Tome XXX. ~ Septembrk 186i
midi, celui même qui longe la station. Chemin faisant, je répondais aux questions de mon ami; souvent je les provoquais.
Magasin piTToftESQtJE.
Nous marchions sous les tilleuls, encore touffus malgré le déclin de l'été; à notre gauche s'étendaient de grands potagers qu'arrose la poétique Vouizie. Du côté des champs, c'était une verdure par endroits éclatante, puis des carrés de terre déjà moissonnés, lambeaux de couleurs diverses jetés sur les collines de Poigny et des Bordes comme une robe bariolée ; le soleil , qui se levait déjà tard , dépassait à peine le sommet des coteaux. Il buvait la rosée, dont Téclat humide rehausse d'une phosphorescence argentée les lignes du paysage; dans le vallon, une brume légère et qui serpentait dans les arbres trahissait le cours de la rivière.
C'était de quoi ravir un paysagiste ; aussi mon compagnon ne faisait guère attention que Tavenue tournante oit nous avancions du midi au levant, et de Test au nord, était soutenue et bordée u notre droite par de vieux murs flanqués do tourelles et rasés à hauteur d'appui pour ne pas gêner la vue. Je lui fis voir qu'ils prenaient pied dans un ravin assez profond encore, ancien fossé de la ville, où le trop-plein de la Vouizie s'épanche par un petit canal. D'ailleurs cette enceinte, élevée ou complétée par Thibaut le Chansonnier vers 1230^ lorsqu'H eut à lutter contre Érard de Brienne, n'a jamais eu l'importance des fortifications de la ville haute; son grand mérite est d'étayer les belles promenades qui entourent toute la ville et n'en sont pas le moindre charme.
Le rempart oriental est toujours solitaire; quelquefois, vers deux heures, un travailleur y mange ou s'y repose à l'ombre; un lavoir qu'on entend bruire à droite mêle des éclats de rire au frais murmure de l'eau. Mais quelques pas encore, et le silence est rétiibli ; le cimetière s'étend au pied des murs , triste , ombragé , rarement visité du soleil : l'aspect en est vraiment beau et austère; au milieu serpente la rivière, et l'on pense au Léthé de Virgile, à ce doux fleuve infernal où les 'âmes bienheureuses laissaient tous les souvenirs pesants, et rajeunies, allégées, puisaient le désir et l'énergie d'une vie nouvelle. Au-dessus du cimetière on danse le dimanche , quelquefois à Saint- Silas, quelquefois à l'Ermitage : ce sont des jardins situés à mi-côte. Plus loin et toujours à droite se fépandent sur une colline les maisons de Fontaine-Riante, le Hameau incendié d'Hégésippe Moreau.
Devant nous, le rempart élargi ouvre une noble perspective. Deux contre-allées bordées de vieux ormes font valoir l'étendue d'une longue pelouse od les fêtes du pays attirent deux ou trois fois l'an des acrobates et des marchands forains. Toute trace de murailles di^^paralt ici, et le terrassement se prolonge jusqu'au canal de décharge flanqué d'un parapet gazonné. Au delà de la Fausse-Riinèi-e on voit le champ de manœuvre, quelquefois animé par d'élégants carrousels. A la hauteur de l'église Sainte-Croix, que nous laissons sur la gauche, les murs se relèvent et coupent le rempart dans sa longueur en deux belles allées , Tune en contre-bas du côté de la ville , l'autre de niveau avec la pelouse et dominant la Fausse-Rivière : c'est ici que le dimanche réunit la société provinoise à l'heure où la musique du régiment veut bien lui donner un concert. Je ne crois pas que l'amour du clocher nous égare; mais ces deux avenues, ce canal, et les allées qui le bordent du côté des champs, donnent au rempart du nord une physionomie propre, plus éclairée que Ja profondeur des Jars â Reims et à Châlons, plus fraîche et plus naturelle que la splendeur de nos Champs-Elysées. Nous rencontrâmes quelques personnes matinales qui venaient de prendre les eaux ferrugineuses de la ville dans un petit temple néo-grec, et mon compagnon voulut boire comme elles. Je ne sais si le goût du breuvage lui plut, mais il en reconnut la fraîcheur.
Un moment assis sur le talus de la Fausse-Rivière, il admira d'un côté les importantes constructions de l'hôpital général, qui couvrent à mi-côte un terrain salubre, exposé au soleil ; de l'autre , des pentes abruptes escaladées par des sentiers herbus et glissants, des pans de murs énormes, tout ce qui donne à ce côté de la ville haute tant de sévérité et de sauvagerie. L'église et la tour formaient toujours le couronnement du paysage; mais la roideur du terrain inférieur, l'ombre qui règne au-dessous d'elles, en transformaient le caractère. Tout était solennité, force, rudesse même. La ligne de fortifications, malgré des interruptions et des brèches, était nettement dessinée par des poternes, des tours effondrées; on comprenait que l'enceinte particulière de la ville haute avait dû se rattacher par un mur dont on trouve encore des traces à la tour qui en était le centre , englober l'église et rejoindre le palais des comtes ou Châtel, situé sur la croupe du mont, au-dessus de la ville basse. Un donjon carré, étroit, très-haut, qui est encore debout et qu'on nomme Yhâtel des Brebans, devait être le point important de cette ligne intérieure.
Mais nous n'avons pas de temps à perdre ; suivons la principale enceinte: le rempart nous conduit à un endroit dit les Grandes-Planches, en souvenir sans doute d'un pont primitif qui traversait la petite rivière de Durtain ; il s'élève ensuite, et le sol est fortement rayé en large par les troupeaux de vaches qui descendent tous les jours à l'abreuvoir. Les murailles, à droite, commencent à prendre une tournure fiére; elles montent avec le terrain jusqu'à une poterne qui clôt le rempart et marque le point où les murs de la ville haute regagnent l'enceinte générale. Pour les montrer à mon ami dans toute leur beauté , je l'entratne à l'extérieur par une ouverture basse , le irou au Chat, et nous grimpons au milieu des arbres par les détours d'un sentier escarpé , le long des soubassements solides, et sous des tourelles inclinées qui nous couvrent de leur ombre. A nos pieds s'ouvre un ravin tortueux, charmant abîme de verdure; nous n'en sortons pas sans avoir besoin de reprendre haleine , mais mon compagnon ne lui en veut pas. D'ailleurs, nous voici au sommet du coteau, sur un terrain pavé qui était jadis le pont-levis de la porte de Jotiy. Le ravin se continue en vastes fossés aujourd'hui cultivés, où prennent racine des lierres magnifiques qui montent en draperies immenses jusqu'au faite des murailles et des tourelles nombreuses. Une allée plantée borde les fossés en face des fortifications, et nous mène a une grosse et haute tour postée au sommet d'un grand angle. C'est la tour aux Engins, antique arsenal où des cultivateurs rentrent leurs foins aujourd'hui; nous avons fait environ la moitié du circuit de la ville, et nous en longeons maintenant le flanc occidental. Un long mur muni de tourelles rattache la tour aux Engins à la porte Saint- Jean, qui est forte et bien conservée ; ce serait ici le cas de résoudre quelques diflicultés archéologiques, et de déterminer l'époque ou les époques précises de la construction. Nous renvoyons le lecteur à V Histoire de Provins de M. F. Bourquelot (t. !«^ ch. x!i); qu'il lui sufiBse de savoir que les pierres diamantées dont la porte est garnie ne peuvent en reporter l'origine aux Romains, et que toute l'enceinte provinoise a été bâtie du onzième à la fin du treizième siècle. .
Nous avons vu hier en arrivant le revers occidental de la ville haute, et nous y retournerons dans l'après-midi avec des crayons et des pinceaux; rentrons par la porte Saint-Jean et hâtons-nous de visiter la tour de Ceux et l'église Saint-Quiriace.
J'omets des ruines à gauche ; nous jetons un coup d*œil rapide sur la grange aux Dîmes, vieille maison du treizièffle
siècle qui a deux étages de caves soutenus par des voûtes et des piliers dont les chapiteaux sont ornés. Voici enfin la tour, alourdie par un massif de maçonnerie que les Anglais appliquèrent à sa base, coiffée de ce toit pointu qui déguise sa tête martiale , jadis crénelée. Les quatre tourelles qui la flanquent dans sa partie supérieure, l'épaisseur de ses murs (douze pieds), la grandeur des deux salles intérieures, tout donne Tidée d'une de ces forteresses féodales qui servaient autant de prison et d'épouvantail que de défense. On ne sait pas au juste la date de^sa construction ; mais le nom de César ne doit pas être mêlé à ses origines ; elle n'est pas plus ancienne que les murs en général. L'histoire locale abonde d'ailleurs sur elle en renseignements curieux, depuis le treizième siècle.
Celte guerrière, cette geôlière, a perdu sa figure terrible; aujourd'hui elle est sacristine, elle sonne la cloche au gré de la liturgie et de l'heure.
En face d'elle, à demi dérobée par une place plantée de grands arbres, s'élève la façade trop simple, trop nue de Saint-Quiriace. Au milieu du Cloître , ainsi se nomme le quinconce majestueux , on voyait , il y a peu d'années, les débris d'une tour écroulée au dix-septième siècle et qui portait les cloches. On ne sait si la nef s'y rattachait;, peut-être l'église est-elle restée longtemps inachevée; peut-être, enfin, le chapitre de Saint-Quiriace, qui occupait tout le pourtour du Clottre , n'avait pas jugé à propos d'orner un portail qui n'était pas destiné au public. La richesse des chapiteaux, la pureté des moulures, l'élégance des cintres brisés et des voûtes d'ogives avaient été sagement réservées pour les nefs , le chœur, la galerie de l'abside, et la jolie colonnade qui décore à l'intérieur le premier étage. Saint-Quiriace réunit les caractères du roman et du gothique : cintres brisés et pleins , moulure en dents de scie , qui semble avoir remplacé la grecque autour des grands arcs et des portails latéraux, enfin chapiteaux à figures, à entrelacs, à crosses et à enroulements végétaux , tout se réunit pour en rapporter la construction à la dernière moitié du douzième siècle.
L'église est surmontée d'un dôme souvent détruit , et relevé il y a une vingtaine d'années seulement. Il existait en pierres sculptées, selon M. Bourquelot, dès H 60, sous Henri le Libéral , et « sa masse imposante était couronnée par une statue colossale de sainte Hélène. Une pareille construction dut exciter alors une grande admiration; on ne connaissait en ce genre que la coupole du Panthéon h Rome et celle de Sainte-Sophie à Constantinople , les dômes de Venise et le Baptistère de Pise ; l'auteur du dôme de Sainte-Marie des Fleurs, regardé comme le premier des temps modernes, Brunelleschi , ne naquit qu'en 1377. » Je pense que le dôme primitif de Saint-Quiriace tomba de bonne heure et ne fut longtemps remplacé que par une flèche. Dans une estampe du dixseptième siècle, on voit un clocher. H est heureux qu'on ait rendu à Provins cette coupole qui , aux yeux des pèlerins, lui donnait un faux air de Jérusalem.
La tour sonne, et nous comptons ; ventre affamé, quoi qu'on en dise , a des oreilles , mais seulement pour l'hesre du repas. Notre excursion a été longue, et notre appétit excité par la vivacité de l'air nous force à descendre sans nous arrêter aux détails du chemin ; ni les maisons romanes qui avoisinent Saint-Quiriace, ni le collège (ancien palais), ni la vue charmante du Rubis (sentier jadis garni de broussailles), ne peuvent nous retenir un moment. Qui nous empêchera, d'ailleurs, de les visiter demain? Quand nous serons prêts, nous préviendrons le lecteur.
Si incomplet que soit notre tableau , il inspirera peutêtre â l'artiste, à Toisif qui cherche des promenades, le flésir (le yisi^îf Provins, pajs d'Hégésippe Moreau et de
Thibaut le Chansonnier, séjour qui mêle à la poésie des souvenirs le charme d'une nature fraîche et riante.