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PONTS ET VIADUCS. — LE PONT DE KEHL

C'est surtout aux difficultés exceptionnelles des travaux nécessaires à ses fondations que le pont établi sur le Rhin,

FiG. 1 . ~ Pont de Kehl ; Vue générale. ~ Dessin de Lancelol.

entre Strasbourg et Kehl, doit sa célébrité. Il a fallu recourir à des méthodes nouvelles, et l'on ne saurait donner trop d'éloges aux ingénieurs qui sont parvenus à les mettre en œuvre avec l'aide d'entrepreneurs habiles.

Mais, i part même les travaux de fondation de ses piles , le pont de Kehl est un des plus remarquables ouvrages de fer exécutés sur nos lignes.

Sa longueur totale est de 235 mètres. Il se compose

de cinq travées reposant sur quatre piles fondées en rivière et deux culées (piles extrêmes établies sur les rives).

Les deux travées extrêmes ne sont autres que deux ponts tournants dont chacun a 26 métrés de long; la figure 6, page 192, représente Tun de ces ponts tour-

nants, qu'on a ainsi disposés pour faciliter, en cas de guerre, la défense de Tune ou l*autre des deux rives du Rhin.

Le pont fixe, dont la longueur atteint 180 mètres, repose sur les quatre piles fondées en rivière; il occupe

FiG. S. ~ Pont de Kehl; Entrée du côté de la France. — Dessin de Lancclot.

donc les trois travées principales que Ton distingue tout d'abord dans la vue générale du pont (fig. 1). Il est constitué par trois fermes de treillis de fer que Ton aperçoit dans la figure 2. Ces fermes ont été assemblées sur un chantier spécial et mises en place à Taide de puissantes

machines, car leur poids n*est pas inférieur à deux millions de kilogrammes.

La partie la plus importante de la construction consistait, comme nous Tavons dit, dans la fondation des quatre piles en rivière. Malgré les énormes difficultés que

présentait ce travail, il a été achevé en moins d'une année (du mois de février 1859 au mois de décembre de la même année).

Dans la partie du Rhin qu'il s'agissait de traverser, le lit du fleuve se compose d'une masse presque indéfinie d'un gravier mobile qui se déplace à chaque crue. En été, le niveau des eaux ne dépasse guère les couches supérieures de gravier; tandis qu'après une grande crue ces mêmes couches sont atîouillées jusqu'à une profondeur de quinze mètres.

Les pilotis s'enfoncent difficilement dans un pareil sol; les épuisements sont impossibles; il a donc fallu recourir à un mode spécial de fondation, qui est d'ailleurs tout moderne et d'origine française.

Ce système est désigné sous le nom de fondations à l'air

comprimé. Denis Papin l'avait en quelque sorte prédit dès la fin du dix-septième siècle. Dans un mémoire imprimé en 1691, il annonçait « que l'on pourrait bâtir sous l'eau au moyen d'une cloche, en se servant de pompes à presser l'air. » Mais il y a très-loin d'une simple indication théorique à une réalisation pratique, surtout dans une question de construction. C'est seulement en 1840 que M. Triger a réussi pour la première fois à foncer un puits dans un terrain noyé par les eaux, en refoulant l'eau au lieu de l'épuiser, (puits de Chalonne, sur la Loire).

Depuis cette époque, ce système a été employé pour fonder les piles de plusieurs ponts importants (pont de Rochester; pont sur la Theiss, en Autriche; ponts de Màcon , de Lyon ; viaduc de Bordeaux pour la jonction de la ligne d'Orléans et de celle du Midi, etc.).

FiG. 3. — Pont de Kehl; Rive badoise. —Dessin de Lancelot.

Voici comment on procède pour fonder une pile à l'air comprimé.

On enfonce verticalement dans le lit de la rivière un tube ou colonne creuse formée de plaques de tôle rivées; le diamètre de cette colonne est de deux à trois mètres. A l'aide d'une pompe suffisamment puissante on refoule de l'air dans l'intérieur de cette colonne, qui est fermée h sa partie supérieure par un couvercle; l'eau cède aussitôt à la pression qu'exerce l'air comprimé, qui agit à la manière d'un ressort énergique ; le niveau de l'eau s'abaisse jusqu'audessous du bord inférieur du tube, qui se vide ainsi complètement.

On peut donc travailler à l'intérieur du tube absolument comme dans une cloche à plongeur, enlever les déblais et y établir une maçonnerie solide.

Mais il est tout à fait nécessaire que les ouvriers puissent entrer et sortir du tube sans que l'eau y pénètre ; il faut même que ces entrées et sorties soient très-fréquentes, a cause de l'enlèvement des déblais et du transport des matériaux.

Au premier abord , il paraît fort difficile de remplir ces condition», en apparence contradictoires. On y satisfait

cependant d^une manière complète en disposant à la partie supérieure du tube une chambre ou écluse à air qui e^t mise en communication avec l'air extérieur au moment où l'ouvrier y entre et qui est aussitôt refermée par lui. Pour pénétrer dans l'intérieur du tube rempli d'air comprimé, l'ouvrier n'a plus qu'à ouvrir une porte de communic<ition établie entre l'écluse et le tube. L'air comprimé se répand aussitôt dans la chambre , que l'ouvrier referme aussitôt derrière lui en descendant à l'aide d'une échelle dans l'intérieur du tube.

Chaque fois qu'un homme entre dans l'appareil ou qu'il en sort, l'écluse à air, qui se trouvait remplie d'air comprimé, est donc mise en communication avec l'air extérieur ; par conséquent, un certain volume d'air comprimé est ainsi perdu , et la machine employée pour refouler l'air dans le tube doit être suffisîimment puissante pour maintenir une pression constante à l'intérieur du tube, malgré ces perles souvent renouvelées.

Les dispositions que nous venons de décrire suffisent pour établir des piles sur des tubes de trois mètres de diamètre remplis de maçonnerie. Mais a cause du danger que présentent les affouillements dans le gravier du Rhin,

ces dimensions eussent été tout à fait insuffisantes : aussi les ingénieurs ont-ils dû recourir à des dispositions spéciales pour fonder d'énornies piles de 28 métrés de long sur 5 mètres de large; la longueur étant, comme toujours, dans le sens du courant.

On a commencé par établir un pont de charpente pro-

visoire sur des pieux de sapin enfoncés dans le lit du fleuve. Ce pont supportait les deux voies d'un chemin île fer de service; remplacement de chaque pile était entouré par d'autres voies portées aussi par des pieux et se rattachant aux voies du pont à Faidc de plaques tournantes. A quatre mètres au-dessous des voies entourant les piles on avait

FiG. 4. — Coupe longitudinale d*une des piles du pont de Kehl.

établi un plancher très-solide, complétant un échafaudage capable de supporter des efforts énormes.

L'appareil de fondation (représenté ligures 4- et 5) se composait de quatre caissons formés de plaques de tôle

épaisses assemblées sur le plancher dont nous venons de parler. Chacun de ces caissons avait sept mètres de long sur cinq de large ; il était ouvert à sa partie inférieure, de manière à former une véritable cloche.

FiG. 5. — Coupe transversale d'une des piles du pont de Kehl.

La partie supérieure (ou le couvercle du caisson) était | qui travaillaient quatre heures et se reposaient ensuite

percée de trois ouvertures surmontées de trois colonnes > pendant le même temps.

creuses. Deux de ces colonnes étaient terminées par des La troisième colonne, comme l'indiquent les figures 4 et 5,

écluses à air; elles contenaient des éclielles'sur toute leur ' traversait tout l'intérieur du caisson et venait plonger dans

liautcur et servaient à l'entrée et à la sortie des ouvriers, l'eau refoulée au niveau du bord inférieur du caisson par

Tair comprimé contenu dans son intérieur. Cette colonne était donc constamment remplie d'eau ; elle contenait une noria ou drague verticale : c*est ime chaîne sans fm portant des seaux qui viennent puiser le gravier nu-dessous du caisson, le remontent jusqu'au-dessus du niveau du fleuve et le versent dans des bateaux.

C*est par cette disposition ingénieuse qu'un enlève tous les déblais provenant du travail des ouvriers dans l'intérieur du caisson. Ce travail consiste à creuser le sol en poussant les déblais vers la drague. Le plus souvent, les ouvriers n'ont rencontré qu'un gravier peu résistant, mais quelquefois aussi une marne compacte et même d'anciens pieux qu'il a fallu scier.

A mesure que le caisson descend , on établit la maçon-

nerie de la pile en posant les premières assises sur son couvercle, absolument de la même manière que sur un terrain solide. Comme le poids du caisson, augmenté de celui de la maçonnerie, dépasse de beaucoup Li sous-pression de l'eau qui tend à soulever le caisson, il est nécessaire de le soutenir à l'aide de chaînes et de vérins (appareils de retenue) capables de résister à une charge de 800 000 kilogrammes.

Au pont de Kehl, pour les piles en rivière, on n'employa que trois caissons pareils à celui que nous venons de décrire ; mais pour les deux piles culées on se servit de quatre caissons juxta posés. Du reste, ces caissons étaient tellement unis qu'ils ont fonctionné absolument comme un seul caisson.

FiG. 6. ~ Poiit de Kehl ; Pont tournant. — Dessin de Lancelot.

Lorsque l'appareil de fondation eut pénétré jusqu'à vingt mètres au-dessous des plus basses eaux du fleuve, on remplit de maçonnerie l'intérieur môme du caisson ; on enleva les trois colonnes qui le surmontaient et qui étaient entourées par la maçonnerie de la pile établie au-dessus du caisson ; enfin on remplit aussi de maçonnerie les espaces vides laissés par les trois colonnes.

Les piles ainsi établies présentent toutes les garanties désirables contre les aflbuillemenls.

La suite à une autre livraison.

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