‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 189 sur 314 · DESSINS INÉDITS · texte numérisé non relu

DESSINS INÉDITS

Voy. p. 10.

L'un des rares mérites de Dccamps est de colorer le papier à l'égal de la toile; burin, crayon, pinceau, se

Une Femme d'Orient, par Decamps. — Dessin de Worms, d'après un dessin inédit communiqué par M"« Dccamps.

valent sous sa main. L'École turque (•) est une aquarelle; l'Histoire de Samson se déroule dans une série de dessins nierveilleux. Qui ne se rappelle l'incendie propagé par les nVoy. t.X,1842,p. 217.

renards, Samson et Dalila, Samson tournant la meule ou ébranlant le temple? Decamps a plié tous les procédés de l'art à toutes les exigences de son imagination forte et qui saisit le relief des choses.

Nous le comparions à Chardin ; mais c*est un Chardin plus poétique et tournant tout au beau , non pas qu'il ait précisément songé à la grâce des traits et au dessin pur des visages féminins ; seulement le ciel, les arbres, les ter-

rains, les murailles même, ce qui forme l'ensemble, Thorizon, le milieu de ses compositions, est plus beau que nature. Et ses figures, groupées ou solitaires, ont, à défaut de la beauté proprement dite, l'expression et le mou-

line Boucherie en Orient, par Decamps. — Dessin de Worms, d*après un dessin inédit communiqué par Mm« Decamps.

Tement. Il introduit la vie dans Tidéal. Il s'est composé un monde qui a existé , ou oui existe assez loin dé nous pour dépouiller la réalité bî^kl^t plein de belles étoffes, de turbans enroulés, non que le peintre aime les Turcs, mais il préfère les turbans aux chapeaux ; un monde où le soleil imprègne des murailles éblouissantes, et donne à des arbres vigoureux une verdure à la fois sombre et fraîche. Je me rappelle toujours une de ses grandes toiles, un Paysage d'Asie, si je ne me trompe : quels terrains jaunes et fermes, où Ton marcherait! quels feuillages touffus et profonds! Au-dessus de tout, un ciel d'un bleu particulier, une lumière pure et brûlante; au bas, une fontaine et des femmes qui viennent puiser de Teau. Le Joseph vendu par ses frères, dont une belle variante a été exposée au boulevard des Italiens, est une conception éclatante aussi y et qui ne permet plus d'imaginer autrement la scène; il n'y a pas là de fausse couleur locale, tout s*est passé ainsi.

Un tableau suave et qui fait envie, c'est une causerie sur une pelouse, dans une villa italienne. On voit au fond le blanc casino; des pins au faite arrondi, élégants et vigoureux, projettent leurs ombres cà et là; un paon se promène ; c'est un paradis terrestre. Un groupe aux riches costumes» couché ou assis sur le gazon, se livre à une joie pure, souriante, tempérée par la sérénité ré-

pandue dans l'air. Ailleurs apparaissent des sites attristés, d'une mélancolie grandiose, les murailles de Jérusalem vaguement dorées par le soleil couchant ; mais non pas les murailles d'aujourd'hui, celles qui entouraient la ville sainte au temps du Christ, et qui plus tard devaient tomber sous les coups de Titus. Decamps les a entrevues dans le crépuscule et les a relevées d'une main hardie.

Il s'est plaint d'avoir été jeté dans la peinture de genre par l'indifférence 'des gouvernements ; il aurait voulu décorer des édifices et écrire de larges pages sur la pierre. Dans la Bataille des Citnbres, dans Josué arrêtant le soleil, il a montré qu'il s'entendait à la grande peinture ; mais regretterons-nous que les circonstances l'aient toujours condamné au chevalet, aux toiles de dimension restreinte? Ce qu'il a de grandeur et d'éclat ne brilfe-t-il pas tout aussi bien dans ces petits cadres qui renferment tant de séductions? Les commandes auraient-elles laissé un champ assez libre à sa fantaisie? Dans quel palais, dans quelle église auraient trouvé place l'École turque, les Corps de garde orientaux, et ces ruelles blanches et nues où quelque boutique modeste jette tout à coup d'éclatants pôle -mêle? Son Eléphant, sa Panthère au bord d'une mare, ses Singeries humoristiques ('), car il aimait aussi

(0 Voy. t. XXIX, 1861 , p. 387, la liste des ouvrages de Decamps que nous avons publiés.

les animaux, il les eût dédaignés peut-être pour des sujets académiques. Et puis, les édifices qu*il eût décorés n'auraient-ils pas été le plus souvent fermés au public? Decamps aurait été presque perdu pour nous.

11 le sera, dit-on, bien plus sûrement par la dispersion de ses œuvres avidement disputées. De rares bonnes fortunes, telles que l'Exposition universelle de 1855, nous les ont fait voir réunies ; mais où les chercher aujourd'hui? A cela nous répondrons que si les musées avaient été aussi riches que les particuliers, nous trouverions au Louvre autant de Decamps qu'il y a de Bouchers ou de Greuzes. Possédons-nous beaucoup de Marilhats ou de Boningtons? et Delaroche, que nous reste- 1- 11 de lui? Les meilleurs tableaux d'Ary Schefl'er nous font également défaut.

On à essayé quelquefois de comparer Decamps à ses contemporains. Nous n'aimons guère les classilications qui assimilent les hommes de talent à des élèves concourant pour un prix; les critiques, en assignant un rang aux poètes et aux peintres , n'obéissent le plus ordinairement qu'à des préférences spontanées. Decamps vivra et occupera, sans aucun doute, un haut degré dans l'échelle des talents; mais il l'occupera seul, et sa renommée ne sera jamais confondue dans là gloire d'une école. A qui le rattacher? Il avoue avec fierté qu'il n'a jamais copié un pouce de t«ile. Sa personnalité est isolée ; jamais ses sujets ni sa manière ne le rapprochent assez des autres pour donner lieu à des comparaisons. Il est coloriste éminent, mais il dessine, il compose ; il a tous les talents qui conviennent à une certaine conception, à un idéal particulier et qu'on ne peut définii^. Ce n'est pas à dire que beaucoup de maîtres moins complètement doués n'aient poussé bien plus haut que lui soit le sentiment, soit te beauté des hgnes. Mais l'originalité reste son grand, son véritable titre ; c'est ce qui ne permet pas de le comprendre dans une hiérarchie.

11 y a quelque temps, nous vous donnions de lui un Prince d'Asie el son escorte passant un gué (voy. p. 10)» C'était un ciel fauve, rayé d'or, une eau claire et rapide, plusieurs groupes aux attitudes variées. Trois guerriers , relevant leur tunique, laissent voir des jambes vigoureuses ; deux éléphants, trompe en l'air et trompe baissée, s'avancent d'un pas grave; prés d'eux, un cheval se cabre, maintenu à grand'peine par son maître; par derrière, le reste de l'escorte est encore sur la rive, et les ombres se projettent sur le fleuve qui tremble.

Aujourd'hui le peintre vous introduit dans la boutique d'un boucher turc ou arabe. Princes et artisans sont égaux devant lui, pourvu qu'ils se prêtent à l'effet lumineux, pittoresque, où son pinceau excelle. L'art est pour Decamps le jeu de l'ombre et de la lumière sur tout être ou toute chose; il peindra aussi bien le vaisseau d'Ulysse abordant à l'Ile de Calypso , l'enfant prodigue au milieu des pourceaux, ou bien, comme dans notre gravure, un être indolent couché sur un banc de pierre, le dos appuyé à un pilier, tandis qu'un de ses aides s'apprête à dépecer un mouton pendu à un clou. Ce qu'il peint ici, ce ne sont pas des hommes, c'est le soleil.

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