigneurs; on se fournissait là de nouvelles, comme dans les bains romains.
Tandis que la ville se lavait quelquefois, les habitants des campagnes professaient la plus superstitieuse horreur contre toute espèce d'ablution. Encore aujourd'hui , bien des esprits bornés conservent obstinément ce préjugé; combien de fois n'avons-nous pas entendu dire aux paysans : « Un tel est bien mal , on l'a mis dans les grands bains. • 11 serait bon d'apprenûre à ces amis de la malpropreté qu'ils se nuisent à eux-mêmes, qu'ils nuisent à la société même par leur négligence. Un homme sale ne sera jamais aisément le compagnon aimable d'un homme propre, et il importe vraiment à la concorde publique que la classe dite laborieuse s'applique , en soignant son corps comme son esprit, à effacer les dernières inégalités qui la séparent des classes qu'on appelle supérieures.
Mais nous philosophons, et déjà la cloche du château sonne l'heure du dîner. La baigneuse est sortie du bain, et, fraîche, rajeunie, joyeuse, elle court où la faim rappelle.