‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 233 sur 314 · PARKER · texte numérisé non relu

PARKER

Théodore Parker est né en 1810, dans l'État de Massacbusselts, non loin de Lexington, où l'étendard de l'indépendance a reçu, pour la première fois, le baptême du sang. Il descendait, en ligne directe, de ces premiers pèlerins qui, en 1621, cherelièrcnt dans le nouveau monde un libre champ à la pensée et au travail. Un de ses aïeux avait tiré le sabre et porté le mousquet dans la guerre de l'indépendance.

Son père n'était point riche. Constructeur de moulins et cultivateur, il tirait du travail sa modeste aisance. Parker, dans un écrit de ses dernières années. Expériences as a Minisler, parle avec effusion de ses parents, auxquels jamais il n'entendit prononcer « un mot irréligieux, une parole superstitieuse. » Il raconte dans cet ouvrage sa première éducnition. «Très-peu de livres, mais choisis, mais pleins, souvent relus, et dont il fallait tirer toute la substance ; C4ir il ne nous était permis d'abandonner une lecture qu'après avoir prouvé que le sens en était bien compris. » C'était d'abord la Ribic, â laquelle l'enfant s'attacha avec une telle ardeur qu'il lui en falhU une à lui. Li seule qu'on possédât , lumière de la famille , vénérable in-folio , ne pouvait être confiée à Théodore, â peine âgé de sept ans; mais il voulait avoir le livre saint : il l'eut. Ses heures de récréation furent employées à parcourir les collines sauvages des environs de sa demeure ; il y cueillait des airelles, petites baies acides et noirâtres que produit le myrtille ; dès que son panier était plein, il courait vendre sa récolte au marché de Rostou : il amassa de la sorte assez d'argent pour s'acheter une Rible que plus tard il montrait avec orgueil, vieille, usée, jaunie, comme le volume le plus précieux de ses riches collections. Des moyens analogues lui procurèrent successivement d'autres ouvrages. La bibliothèque paternelle, malgré son indigence, lui avait déjà fourni des classiques latins et grecs, qu'il lut d'abord dans les traductions, puis dans l'original. Enfin, il rencontra sur ces pauvres tablettes quelques-uns des grands poètes anglais, favoris de sa mère. Près d'eux s'alluma son fervent amour de la nature, et ce fut sans douté à ces sources fécondes qu'il puisa les poétiques tendances qui, plus tard, attendrissaient les sévères accents de l'orateur universaliste.

L'entretien de la vie matérielle, quelque simple qu'elle fiH, exigeait un labeur manuel. La hache de Parker abatr tait les arbres de la forêt; le jeune homme aidait son père, sans que la culture de son esprit en souffrît ; quinze, vingt heures de travail, soit de jour, soit de nuit, n'effirayaient pas sa yaillî^nte nature, et lorsque )a vocation qui sollici-

tait cette âme ardente lui fit sentir le besoin d'études spéciales, il se rendit â Cambridge, où, achetant par un surplus d'efforts un excédant de travaux, il d«niia des leçons pour subvenir à ses dépenses, et se fit admettre, à vingt-trois ans, â l'Université d'Haward. Rebuté par la vulgarité de cei'taines prédications, par le peu d'élévation d'âme de nombre de pasteurs, il hésita quelque temps entre la chaire et le barreau, La nécessité imposée aux légistes de faire passer la lettre de la loi avant l'inspiration de la conscience le repoussait de l'étude du droit ; enfin la large et placide éloquence de Channing, en ralliant Parker à la secte des unitairiens qu'il devait bientôt dépasser , acheva de le décider à prendre les ordres.

Esprit chercheur, {poursuivant la vérité h travers ses doutes, il interrogeait toutes les langues (â vingt-quatre ans il en savait dix ; il en savait vingt à l'époque de sa mort) : il s'adressait à tous les siècles, à tous les peuples, à toutes les croyances, demandant un point d'appui pour ses convictions errantes. N'est-ce pas vouloir l'impossible, cependant, que d'exiger l'évidence dans la foi? Il alla jusque chez les nations sauvages interroger les civilisations au berceau, et rapporta du moins de ses excursions une certitude : c'est que toutes les tribus humaines, quelque infimes qu'elles soient, « dès l'instant qu'elles ont une langue, ont aussi une religion. »

En 1 837, nommé pasteur de la petite église de Roxbur}', près de Roston , il devint immédiatement le recours, le guide, l'ami de ses soixante-dix paroissiens, dont il connaissait chaque homme , chaque femme, chaque enfant. 11 s'attachait â eux. avec une telle ardeur qu'il fallut huit années d'instances et de prières pour le décider â se rendre enfin aux vœux des nombreux disciples qui voulaient donner à son éloquence , à son ardente foi , un plus vaste théâtre.

Chose étrange, et qui ne se peut voir qu'en Amérique, ce fut une salle de spectacle qui s'ouvrit d'abord â ses prédications, et lorsque, en 1852 seulement, sa congrégation organisée et agrandie lui offrit un édifice mieux approprié au culte, voici quelles furent les paroles dont il salua, au départ, le ^félodéon(\m l'avait jusque-là recueilli :

« Il nous faut donc dire adieu à ces murs décrépits ; tous les éléments y ont été hostiles: le froid de l'hiver nous a glacés, la chaleur de l'été nous a brûlés ; souvent les émanations délétères d'un sol fangeux et les souillures emprisonnées ici durant une entière semaine ont vicié l'air que nous respirions ; souvent j'ai vu, jonchant la terre autour de moi, les paillettes semées par les danseuses qui avaient diverti, les heures précédentes, un tout autre public. Les associations d'idées reliées à cette salle m'étaient peu sympathiques. Des singes dansants, d'ignobles bouffons éthiopiens, plaisantant sur la misère et l'ignorance de l'esclave américain, occupaient ce local durant six jours, laissant derrière eux leurs traces, leurs instruments, leur odeur, leur haleine. Avons-nous songé à nous en plaindre? J'ai regardé que nous étions bien pourvus, et j'ai élevé vers Dieu mes actions de grâces pour l'abri de ces vieilles mais spacieuses murailles. Les premiers chrétiens se réunissaient dans les cavernes, dans les catacombes; la seule vraie religion ne trouva d'asile à Rome que parmi les sépulcres des morts. C'est dans une étable que brilla d'abord l'étoile du Christ. >»

Du haut de la chaire où il proclame que « nos actions sont notre véritable culte »» , voici le témoignage que Parker se rend à lui-môme :

« J'ai prêché contre l'oppression sous toutes ses formes ; contre la tyrannie de l'homme sur la femme; contre cellp de l'opinion populaire sur la raison individuelle, la con-ï science et l'âme. J'ai prêché contre lî^ tyrannie de la loi,

quand la loi était perverse! » s'écrie-t-il à l'heure funeste où les édits du Congrès américain sanctionnèrent les droits du maître suc Tesclave (*). « Debout dans la chaire de vérité, parlant au nom de Dieu même, pouvais-je vous appeler à blasphémer sa sainte loi par obéissance pour celle que décrétaient les hommes ? Quand j'agirai de la sorte, puisse mon bras droit tomber de mon épaule, et ma langue s'attacher à mon palais! J'ai prêché contre la tyrannie du riche qui, prenant avantage des infortunes hu-^ maines, absorbe, avec l'éponge d'une usure illégale, les épargnes (hi pauvre travailleur. J'ai prêché contre la tyrannie de la minorité sur le grand nombre, en Europe, et celle des aveugles multitudes sur le petit nombre , en Amérique. J'aime la liberté de pen^r et d'agir, et je ré-

clame pour chaque homme le droit de penser, non comme moi, mais comme il sent, comme il doit, comme il peut! • C'est avec emportement, avec la sainte colère dont parle l'Écriture, que Parker s'élève contre l'intempérance, t Pas une femme, une fille, un enfant devant moi, proclamait-il du haut de la chaire, qui n'ait perdu en peu d'années de chers parents, des proches, de tendres amis, dévorés par ce monstre qui empoisonne le corps entier de l'Amérique! Les pauvres que je nourris sont devenus pauvres par le rhum, les cercueils que j'accompagne ont été cloués par le rhum; l'intempérance, devenue populaire à Boston, gagne le maire, les aldermen; et des électeurs sont brevetés marchands de rhum 1 — J'ai prêché contre la guerre, disait -il encore, et je prévois avant peu une occasion

mm

lllh;niljiilll|iHlVJI''l#'"'i

Théodore Parker. — Dessiu de Chcvignard, d'après un desbin de l'album de Combe-Vurin.

imminente et suprême de m'élever contre elle. » Alors, de celte voix prophétique et tonnante qui dénonçait l'esclavage comme la grande iniquité, l'immense ulcère de l'Amérique , il prédisait la lutte acharnée que nous voyons aujourd'hui entre les mœurs tyranniques du Sud et les principes démocratiques du Nord.

« J'ai prêché sur tous les excitants et agitants topiques du jour , poursuivait-il , je ne m*étonnerai donc pas que quelques amis aient été offensés; je m'étonnerais bien plutôt qu'une si grande multitude ait persisté à venir m'écouter. Il y avait peu de motifs pour vous attirer ici lorsque l'opinion publique déclarait infâme quiconque se rendait h nos réunions!... Vous voyez dans quoUe estime je suis tenu par la société, l'Église et l'Eut ; être haï est la nécessité de ma position : aussi ne crois-je pas qu'il y

ait en Amérique homme vivant qui soit ])lus largement, plus abondamment, plus profondément haï que je ne l'ai été et que je ne continue à l'être. Il y a eu, je le crahis, aux États-Unis, durant ces douze dernières années, plus de prédications contre moi que contre la guerre. cl l'esclavage; ceux qui haïssent singulièrement quelque secte de réformateurs me haïssent parce que je suis avec cette secte particulière, avec chacune et avec toutes. — Je ne blâmerai pas les hommes pour cela. — Je plains plus que je ne blàine, non, grâce au ciel, avec le dédain du mépris, mais avec la compatissante pitié de l'amour. Je vois, dans les positions et le point de vue des hommes,, bien des ehoses pour expliquer et pallier les torts de leurs actes. Il y a si longtemps que j'ai appris à ne pas haïr ceux qui me haïssent! — Cela ne me fut point difficile à apprendre; j'avais commencé de bonne heure, — c'est ma mère qui me l'enseignait î » La fin à une fr(Kha%ne livrnisQn*

Tn«r»pki* fc J Vi\ rae SiiBMiBT-Sjirl-CfnBa'B, Kl.

Page 1