UN MOYEN DE UR£ DANS LA PENSEE D AUTRUI
De même que toute émotion de l'àme produit un effet sensible sur le corps , de même lorsque nous donnons à notre physionomie une expression forte , accompagnée de gestes analogues, nous ressentons à quelque degré l'émotion correspondante à l'impression artificielle imprimée à nos traits. M. Burke assure avoir souvent éprouvé que la passion de la colère s'allumait en lui à mesure qu'il contrefaisait les signes extérieurs de cette passion , et je ne doute pas que chez la plupart des individus la même expérience ne donne le même résultat. On dit, comme l'observe ensuite M. Burke, que lorsque Campanella, célèbre philosophe et grand physionomiste, désirait savoir ce qui se passait dans l'esprit d'une autre personne , il contrefaisait
(•) 11 y a environ quinze ans , le même genre de cnrte a été constaté en plusieurs endroits de la France.
(*) On les rouait. Le mot danser est du plus mauvais goût.
de son mieux son attitude et sa physionomie actuelles, en concentrant en même temps son attention sur ses propres émotions (^).
LA BONDRÉE.
« Les buses sont des oiseaux ignobles, immondes et Jâches», dit Butfon. Nous oserons avouer que nous ne partageons pas cette opinion , ou plutôt cette impression du grand naturaliste.
Sans doute , pour la taille comme pour le caractère , la buse n'est qu'une faible copie de l'aigle royal ou du condor; mais oubliez ces rois des airs, laissez -les à leurs montagnes inaccessibles, à leurs immenses forêts, et la buse reprend son importance, retrouve sa dignité; elle est, après tout, l'aigle et le condor de nos campagnes civilisées, de nos plaines et de nos bois des environs de Paris. Sans elle, nous ne connaîtrions pas le plaisir de voir planer un oiseau de proie (de quatre pieds et demi d'envergure, s'il vous plaît), de suivre des yeux ce beau vol circulaire, si lent, si majestueux, qui tout à coup se fixe, se cloue dans l'azur du ciel , puis se laisse glisser si mollement sur les pentes douces de l'air, et nous n'aurions pas la joie, à trois lieues des faubourgs, en vue du Panthéon et des tours Notre-Dame , de nous croire au milieu des scènes les plus sauvages de la nature.
Admettons d'ailleurs que, sous le rapport du courage et de la fierté , la buse soit aussi pauvrement douée qu'on le dit , elle n'en a pas moins une grande vertu , une généreuse passion : de tous les oiseaux de proie, c'est elle qui pousse le plus loin le sentiment de la maternité. Elle nourrit et soigne ses petits beaucoup plus longtemps que tous les autres; eUe ne les renvoie jamais, ce sont eux qiH veulent s'en aller. Il parait que le mâle lui-même, quiand on a tué la femelle, prend à lui seul toute la peine et vient à bout d'élever sa progéniture. Bien plus, la buse est si bien faite pour la famille , elle aime tant les enfants que, faute des siens, elle est capable d'adopter et d'élever ceux des autres. On en cite un curieux exemple , observé dans la ville d'Uxbridge, en Angleterre, sur une buse qui vivait en captivité. D'abord honteuse, elle réprima ses instincts; mais peu à peu se familiarisant, devenant plus hardie , elle se laissa aller à manifester son désir d'être mère; elle ramassait tous les brins de bois qu'elle pouvait trouver et s'évertuait à en faire quelque chose qui ressemblât à un nid. Son maître la comprit et eut pitié d'elle; il lui fournit des baguettes, des brindilles, tous les matériaux qui pouvaient hii convenir : l'oiseau se mit aussitôt à l'œuvre et acheva un nid fort bien conditionné. On lui donna deux œufs de poule; elle les accepta bravement, les couva et éleva les poussins ôomme la meilleure des poules eût pu le faire. « Chaque année régulièrement, dit la Revue britannique qui rapporte le fait, elle couvait et faisait éclore une bande de poulets. En 1831, sa couvée se composait d'une bande 'de dix petits. Une. fois, son maître , croyant lui rendre service en lui épargnant l'ennui et les fatigues de l'incubation , plaça dans le nid des poussins nouvellement éclos; mais elle les tua tous. Elle traita ces poussins tout venus comme des intrus et des importuns, tandis que jamais poule de ferme ne fut plus soigneuse des poussins éclos par ses soins. Seulement, quand on lui apportait de la viande et qu'jelle la déchirait pour la distribuer h sa famille adoplive, elle paraissait mortifiée de voir qu'après quelques becquées prises dans cette viande, ses poussins l'abandonnaient pour courir après le grain qu'on leur jetait. »
(*) Du Sommeil, par Alfred Maury.
Ajoutons que Fa buse est susceptible d'attachement et de fidélité à Tégard de Thomme. Buffon en donne un exemple frappant que nous avons rapporté (t. XXVIIl, 1860, p. 155).
La buse (Buteo communis) est un bel oiseau qui mesure deux pieds de longueur du bout du bec à rextréroité de la queue. Son plumage est d'un brun foncé en dessus; en dessous, d'un brun roussâtre, varié de zones alternativement plus claires et plus foncées. Le bec est recourbé*, bleuâtre; l'iris et les pieds sont jaunes. Cet oiseau est
très -répandu et sédentaire en France. Il ne saisit pas sa proie au vol, mais il fond sur les levrauts, les lapins, les perdrix, les cailles; à défaut de gibier, il se rejette sur les lézards, les grenouilles et même les sauterelles. Il niche dans les bois de haute futaie, sur les chênes, les hêtres, les bouleaux, et son nid est composé de bûchettes garnies de laine à Tintérieur.
La buse bondrée (bondrée apivore, Pemis apivorus) est de la même taille que la buse commune. Mais il est facile de l'en distinguer au. premier coup d'œil. Elle est d*un
La Buse bondrée {Pernis apivorut). — Dessin de Freeman.
brun cendré sur le dos ; le cou et le ventre sont blanchâtres, parsemés de taches brunes triangulaires. Le bec est moins recourbé, plus allongé; les plumes qui garnissent l'intervalle entre le bec et l'œil sont serrées et taillées comme des écailles. La bondrée habite les contrées orientales de l'Europe; on la rencontre rarement en France. Elle est encore moins belliqueuse que la buse; elle ne
plane pas : perchée sur une branche, elle attend qu'une proie passe nu -dessous d'elle. Elle vit de petits reptiles, de larves d'insectes, surtout d'ab^eilles et de guêpes. Son nid ressemble h celui de la buse; mais quelquefois la kondrée n'en construit pas, elle trouve plus expédilif de s'établir dans quelque ancien nid de milan.