CONCOURS POUR LA TÈTE J)'EXPRESS10N
Dix-huitième siècle.
' Une séance du Concours pour la tète d'expression, gravure de Flipart d'après Charles Cochin. Dessin de Bocourt.
En 1759, le 6 octobre, le comte de Caylus soumelt«iit à 1* Académie de peinture des observations fort judicieuses sur la nécessité d'encourager les jeunes dessinateurs à mieux étudier les diverses expressions de la physionomie humaine, ce dont s inquiétaient assez peu, comme Ton sait, l'heureux Boucher et sa florissante école. L'Académie accueillit fort bien la pensée du généreux amateur, qui, ne voulant pas en rester aux paroles, fonda lui-môme, dés le lendemain 7 octobre, un prix pour « la tête d'expression. » Un concours fut aussitôt annoncé et ouvert : Dandré-Bardou le présida le 10 novembre. Ce premier essai démontra toute l'utilité de la fondation : les élèves, mal préparés, parurent tout déconcertés par un genre d'études si nouveau ; aucun d'eux ne fut jugé digne du prix. L'année suivante, leurs progrés étaient déjà remarquables ; le sujet était VAfflkixon :.on décerna le prix à Dumolard.
On raconte que, dans l'enthousiasme de cette sorte de renaissance, quelques dames d'une beauté célèbre tinrent à honneur d'offrir leur physionomie comme modèle aux jeunes concurrents. Si l'on en croit quelques contemporains, la grande tragédienne Clairon aurait « posé » dans l'un des concours, et ce serait elle-même qui serait représentée dans le joli dessin fait par Ch.-Nic. Cochin en 1761, gravé par J.-J. Flipart en 1763, et reproduit ici par M. Bocourt.
Tous \XX. — Juin 1862.
LES CHERCHEURS DE CRISTAL
PREMIER RÉCIT
Suite. —Yoy. p. 178.
Ils atteignirent enfin la vallée où dormait le lac mystérieux, où pyramidaient les cônes de gneiss aux formes tourmentées. La paroi que signalait la zone blanchâtre descendait dans le bassin en ligne droite. Elle l'assombrissait encore de son image, qui offrait partout une nuance d'un gris plus ou moins foncé. Ce n'était pas un médiocre travail que d'atteindre la bande lactée qui annonçait le merveilleux gisement. Elle dominait de cinq cents pieds environ la surface de Teau. Il fallut creuser des marches dans la pierre, marches bien rudes, il est vrai, et dont un montagnard seul pouvait faire usage; puis ouvrir le flanc du roc et y pratiquer un vestibule , lieu de halte pour les ouvriers, commencement d'une galerie qu'on serait peut-être obligé de pousser fort loin, car on ne sait jamais à quelle profondeur on trouvera le cristal. Ce labeur étrange, au-dessus d'un lac où le moindre faux pas les aurait précipités, divertissait les mineurs, l'habitant des Alpes ayant presque toujours la passion du nouveau et de l'inconnu.
Mais Joseph avait trop compté sur une prompte réussite ; l'automne diminuait les jours et abaissait la température, quand son impatiancelui avait fait commencer l'entreprise.
Si
Le froid ne tarda point à devenir assez vif dans ces régions inhospit^ilières ; le matin, avant que le soleil eût dépassé la crête des montagnes, les nuées lançaient par intervalles des bouffées de neige, comme ces poignées de fleurs qu'on jette devant l'ostensoir, le jour de la Fête-Dieu. Presque tous les travailleurs passaient la nuit sur du foin dans l'excavation ; il aurait fallu abandonner la recherche sans avoir obtenu aucun résultat, si les honnêtes gens n'y avaient rais beaucoup de bonne volonté. Enfin, on atteignit lé dépôt de cristal; mais, hélas ! ce n'était point ce qu'avait espéré Joseph. Au lieu d'un minéral pur, diaphane et brillant, qui eût augmenté sa fortune s'il s'était offert en grandes masses, on découvrit une espèce très -inférieure de cristal : il était jaune ou d'une teinte noirâtre, selon les endroits. On nomme topaze de Bohême celui qui a la première couleur, topaze enfumée celui qui a la seconde; ils sont peu estimés l'un et l'autre, et on les paye un prix minime, quand on veut bien les acheter. Quoique le gisement fût considérable, il ne pouvait indemniser Ottmann de ses dépenses; il ne valait pas la peine d'être exploité. Ainsi échoua la première tentative de l'ambitieux paysan ; mais ce revers n'abattit point son courage.
L*hiver lui sembla d'une longueur inusitée; il avait hâte de commencer des recherches nouvelles, et entretenait le ferme espoir qu'elles lui procureraient une subite opulence. A peine pouvait- il attendre, pour se mettre en chemin , que le printemps eût dégagé les hautes montagnes de leurs neig'es profondes et terribles. Son enthousiaste confiance le porta même à augmenter le nombre de ses auxiliaires. La belle saison, néanmoins, se passa en efforts inutiles. Les dépôts que l'on trouva n'étaient point d'une eau assez belle, ou assez étendus poijr procurer le moindre bénéfice. 11 perdit, au contraire, des sommes importantes, car il payait, il nourrissait les travailleurs, et il fut même obligé de leur fournir les outils d'acier fin qui entament seuls les roches dures où se forme le cristal.
Ces essais dispendieux et inutiles inquiétaient au plus haut point la bonne Mariette. Elle avait été jusque-là contente de sa position, de sorte qu'elle blâmait à la fois l'imprudence et l'avidité de son mari.
— Qu'avons-nous besoin d'augmenter notre fortune? lui dit-elle un jour. Ne vivions-nous pas heureux? N'étions-nous pas aimés, considérés? Notre bien n'assurait-il pas l'avenir de nos enfants? Et si tu voulais à toute force devenir 1« plus riche habitant de Guttanen ou de l'Hasli, mieux valait employer une méthode sage, régulière, depuis longtemps éprouvée, qu'un moyen problématique et hasardeux. Que ne soignais -tu sans relâche tes intérêts, au lieu d'aller perdre ton temps et risquer ta vie en poursuivant les chamois? Tu négligeais tes affaires pour courir le long des précipices, et maintenant tu exposes pour des rêves tout ce que nous possédons. Abandonne, je t'en supplie, un projet insensé ! Vois comme nos épargnes ont fondu entre tes mains, comme nos ressources diminuent tous les jours; n'aventure pas ce qui nous reste. Si tu causais follement ta ruine, on se moquerait de toi , au lieu de te plaindre.
Mais elle priait en vain l'opiniâtre montagnard. Ses pleurs mêmes ne purent le fléchir ; le regard fixe et le front soucieux , il l'écoutait à peine. Un plus rude conseiller, l'hiver, le sombre hiver des Alpes, calma sa fougue et interrompit ses travaux. Mais, n'ayant point changé de résolution, il attendit le printemps avec impatience. Comme tous les spéculateurs, comme tous les joueurs, il s'exaltait de plus en plus; il voulait, cette fois, tenter un coup décisif, ne garder aucun ménagement et parvenir quand même h son but. Ses essais infructueux ayant dévoré une •partie de son bien, il ne pouvait accepter ce pialheur
comme un arrêt définitif du ^rt : était- il croyable qu'il ne rattraperait point ce qu'il avait perdu et n'y joindrait pas un magnifique supplément? Ainsi se font illusion tous les téméraires qui ont livré leur fortune aux caprices du hasard.
Mais une chance funeste sembla poursuivre Ottmann. Il eut beau faire sonder plusieurs rocs à la fois, employer le pic et la poudre, augmenter le nombre des travailleurs, aucune de ses tentatives ne réussit, aucune ne l'indemnisa de ses dépenses. Les trésors qu'il avait convoités semblaient le fuir, et l'indigence s'acharnait, îtu contraire, à forcer sa porte. Quand novembre épaissit les brouillards, déoliafna les rafales'et entassa les neiges dans les .vallons comme sur les hautes cimes, Ottmann était ruiné.
Il passa l'hiver au milieu des plus sombres préoccupations. Depuis qu'on le savait pauvre, la dureté humaine lui apparaissait dans tout son jour. Les mains, les cœurs, étaient fermés pour lui ; ceux mêmes auxquels il ne songeait point à demander du secours, se mettaient en garde contre ses emprunts; on n'allégeait pas sa jmisère et on l'attristait par d'inutiles affronts. Trop heureux quand il ne lisait pas le mépris sur les figures, quand son espoir trompé ne devenait pas un sujet de moquerie !
Et les souffrances, les privations de sa famille, comme elles augmentaient «a propre douleur! Mariette loi adressait peu de reproches , mais elle maigrissait , elle pleurait en silence, et le muet chagrin dont elle était accablée navrait le cœur d'Ottmann. Elle se voyait perdue sans retour, condamnée au supplice de la misère; pour ceux qui ont connu le bien-être, pour les femmes principalement, c'est une idée insupportable. Les demandes, les plaintes naïves de ses enfants, étonnés de ne plus vivre comme autrefois, d'éprouver des besoins que-leurs parents ne pouvaient satisfaire, la plongeaient dans la désolation. Elle ne savait que leur dire, les prenait sur ses genoux, les couvrait de larmes et de baisers. :^
Un incident chagrinait et préoccupait surtout Joseph. La dernière de ses expéditions malheureuses avait été dirigée contre un immense colosse de feldspath , qui semblait tenir cachés dans ses entrailles des fiions d'une richesse inouïe. Plusieurs bandes laiteuses en rayaient la surface, et le suintement nécessaire à la formation du cristal s'en échappait avec une abondance inusitée. On l'appelle le Lœffelhorn. Des pics moins hardis, mais non moins sévères, entourent ce géant, comme des soldats escortent leur chef. Vis-à-vis se dresse un autre rang de montagnes qui paraissent les défier, les provoquer à la lutte. Dans la vallée sauvage, inculte, inhabitable, qu'ils dessinent, commence, quelques centaines de pieds audessus du Lœffelhorn , un des glaciers monstrueux d'où sort l'Aar, le plus impétueux courant de la Suisse et conséquemment de toute l'Europe. La froide masse se prolonge cinq lieues au delà, entre des pitons escarpés sur lesquels glisse la neige, et qui offrent l'apparence d'une double scie aux teintes noires, aux dents irrégulières. A sa base s'ouvre une grotte merveilleuse, dont la voûte semble taillée par les génies, tant les courbes en sont géométriques. Cette arche de diamant abrite, un bassin oi\ viennent se réunir les divers filets d'eau qui glissent sous l'immense bloc de glace. La rivière en sort, déjà puissante, déjà terrible. Elle bondit vers le Lœffelhorn, et là tombe dans un gouffre avec un bniit majestueux, avec une sorte de roulement sublime. Le nuage d'humide poussière qui flotte constamment au-dessus du précipice forme , pendant le jour, un splendide arc-en-ciel , et prend , la nuit , des teintes d'opale, quand la lune, assise sur un trône de vapeurs, laisse flotter son manteau d'argent au milieu des ténèbres.
Pour atteiqdre le pied du Lœffelhorn, précisément au-
dessous de la ligne blanchâtre , il avait fallu jeter une planche d'un bord à l'autre de l'Aar, pont rustique et dangereux qui tremblait sous les pieds; à vingt pas grondait la cascade. Une ride naturelle de la pierre, où Ton avait creusé des gradins, permit d'atteindre le gisement. On avait ensuite taillé dans les flancs du roc une galerie profonde, espérant toujours parvenir au dépôt cristallifére. Ottraann, qui aventurait son dernier, enjeu, pressait les travailleurs; à chaque coup de pioche, il comptait voir briller le filon transparent, qui devait l'indemniser de ses efforts et de ses dépenses. Les montagnards, cependant, avaient beau s'évertuer, ils ne rencontraient partout que la pierre. Enfin la bourse du spéculateur se trouva complètement vide, et Joseph dut renoncer à l'entreprise; détermination cruelle, mais nécessaire, inévitable. Il rentra chez lui pauvre, abattu, dénué de ressources, et chercha inutilement du travail pour gagner sa vie. Pendant qu'il vendait ses meubles, ses bijoux, ses armes de chasse, afin de ne pas laisser périr sa femme et ses enfants, il était en proie aux plus tristes pensées. Son désœuvrement ajoutait à sa mauvaise humeur; il avait tout le loisir de considérer sa fâcheuse situation , sans pouvoir rien faire pour l'améliorer. L'imprudent villageois était comme un matelot immobile sur un navire qui sombre, attendant la mort et la voyant venir.
Pour employer son temps d'une manière quelconque, il allait souvent rôder prés du Lœffelhorn. Ces vallées nues, ces pics stériles, ce glacier redoutable, ces majestueuses et funèbres régions s'accordaient avec les sentiments de son cœur. Il examinait de loin la galerie où avaient échoué ses dernières espérances, où il avait englouti ses derniers écus. Un suintement perpétuel humectait le rocher comme auparavant, et Joseph se disait que si les fonds ne lui avaient point manque, il aurait sans doute vu le succès couronner enfin ses opiniâtres efforts. Puis il se dépitait contre le malheureux incident qui l'avait désarmé pendant la lutte , au moment d'obtenir la victoire.
Sous l'empire de ces préoccupations, il rêva, chose bien naturelle ! qu'il travaillait dans le fond de la grotte, creusant la pierre avec le maillet et le ciseau ; telle était son ardeur à l'ouvrage que la sueur coulait de son front. Il enlevait le quartz blanchâtre qui lui promettait des trésors. Fouillant à droite, à gauche, devant lui, aucune veine brillante ne se montrait, ne stimulait son courage. Sa persévérance ne faiblissait pas néanmoins; il frappait, il entamait toujours le roc, sans tenir compte de la fatigue. Il lui semblait que sa vue perçait la pierre, et qu'au loin , dans une ombre mystérieuse, une clarté d'un vert pâle brillait comme une étoile. Rien n'en troublait la lumière, qui paraissait inviter le chercheur A poursuivre. Ottmann se sentait comme fasciné par la douce lueur, et il creusait, il s'éveituait , il faisait voler autour de lui des morceaux de pierre... Puis, tout à coup, il s'éveillait aux premiers rayons du jour, et apercevait le dénùment de sa cabane.
Deux fois le même rêve agita son sommeil , sans qu'il lui attribuât grande importance. Mais, la troisième fois, son imagination en demeura saisie. « Cela ne peut être un effet du hasard», pensa-t-il. Et le montagnard obstiné prit la résolution de tenter une dernière épreuve. Mais pour qu'elle offrit la moindre chance de réussite , il fallait pouvoir travailler un certain nombre de jours, emporter conséquemment une provision de pain. Or comment l'acheter, cette*provision, puisque Ottmann ne possédait plus S|u*une chèvre, et que cette chèvre était nécessaire à la amille? Après avoir médité, délibéré, il forma le projet de la vendre ; ni les objections ni les prières de sa femme ne purent, comme on le sait déjà, l'empêcher d'accomplir son dessein.
Lorsqu'il fut sorti de la cabane, il alla droit a l'auberge où était descendu la veille le boucher Gunther. C'était un gros garçon aux cheveux crépus, à la face rubiconde. Il avait toujours le mot pour rire, car son commerce prospérait; on eût dit que les florins venaient deux-mômes tomber dans son escarcelle. N'ayant nul souci pour le présent, il était sans inquiétude pour l'avenir. Il faisait dans les villages de fréquentes tournées, achetant les veaux, les moutons et les chèvres. La pauvreté des montagnards lui procurait souvent des marchés très -avantageux, où il payait les bestiaux la moitié de leur prix. Non-seulement il était fin , mais il cachait sa finesse sous une apparence de naïveté ou de bonhomie. Son rire sonore étourdissait la méfiance , et donnait lieu de croire qu'on avait affaire au plus simple des hommes.
Dès que Joseph, le trouble sur le visage, lui eut offert sa chèvre , il se montra disposé à l'acquérir. 11 lui versa même une chope de bière, comme pour l'amorcer, prit des cordes et se mit en chemin avec lui. Ce n'était pas sans émotion que le spéculateur agreste le menait vers sa cabane. Il y avait laissé Mariette dans la désolation, et prévoyait bien qu'il ne pourrait, sans une lutte ouverte contre sa femme, livrer la bête nourricière. Mais si vive que fût la résistance, il était décidé à la vaincre.
Au moment où il approchait de sa pauvre demeure, il aperçut la ménagère dans le courtil qui la précédait, assise sur un banc autour duquel jojuaient son garçon et ses deux petites filles.
— Allons, vite, dit-il en grossissant sa voix pour se donner du courage, qu'on fasse sortir la chèvre; mon ami Gunther va me la payer comptant. Nous ne pouvons rester comme nous sommes; il faut en finir.
— Eh quoi ! mon ami, tu veux absolument... Mariette ne put en dire davantage, les pleurs étouffèrent sa voix. Ne perdant pas toute espérance néanmoins, elle fit signe à Élise, blonde espiègle aux joues roses, pour laquelle son mari avait une tendresse particulière. La friponne coumt en sautillant vers Ottmann, et lui dit d'une voix caressante :
— Oh ! papa, tu ne seras pas assez méchant pour laisser emmener Fanchette par ce vilain homme. Elle est si gentille; elle nous amuse tant et nous donne de si bon* lait!
— Il le lîiut, ma petite; je l'ai vendue.
— Eh-bien ! rachète-la, pour que nous la gardions.
— C'est impossible; Gunther ne voudrait pas.
— Oh ! il voudra bien. Et puis, s'il ne veut pas, je ne veux pas non plus qu'il prenne notre chèvre.
— Assez de babillage, dit rudement Joseph. Thierry, va chercher l'animal.
Thierry, voyant l'air impérieux et remarquant le ton bref de son père, n'osa répliquer. Il se dirigea vers l'étable où était enfermée la chèvre; bientôt il reparut avec elle, la tenant par le cou et regardant Joseph d'un air triste.
— Mon ami, s'écria la mère, je t'en conjure au nom du ciel , laisse-nous cette pauvre Fanchette , qui est notre dernière consolation ! Elle seule nous aime encore malgré notre dénùment, et ce sera presque un meurtre de la sacrifier.
Dans les circonstances extraordinaires, les animaux ont, comme nous, des pressentiments qui les avertissent de leur fin prochaine. Les bœufs reculent à la porte des abattoirs, et les oiseaux devinent de loin le chasseur. Dès que la chèvre aperçut l'ennemi de sa race , l'homme qui devait l'égorger, elle fut prise d'un frisson nerveux; tout son corps tremblait.
— Papa! papa! s'écrièrent les deux petites filles, vois comme cette pauvre Fanchette a peur ! Oh ! elle sent bien qu'on veut lui faire du mal, qu'on veut la tuer peut-être.
Ne le permets pas. Si tu la défends, nous t*aimerons bien.
Et les deux enfants, avec la naïveté de leur âge, se pendaient à la veste de leur père, allongeant leurs lèvres roses pour lui offrir des baisers. Otlmann sentit que son cœur s'attendrissait, et pourtant il ne voulait pas fléchir.
— Laissez-moi , petits démons, et rentrez dans le chalet avec votre mère. On va emmener Fanchette pour tjuelques jours seulement; elle reviendra.
— Si elle devait revenir, dit Élise, maman ne pleurerait pas.
Et la petite se mit elle-même à sangloter.
— Ce n*est qu'une chèvre, dit Mariette, et pourtant cela me brise le cœur!
— Terminons cette pénible scène, reprit Joseph; allons, Gunther, fais tes fonctions et emmène Tanimal.
Le boucher, qui regardait avec surprise Témotion causée par une affaire aussi simple, n'attendit pas que l'invitation lui fût répétée. 11 prit unre corde et s'avança pour lier la chèvre.
— Pas devant mes yeux! s'écria Mariette, ni devant ces enfants. Venez, venez. Après tant de chagrins, il fallait encore subir cette épreuve; aucune souffrance ne devait m'être épargnée !
A ces mots, prenant sa plus jeune fille par la main et suivie des autres enfants, elle se hâta de rentrer dans la maison. Les deux hommes restèrent seuls, comme des meurtriers qui s'apprêtent à faire un crime. Le boucher lui-môme n'attacha point la corde sans regret au cou de Fanchette. Le pauvre animal se mit à chevroter, comme pour appeler du secours. Élise n'y put tenir : elle s'élança hors de la maison , prit dans ses bras la tête de la victime, la couvrit de baisers et de larmes, tandis que Fanchette, comme si elle comprenait sa pitié , comme si elle voulait
lui en témoigner sa reconnaissance , lui léchait le visage. Ces preuves touchantes de mutuelle affection émurent le père, malgré ses efforts. -
— Si je n'étais pas misérable entre tous, si j'avais quelque autre moyen d'échapper au suicide, je ne sacrifierais pas cette amie de la maison.
Et il baissa la tête avec une expression d'accablement.
— Tout cela, dit Gunther, ce sont des enfantillages, des niaiseries. A-t-on jamais vu faire tant d'embarras pour une chèvre !
Comme il avait lié solidement la condamnée , il tira de sa poche cinq florins, qu'il présenta au vendeur. Joseph jcs accepta sans les compter, et sa main tremblait légèrement lorsqu'il les reçut. Le boucher tira hors du jardin la pauvre chèvre, qui résistait de toutes ses forces. Pendant quelques minutes on entendit sa voix plaintive, dont les notes s'affaiblissaient graduellement; elles cessèrent enfin d'arriver aux seuls auditeurs qu'elles pussent affliger.
Ottmann , secouant alors la tête, comme un homme qui cherche à raffermir sa volonté, appela son fils.
— Porte ces deux florins à ta mère, lui dit-il, et recommande-lui de ne pas perdre courage. Le moment est venu où le sort va se déclarer pour nous.
La suite à la prochaine livraison.
CE QU'ON VOIT SUR UN CHEMIN DE FER
Voy. p. 19, 67, 96, 123.