ÉPISODE DES DERNIÈRES INONDATIONS DE LA HOLLANDE
Arie Dalhof est le propriétaire de l'une des plus jolies métairies du pays. Oui, vraiment I Voyez &a maison à un quart d'heure environ de la digue. Un bijou de ferme, n'est-ce pas? 11 y a six ans qu'elle a été recrépie à neuf» En bas, deux belles et bonnes chambres; à gauche, la cuisine; dans la cheminée, jambons et saucisses; à droite, au-dessus de la laiterie, la belle chambre, la chambre de cérémonie avec le servfte à thé sur la commode et le reste à l'avenant; derrière, i'étable et la grange.
Une bonne échelle conduit au grenier. Au-dessus de retable, voici le foin nécessaire à huit têtes de bétail qui vont bientôt recevoir la ration. Dehors, une bonne meule de blé et une de foin.
C'est en été surtout qu'il est agréable de voir la métairie d'Arie Dalhof. Deux poiriers, en face de la porte, donnent des poires grosses comme le poing; un gentil jardinet est planté de fleurs et de légumes; à gauche, le champ a deux acres; mais Arie Dalhof en a d'autres à bail.
Il y a six ans, Arie Dalhof n'était qu'un pauvre diable comme Tennis Kip et Klaas Hermen. 11 servait comme journalier chez Hendrik Bohnan, le gros fermier. 11 gagnait alors' quatre florins (*) par semaine et occupait , avec sa vieille mère, une mauvaise cabane que la diaconie (') lui laissait pour rien.
Or vivait prés de là une jolie fille que l'on appelait Hanneke Duif et qui plaisait fort à Arie. — « Eh bien, on les fiança?» direz-vous. —Vous n'y êtes point. L'argent était là. L'orgueil s'en mêla, non du côté de Hanueke, mais chez le père Duif; et si le vieux Duif n'était pas mort, Arie et sa mère demeureraient encore dans la cabane de la diaconerie. Ce n'est plus nécessaire. Duif mourut, et à ses derniers monients :
— Hanneke, dit-il à sa fille, marie-toi, puisque tu ne peux faire autrement.
Elle ne se le fit pas dire deux fois; elle épousa Arie, et la maison fût réparée. Depuis lors la mère Dalhof s'assit , la pauvre vieille, au coin du feu, et d'un bon feu. Avant la fb de Tannée un marmot vint réjouir la maison. Maintenant deux autres mangent aussi à la gamelle de famille, tandis que le numéro quatre en est encore au lait de sa mère.
Comme vous voyez , tout a marché à souhait.
Arie est un brave et digne homme. Pourtant les envieux prétendent qu'il fait un peu ses embarras. Ce n'est pas vrai. Il a de l'amour-propre , mais après tout il n'est pas fier. S'il rencontre Tennis ou Klaas, il leur dit, comme autrefois :
I') L'auteur de ce récit est on Hollandais, M. Gremer. (*} Le florin hollandais vaut 2 fr. 12 c.
{^\ Collège des membres notables de la paroigse, qui, dans les communautés protestantes , prend soin des pauvres de la circonscription.
Bonjour, les autres; comment va la santé?
Cependant on pourrait aussi lui entendre dire : « Chacun n'a que ce qu'il mérite. »
Quelques-uns murmurent en le montrant du doigt : « Il n'est tel qu'un fou pour avoir de bonnes cartes»; mais c'est l'envie qui les fait parler.
En ce moment , la mère Dalhof est à sa place ordinaire prés de la cheminée. La bonne vieille, roide de rhumatismes, retourne de la main droite, avec la pelle à feu, des pommes qui crépitent sur le foyer, tandis que de la gauche elle soutient son pauvre dos. Albert, le marmot de cinq ans, et Gertrude, qui va en avoir trois, fixent leurs yeux ardemment sur les pommes. Us ne demandent rien, car grand'mère ne pourrait les entendre. Grand'mére est sourde comme un pot.
Hanneke, la belle et fraîche ferdaiére, Hanneke a déposé sur le lit son Willem qui n'est pas bien portant. Avant de sortir son poupon du berceau pour lui donner le sein , elle va à la fenêtre, dont les vitres, malgré le gros feu que l'on a fait tout le matin, sont couvertes de minces découpures de glace. Elle regarde au dehors, mais n'aperçoit rien qui puisse l'étonner : du givre éclatant sur les branches dépouillées du poirier et un éblouissant tapis de neige aussi loin qu'elle peut voir. — Cet éclat fait mal aux yeux. — Pourtant elle regarde longtemps... Elle est inquiète. Elle jette à la bâte un regard sur le foyer pour voir si les enfants ne risquent rien près du feu. Non, Mariette dort encore, le petit enfant peut attendre. Un mouchoir sur la tête, elle court au dehors. Rien que du givre et de la neige. Les toits des maisons, la tour de l'église, sont ensevelis sous un linceul de neige. Là-bas, bien loin, au delà de la ferme de Wilkens, se déroule une longue bande noire, qui tranche le long de tout ce blanc. C'est la digue, Hanneke le sait bien : oh! l'on travaille là, de tout ce qu'on a de force, pour conjurer un terrible danger.
Depuis hier soir, Arie n'a été qu'un instant à la maison pour prendre une tartine et une tasse de café, et pour mettre une paire de bas de laine de plus.
.— Il n'y a pas de danger, la mère, a-t-il dit, nous viendrons bien à bout du monstre.
Il parlait des bancs de glace. Il l'a dit... pour la tranquilliser peut-être?... Peut-être le croyait-il vraiment? N'importe, il l'a dit, après tout.
La suite à la prochaine livrai$on.
; — La bonté a sa beauté qui orne jusqu'aux plus laids , visages.
j — Ce que nous voulons paraître prouve bien que nous ne nous trompons pas sur ce qu'il faudrait être.
Alfred Bougeaht.