LETTRE DU 17 FÉVRIER
Voy. L XXVUI. 1860, p. 147.
Mon cher père, Ce n'est plus du séminaire de Saint-Louis que je vous écris aujourd'hui, mais du collège de Montaigu, ;\ Paris, rue des Sept-Voies, près Sainte-Geneviève. M. Braquemond, qui y a demeuré vingt-six ans, m'a procuré une place dans ce collège. Je suis pour enseigner les mathé-
Magasin pittoresque.
maliques et la physique une heure par jour, et pour cela j*ai la nourriture avec 250 livres par an , sur quoi cependant je suis obligé de prendre pour acheter du vin lorsque j*en veux boire. Je cherchais une place pour rester à Paris après mes cinq années d'études, et celle-là suffira pour m y retenir, quand même je n'en trouverais pas de meilleure. J*y suis depuis lundy au soir 14 février 1780, et je commence aujourd'hui mes premierres (sic) leçons.
Mon frère m'a annoncé, dans sa dernierre (sic) lettre, des provisions que je n'ai point encore reçues, peut-être les recevrai-je cette semaine. Je vous prie de m'envoyer sans faute la semaine prochaine 36 livres au moins, dont j'ai besoin pour acheter quelsques (sic) meubles et autres ustencilles (sic), et pour acheter du vin jusqu'à ce que j'aie reçu mon quartier de pension que je ne toucherai qu'an bout de trois mois , de plus quatre draps qu'on ne me fournit point ici. Vous pouvez par la même occasion y ajouter mon bréviaire ; vous chercherez dans mes livres un petit cahier de latin qui traite de physique et mon livre de mathématiques que mon frère connaît.
Il y a à Paris un certain genre d'empoisonneurs inconnu jusqu'alors. Ces malfaiteurs présentent du tabac dans lequel ils ont eu (m) soin de mettre une certaine poudre de perlinpinpin qui endort tout de suite et vous tient souvent endormi pendant quatre, cinq, six, huit jours, ce qui leur donne moyen de vous voler argent, montre, tabatière, etc. (*). Il n'y a point de jours qu'on n'en arrête quelques-uns, point de semaines qu'on n'en fasse danser plusieurs sur Téchafaud en place de Grève (*) ; cependant la société maudite n'est pas encore détruite. Heureux ici sont ceux qui ne prennent point de tabac ! On n'ose plus ny en présenter ny en recevoir ; ils empoisonnent aussi quelquefois le vin et les liqueurs. Ceux qui y sont pris en sont bien incommodés et en ont la tête dérangée. Ils ont fait bien des vols et des ravagç^ à Paris et aux environs ; ils passent dans les provinces et on doit se défier de gens que l'on ne connaît pas.
Je vou^" souhaite une parfaite santé. J'embrasse ma mère , mon frère et toute la famille ; bien des civilités à tous no^ amis.
Je suis toujours très-respectueusement, mon cher père, votre très -humble et très -obéissant fils ,
C..., Maître de conférence de physique au collège de Montai^oi ) rue des Sept- Voies près S" Geneviève, à Paris.
Je continue toujours d'aller en Sorbonne et d'étudier pour prendre mes grades.