CHOUETTE BLESSÉE
Dans l'opinion des gens de la campagne, la chouette est un oiseau de mauvais augure, quelque chose comme un allié du prince des ténèbres, un suppôt de Satan, et par conséquent une créature abominable, haïssable à outrance. Il n'y a pas à disputer là-dessus : Voyez, vous dSra-t-on, ces grands yeux tout ronds, entourés de deux larges cercles pareils à des besicles portées sur le nez crochu d'une sorcière; écoutez cette voix sinistre, semblable à la crécelle stridente d'un démon, qui retentit le soir au crépuscule ou bien la nuit, quand il fait clair de lune, tandis que l'oiseau se tient immobile, perché sur quelque tombe du cimetière, ou bien, sur ses ailes cotonneuses, glisse dans l'espace obscur, comme un fantôme.
Aussi n'est-il pas de chasseur qui, rencontrant une chouette, ne s'empresse de tirer dessus; en vain le pauvre oiseau, blotti dans un buisson, ébloui par la lumière, fasciné par l'œil du chien, se débat et se défend , le mieux qu'il peut, du bec et des griffes : on ne lui fera pas grâce, on le tuera sans pitié. Ce n'est pas que l'on veuille de lui à titre de gibier; on lui en veut comme à un ennemi, comme à une bête scélérate et maudite. Le fermier, le laboureur lui-même, s'il peut surprendre une chouette, se feni chasseur pour cette unique occasion ; il ira chercher son fusil et abattra l'oiseau pour le clouer, les ailes étencfues, comme un trophée ou comme un exemple de juste châtiment, ^r la grande porte de sa grange.
Nous n'avons pas la prétention de réhabiliter complètement la chouette; nous n'y parviendrions pas; mais nous voudrions du moins plaider les circonstances atténuantes en sa faveur. Et d'abord, quoi qu'on en dise, c'est un bel oiseau : sa physionomie solennelle, son air sérieux et méditatif, son vol silencieux, son grave costume où toutes les demi-teintes, toutes les nuances pâles ou sombres se sont donné rendez>vous, sa voix même, sont admirablement en harmonie avec les heures et les lieux que l'Auteur de la nature lui a octroyés pour domaine. Souvenons-nous que les Grecs, que nul, en fait de sentiment artistique, ne saurait convaincre d'hérésie, l'ont choisi pour l'attribuer à Minerve.
En second lieu , les chouettes sont très-dignes d'intérêt par leurs vertus de famille , par leur fidélité conjugale et particulièrement par leur attachement exemplaire pour leurs petits. On a remarqué que ces oiseaux qui, en temps ordinaire, s'habituent assez aisément à la captivité, se montrent intraitables quand on les prend au moment des couvées; ils demeurent farouches, absorbés dans leur chagrin, et finissent par se laisser mourir. M. Moquin-Tandon raconte qu'un nid ayant été un jour découvert dans un trou de muraille , on prit la femelle et on laissa les petits : le mâle continua ^ les pourrir, redoublant d'activité, se mul-
tipliant en quelque sorte pour subvenir seul à leurs besoins. Mais la femelle captivç, privée des siens, refusa.toute nourriture ; elle était sur le point de mourir de faim quand on se décida à la reporter dans le nid , après s'être emparé du mâle. Celui-ci ne voulut pas non plus manger, et Ton fut aussi obligé, pour lui sauver la vie, de le rendre à sa famille. Le lendemain, père, mère, enfants, tout avait disparu. Comme les petits étaient encore incapables de voler, il fallait que les parents eussent trouvé le moyen de les transpprter eux-mêmes dans un autre die.
Enfm, les chouettes sont des oiseaux^utiles; elles nous rendent service en faisant la guerre <Vun grand nombre d'animaux nuisibles, tels que rats, souris, mulots, musaraignes et même lézm^ds et sauterelles. Selon le témoignage d'un observateur, lorsqu'elles ont des petits, elles portent une souris au nid environ toutes les douze ou quinze minutes (le matin et le soir, et aussi pendant les nuits
claires). En examinant les boulettes que ces oiseaux rejettent de leur estomac après la digestion, on a trouvé dans chacune d'elles de quatre à sept squelettes de souris; et il n*est pas difficile de recueillir, dans l'endroit qui leur sert de retraite , un plein boisseau de ces boulettes. Il est vrai que la chouette décime aussi l'aimable tribu des petits oiseaux chanteurs, et nous en avons pour preuve la haine violente que ceux-ci lui témoignent. Mais qui sait si elle n'est pas chargée de mettre une barrière à la multiplication exagérée de certaines espèces? Nos sympathies et nos antipathies, nos raisonnements même, ne sont pas toujours d'accord avec le plan du Créateur, et nous devons y regarder à deux fois avant de détruire un des rouages au moyen desquels la nature entretient l'équilibre général. Supprimez l'hirondelle, et (l'expérience en a été faite) voici nos campagnes infestées de myriades d'insectes qui menacent de les rendre inhabitables. Supprimez la chouette.
Chieu et Chouette blessée. — Dessin de E. Faivre, d*après son tableau.
et les mulots, les souris, les moineaux peut-être, vont dévorer nos moissons.
Il n'est pas impossible que si la chouette, au lieu de Remplir sa mission dans les ténèbres , eût chassé au grand
jour, sous les yeux de l'homme, elle eût été protégée, respectée autant qu'elle est honnie, et fût devenue parmi nous ce qu'était l'ibis chez les Égyptiens, nin oiseau sacré. La suite à une autre livraUon.