LES ASSIGNATS NORD-AMÉRICAINS
Le 10 mai 1775. immédiatement après la bataille de Lexinglon, le congrès des colonies américaines (États-Unis) prépara sa première émission de papier-monnaie, et, le 22 juin, dés que la nouvelle de la victoire de Bunker-Hill fut parvenue a Philadelphie, deux millions de dollars furent mis en circulation, dans le but déclaré de pourvoir à la défense de l'Amérique. Vingt-huit citoyens, et parmi eux Franklin, furent désignés pour signer les billets, qui devaient être revêtus chacun ie deux signatures. En novembre de la môme année eut lieu une nouvelle émission de trois millions ^e dollars.
Les colonies confédérées furent appelées à concourir à l'amortissement de ces emprunts. La part la plus large incomba à la Virginie, qui fut taxée a 496 (KX) dollars. Puis venaient : le Massachussetts, 434 000 dollars ; la Pensvlvanie, 372000 dollars; le Maryland, 310 000 dollars;' le Connecticut, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, rÉUl de New-York, 248 000 dollars chacun.
A cette époque, New- York était une ville de peu d'importance et d'un commerce presque nul.
Malgré la garantie acceptée par les divers États, les émissions furent accueillies avec une certaine réserve. Le Congrès s'en émut ; il invita expressément les législatures particulières à passer des lois pour forcer le cours des billets, et, comptant sur l'effet de ces actes, il lança dans la circulation, du 22 mai au 7 novembre 1777, pour sept millions de papier.
L'extinction de la dette nationale fut la préoccupation consUinte des illustres membres du congrès révolutionnaire : c'ét;iit pour eux un engagement d'honneur. Cependant les campagnes de 1778 et 1779 rendirent encore nécessaires, la première une émission de 63 millions de dollars, la seconde une émission de 72 millions.
La valeur du papier en circulation atteignit, en 1 780, deux cents millions de dollars. Cette somme énorme (un milliard de francs) était représentée par des billets ne rapportant aucun intérêt , et dont le rachat , que ne garantissait aucun fonds spécial d'amortissement, ne reposait que sur les promesses d'un gouvernement révolutionnaire jusqu'alors mal organisé.
Le papier-monnaie devait donc tomber nécessairement, sans que le patriotisme môme le plus dévoué en pût arrêter la chute.
Le moment approchait, d'ailleurs, oii ce papier allait devenir inutile. Les billets des États particuliers se trouvaient tellement déchus de leur valeur nominale que le trésor lui-même refusait de les recevoir. Les billets continentaux se maintinrent néanmoins dans la circulation , quoique avec un décompte énorme , jusqu'en mai 1781, époque à laquelle ils ne s'échangèrent plus que dans la proportion de 500, puis de 1 000 dollars papier , contre iiii dollar argent, et cessèrent enfm d'être considérés comme monnaie courante.
L'annihilation fut si complète que les barbiers tapissaient leurs boutiques, avec des billots de banque, et (\{\c
C'i M. Alexandre Vattcmare s'occupe en ce moment d'un ouvijiîîe »ur rhîstoire complète du papier-monnaie, depuis 1690 jusqu'à nos
les marins , payés au retour de leurs croisières avec des paquets de billets, s'en faisaient confectionner des vêtements et se pavanaient dans les rues avec des habits qui auraient représenté autrefois des milliers de dollars.
La campagne de 1781 fut conduite avec de l'argent monnayé. Quelques billets d'États particuliers restaient cependant encore dans la circulation. Nous avons vu, dans la collection d'un amateur', un reçu de 3 300 dollars (16 500 francs), daté de Boston, 1781, et donné par un certain Thomas Knox pour avoir piloté dans le port, h son arrivée et à son départ, la frégate française l'Astrée, commandée par la Pérouse. Le prix de ce pilotage était, en espèces, de 20 dollars (100 francs).
Les billets émis par le Congrès étaient libellés comme suit :
Monnaie continentale»
No . __D0LLAR8.
Ce billet donne droit à . dollars espagnols monnayés,
ou à leur valeur en or ou en argent , en conrormité de la décision du Congrès en date du .
La valeur des coupures était échelonnée depuis un tiei^ de dollar (1 fr. 65) jusqu'à 80 dollars (iOO francs). Chacune d'elles portait une estampille d'une exécution plus que naïve, et une devise latine. ^
«Une devise emblématique » , dit Franklin, qui composa celles des billets continentaux, avec l'aide de Charles Thompson et des latinistes du Congrès, « une devise emblématique bien faite se compose de deux parties qui ne sont complètes et intelligibles que collectivement : l'âme, c'est-à-dire la figure ; le corps, c'est-à-dire la devise. Les devises des billets continentaux sont formées d'après cette règle ; elles ont trait à la lutte engagée entre les colonies et la tyrannique métropole, lutte qui a pour objet, d'une part, la liberté et toutes ses conséquences, de l'autre, l'absolutisme et le pillage organisé. »
Aussi, dans les devises dues à cette illustre collaboration, les allusions sont-elles d'une énergie à laquelle convenait seule la langue latine. Mais le sens en est parfois si obscur qu'une paraphrase est nécessaire, pour ne pas duc indispensable.
N« 1. — Billet de 4 dollars; 1775. — Un sanglier s'élance avec furie sur un épieu. Devise : Attt mors mit vita décora (Vivre honorablement ou mourir). Le sanglier
Assignats des États-Uuis. — N© 1 .
est un animal inoffensif tant qu'on le laisse jouir en paix de la liberté ; mais quand il est aux abois, il se retourne sur le chasseur et lui fait payer cher souvent son injuste témérité.
N* 2. — BxlUt de 5 dollars; i775, — \]n buisson d'épines qu'une main semble vouloir déraciner ; le sang qui dégoutte de cette main prouve qu'elle a été cruellement déchirée par les épines. Sustine vel absthie (Ne me touche que pour me soutenir, ou abstiens-toi). Le buisson, c'est
Aoi
l'Amérique; la main sanglante, l'Angleterre. « Plût à Dieu, dit Franklin, que cette main s'arrêtât et que ses actes futurs ne fussent guidés que par la sagesse et l'équité. Alors l'aubépine fkurirait et formerait autour d'elle un buisson infranchissable à ses ennemis. »
peut le blesser mortellement. Cette devise semble avoir été inspirée par le distique suivant :
« Siint (lubii eventus, incerlaque praclia Marlis; « Vincitur, liaud raro, qui propc victor rrat. »
Que l'on peut traduire ainsi :
ÏAi guerre a ses hasards, incertaine e^i la gloire; On est souvent vaincu bien pri^s de la victoire.
Assignais des États-Unis. — No 2.
N«» 3 et 4. — Billet de 20 dollars; 1775. ■— Une mer agitée, des vagues furieuses poussées d'un même côté par le vent, que personnifie une ttUc aux joues gonflées, enveloppée dans un nuage épais (n« 3). Vi concitatœ (Soulevées par la
violence). Depuis l'anliqnilé la plus reculée , le langage figuré a toujours assimilé le peuple aux grandes eaux, et l'insurrection aux vagues. Le peuple est tranquille par lui-même, comme la mer est calme. Ici , le soulèvement ne provient que d'une cause antérieure, figurée par la tête d'Éole.
Le nuage noir, c'est le Parlement anglais ; les colonies sont représcn-
No3.
tées par les vagues, qui se dirigent toutes dans un même sens , poiir montrer que la violence ' qui les a mises en ébullition a eu pour résultat leur unanimité. — Revers (n*» -t). Un soleil brillant, une mer tranquille, un vaisseau dont les voiles fasient, signe d'un calme plat. Cessante vento conquiescemiis (Dès que lèvent cessera, nous nous N" ^.
apaiserons). Cotte devise
est le corollaire obligé de la précédente. L'allusion, d'ailleurs, est transparente ; elle fiiit reposer sur l'Angleterre seule les conséquences de la guerre civile et lui indique les moyens d'y mettre fin.
N» 5. - Billet de S dollars; 1770. Combat d'un aigle et d'un héron. L'aigle tient la victime dans ses serres; il se croit vainqueur, mais le long bec du l:érnn lui perce la poitrine. La devise : Exilas in dubio est (La victoire est douteuse), semble un avertissement aux deux combattants; elle dit au héron (l'Amérique) de ne pas s'en rapporter, peur le succès de la lutte, aux négociations, mais de préparer les moyens de défense que lui a donnés la Providence; elle conseille à l'aigle (l'Angleterre) de ne pas trop compter sur sa force, puisqu'un oiseau plus faible
No 5.
N'» 6. — Billet de 8 dollars; 1776. - Une harpe avec la devise : Majora minoribus consonant (littéralement : Les grandes cordes s'accordent avec les petites). Par le corps de la harpe, on a voulu évidemment figincr le nouveau
No 6.
gouvernement, le Congrès continental ; les cordes représentent, soit les diverses colonies, de puissance et d'étendue inégales, soit les différentes classes de la population, réunies, grâce au Congrès, dans un tout harmonieux. La fin à tuie cnUrt livraison.