DES CIMENTS ET DES CHAUX HYDRAULIQUES
De tout temps on a su préparer et employer avec succès des chaux hydrauliques ; mais il s'emblait que leur matière première fiH le privilège de quelques rares localités. On sait
(lujourdliui qu'il est peu de départemenls où Von ne puisse lencootrer le calcaire argileux: on en doit excepter les pays granitiques, ceux du centre de la France par exemple, (le calcaire se trouve môme souvent dans les pays où les masses principales n*ont pas la composition des pierres i chaux hydrauliques. Du reste, lorsqu'il manque tout à fait, on peut, en réunissant les éléments principaux con-
tenus dans plusieurs dépôts naturels, fabriquer de toutes pièces les produits appelés chaux hydrauliques arlificielles. Les chaux hydrauliques remplacent avec un grand avantage les chaux grasses pour toutes les constructions, les bons mortiers employés à Tair ou sous terre, acquérant une résistance égale à celle de la classe moyenne des pierres à bâtir. Le mortier hydraulique employé de mars en juillet ré-
Carrière de ciment, à Grenoble. — Dessin de J.-B. Laurens.
siste très-bien aux gelées de l'hiver; mais il s'exfolie s'il n'a que deux ou trois mois d'âge : d'où suit la nécessité d'employer les ciments hydrauliques, lorsqu'il s'agit de fonder au milieu de l'eau des constructions solides, gâchés comme du plâtre; ils peuvent cimenter les divers matériaux et faire une prise solide assez prompte pour résister immédiatement à l'action de cet agent ordinairement dissolvant.
Avec un volume de ciment, un demi-volume d'eau, deux volumes de sable humecté et trois volumes de pierre
dure ou de cailloux, on prépare le béton. Tout récemment la ville de Lyon a construit de vastes réservoirs et une galerie de filtration en béton de ciment. Ces travaux offrent l'aspect de monolithes et présentent toutes les garanties de solidité et d'imperméabilité désirables. Dans le mois d'avril 1860, 300000 kilogrammes de ciment sont partis pour Tisthme de Suez, d'une seule station voisine des carrières de Grenoble.
Les Romains ne connaissaient pas la théorie ni la fabrication des ciments plastiques. Aussi beaucoup d'ouvrages
accomplis de nos jours eussent été impraticables pour eux. Il est rare de trouver dans les ouvrages romains de gros blocs; mais vingt siècles d'expérience confirment que la petitesse des blocs est la meilleure condition pour que l'agrégation formée avec le mortier hydraulique atteigne son maximum de résistance.
En se conformant aux principes maintenant adoptés pour la préparation de la chaux et des mortiers, on parvient à construire avec de très-petits matériaux des murailles qui ne le cèdent point à la pierre de taille pour la solidité, et qu'après trois ou quatre ans on ne peut attaquer que par la mine.
L'analyse chimique, toute simple qu'elle est, n'est peutcHre pas un moyen pratique à proposer au constructeur pour reconnaître la pierre i chaux hydraulique ; la cuisson et l'épreuve sont des indicés non moins certains qu'il est toujours facile de constater.
On peut, par exemple, profiter des fours en activité dans le pays pour y introduire quelques-unes des pierres à essayer; on les dispose seulement de manière qu'elles n'aient pas à supporter un feu aussi violent que celui qui est nécessaire pour cuire les pierres à chaux grasses, en diminuant la dose de charbon ou de houille aux environs des pierres à essayer.
La chaux hydraulique est bien cuite si elle est légère, si elle a une consistance crayeuse et si elle fait effervescence avec l'eau avant d'être éventée. Si le terme de la cuisson avait été dépassé, elle ne jouirait plus de ces propriétés. On le connaîtrait, du reste, a la vitrification de ses arêtes. En éteignant avec très- peu d'eau la chaux hydraulique, on aura une pâte forte, et une boule immergée dans l'eau devra faire prise après trois ou quatre jours.
Il est des pierres qui , cuites et pulvérisées sans avoir donné signe d'effervescence comme les pierres à chaux hydrauliques, forment une pâte avec l'eau et durcissent très-vite après l'immersion : ce sont les ciments; ces pierres se trouvent ordinairement à côté des* pierres à chaux hydrauliques. Les couches sont souvent enchevêtrées, l'aspect en est peu différent; les ouvriers finissent cependant par reconnaître une différence qui les guide dans l'exploitation.
Les ciments si connus de Pouilly, de Vassy, se trouvent dans le terrain du lias, à la base des terrains jurassiques. Jusqu'ici on ne les exploite que dans la région moyenne de ces terrains, dans l'étage oxfordien, lequel éUige se compose, dans les Alpes, suivant M. Lory, d'une série de schistes argileux calcaires, de marnes et de calcaires marneux d'une teinte noire générale, au-dessus desquels vient une grande assise de calcaire compacte très -solide, d'une teinte brune bitumineuse , plus ou moins foncée.
Le type de ces calcaires, dont l'aspect est identique dans toutes les. parties des Alpes, se trouve à Grenoble, dans le calcaire dit de « la porte de France », et ce nom est souvent employé par les géologues pour désigner cette partie supérieure de l'étage oxfordien des Alpes, dont les caractères sont si constants et si reconnaissables partout. L'assise des calcaires marneux à ciment et à chaux hydraulique présente un grand développement à Grenoble même. Elle se compose de calcaire argileux à pâte trèsfine, noire, toujours bitumineuse. Le bitume Hquide est souvent assez abondant pour suinter en gouttelettes qui se • rassemblent dans les fissures. La proportion d'argile est variable depuis 6 et 8 pour 100 jusqu'à 30 et plus.
Les couches où elle est environ de 24 pour 100 fournissent des ciments hydrauliques d'excellente qualité. Cette assise parait exister d'une manière générale au nord de
Grenoble jusqu'à Chambéry, et vers le sud jusqu'au canton de Vif. Sur le bord du Drac , on retrouve une couche importante de ciment susceptible d'alimenter une grande exploitation. Entre la couche de ciment de la porte de France et celle qu'on retrouve au-dessus de Grenoble à la porte Samt- Laurent, gît la masse de calcaire compacte qui forme la montagne de la Bastille. Ces calcaires, d'un brun enfumé , donnent la chaux grasse blanche et à peu près pure. Ils ont un aspect identique dans toutes les parties des Alpes et ressemblent au calcaire oxfordien du Jura, de l'Ardèche, etc. Ils forment les gradins inférieurs des escarpements de la vallée de Grésivaudan , depuis Gre- , noble jusqu'à Chambéry. Ces rochers, sur lesquels on voit s'appuyer les massifs de la Chartreuse , ont des teintes et des formes superbes, à pans verticaux. Des cascades nombreuses, aUmentées par les neiges ou par les nuages qui se condensent dans les régions supérieures , entretiennent des pâturages sur les plateaux qu'ils forment et une riche végétation sur les divers étages inférieurs et dans la vallée. C'est, du reste, l'aspect général des terrains jurassiques. C'est dans cette région que l'art du paysagiste trouve les mouvements de terrain, la richesse de végétation et les formes de rochers les plus dignes d'être reproduits. Sous ce rapport, le Dauphmé et le midi de la France sont trés-favorisés.
Sans les découvertes de la préparation de la chaux hydraulique (*), les fortifications de Paris auraient coûté deux fois plus d'argent et de temps; les Romains eux-mêmes n'auraient pas pu faire le tunnel de la Tamise.