L'ORDRE DU SAINT-ESPRIT
(31 décembre 1&78 — i789; 1815 — i830.)
f Comme le Roy donne Vaccolade et fait les chevaliers de Saint-Michel, le jour qui précède la cérémonie de Tordre du Saint-Esprit. » — Composition d'Abraham Bosse servant de frontispice à un ouvrage de d*Hozier sur les chevaliers de Tordre du Saint-Esprit créés par Louis XI II. — Dessin de Yan* Dargent.
Ce fui le jeudi !«' janvier 1579 que Henri III montra en public, dans Téglise des Augustins de Paris, son nouvel ordre établi la veille. Il l'entoura d'une pompe toute Tome XXX. — Octodre 18G2.
royale. Les deux jours suivants il traita ù dtner les chevaliers, et dans la journée tint conseil avec eux. Leurs vêtements et leurs insignes étaient ; la barrette
de velours noir, les chausses et le pourpoint de toile d'argent, les souliers et le fourreau d*épée en velours blanc, le grand manteau de velours noir bordé de fleurs de lis d'or et de langues de feu entremêlées, de même broderie, et des chiffres du roi en fil d'argent, tout doublé de satin orangé. Par-dessus, en guise de chaperon, ils portaient le mantelet de drap d*or, enrichi, comme le grand manteau, de fleurs de lis, de flammes et de chiffres. Les mômes ornements en or émaillé s'entrelaçaient pour former leur grand collier , auquel pendait une grande colombe, emblème du Saint-Esprit. — Tel était leur grand costume; dans la vie ordinaire, ils se contentaient du petit ordre pendu à leur cou avec un ruban bleu ; à leurs manteaux était cousue une grande croix de velours orangé, bordée d'un passement d'argent, garnie de fleurs de lis d'argent aux quatre angles du croisillon.
On disait que le roi avait inventé cet ordre à cause du nombre effréné des chevaliers de Saint-Michel, dont on ne faisait guère- plus de compte que de gentillâtres et de simples hobereaux ; si bien qu'on appelait le grand collier de Saint-Michel le collier à tontes bêtes. Henri ill ne voulait que cent chevaliers et quelques fonctionnaires ; il n'oublia pas plus que Louis XI d'obliger envers lui ceux que son choix favorisait , par certains serments inscrits dans les statuts. Il avait même l'intention de consolider le lien moral par une chaîne d'or, et destinait à chacun de ses loyaux chevaliers huit cents écus de pension ; plus tard, ils en eurent mille, en forme de commanderie, sur certains bénéfices du royaume : ses promesses n'eurent, il est vrai, jamais d'effet, mais les chevaliers gardèrent le titre de commandeur. « Et ce faisoit-il (à ce que l'on disoit) pour ce que beaucoup de ses sujets agités du vent de la Ligue, qui secrètement et par sous-main ourdissoit toujours son fuseau , tendoient comme à rébellion , s'y laissant transporter par les nouvelles charges qu'on leur mettoit à sus. A quoi Sa Majesté désirant pourvoir, s'étoit avisée de se fortifier desdits nouveaux chevaliers, qu'elle croyoit, avec ses mignons et un régiment des gardes, qui journellement l'assistoient, lui être prompts et fidèles défenseurs, advenant quelque émotion. (Aussi son frère, son plus grand ennemi, refusa-t-il le cordon bleu.) On disoit aussi que cette érection du nouvel ordre avoit été confortée de ce que le roi était né le jour de la Pentecôte , créé roi de Pologne et fait roi de France en semblable jour, lequel sembloit lui être fatal pour tout bonheur et prospérité, comme auroit été le jour Saint-Malhias pour l'empereur Charles V. » (Mémoires de l'Estoile).
Le roi était grand maître né; toutes les nominations étaient entre ses mains ; il devait seulement exiger de ceux qu'il désignait trois conditions indispensables, à savoir des preuves de noblesse, l'ordre de Saint-Michel et la qualité de bon catholique ; on éluda souvent la première, au moins en ce qui concerne la vraie noblesse et les services rendus. Henri lli lui-même donna l'exemple des choix faciles. Comme il regardait d'une fenêtre , dans la rue Saint-Denis, passer la pompe funèbre de son frère le duc d'Anjou, il fut choqué de voir que les seigneurs de la Rochepot, de la Ferté-Imbault et Daurilly , simples gentilshommes, accompagnassent l'effigie de son frère sans porter le collier de l'ordre. L'Estoile conte qu'il trouva cela indécent : aussi, le soir même, il les envoya quérir tous trois, et leur donna à chacun un collier qu'ils portèrent le lendemain sur leurs robes de deuil. Peut-être faut-il voir dans cette boutade une raillerie à l'adresse de ce frère qui, vivant, avait dédaigné le nouvel ordre. Ce serait assez dans le caractère fin et sceptique du dernier Valois. Mais l'anecdote suffit pour laisser quelque doute sur le mérite des (|ix promotions que fit Hçnri III. Nous n^ cite-
rons pas tous les noms que nous rencontrons çà et là; parmi les noblesses les plus authentiques et les illustrations les plus glorieuses se glissaient des médiocrités heureuses d'une occasion. On connaît ce Claude Gruel, seigneur de la Frette, recevant le collier et disant, suivant la formule : Domine non sum digntis. Le roi , qui était Henri IV, se mit à sourire et répondit : « Je le sais bien, je le sais bien, mais mon cousin le comte de Soissons m'en a prié. » René Viau, sieur de Chanlivaut, qui précéda immédiatement la Frette dans cette promotion, n'était pas meilleur que lui ni plus brillant par les emplois (Saint-Simon, passim), Henri IV a fait six promotions; Louis XIII deux, dont une de cinquante-neuf membres ; Louis XIV deux aussi, de cinquante-trois et soixante-dix. Le duc de Bourbon, en 1724, fit signer à Louis XV une liste toute faite « où il fourra le chien, le chat et le rat. »
Henri 111, en créant l'ordre, y adjoignit huit prélats et un nombre indéterminé de chevaliers non regnicoles. Il y attacha en outre cinq charges destinées « à la décoration des ministres », et qui n'y étaient pas d'abord comprises; mais la similitude des insignes, les intrigues des titulaires de grands offices, l'habitude enfin, amenèrent une sorte de confusion entre les chevaliers et les dignitaires. Dans la Jarretière, la Toison et même l'Éléphant, aucun des officiers ne portait la marque de l'ordre, tandis que ceux du Saint-Esprit « eurent par leur institution les mêmes marques sur leur personne, hors les jours de cérémonie, que les chevaliers. » De plus, il y avait de petits oflîciers, tels que le héraut, l'huissier, etc., qui portaient à la boutonnière une petite croix du Saint-Esprit attachée d'un petit ruban bleu céleste. Les empiétements des grands officiers sur les titres et privilèges des chevaliers furent d'autant plus aisés « qu'excepté les magistrats, tout le monde était alors en pourpoint et en manteau dont la couleur et la simplicité seule distinguait les gens, et que le cordon bleu se portait au cou. » Toutefois, les jours de cérémonie, trois au moins des grands officiers se distinguaient des chevaliers par la différence de leurs grands manteaux. « Celui du chancelier est en tout et partout semblable à celui des chevaliers ; le prévôt et grand maître des cérémonies n'a point de collier brodé autour du sien ni de son mantelet; ceux du grand trésorier et du grefiBer ont les flammes de la broderie considérablement plus clair-semées et un peu moins larges, et entre ces deux derniers manteaux il y a encore quelque petite différence à l'avantage du grand trésorier sur le greffier. » Mais, dans la vie ordinaire , les dignitaires ne se distinguaient que par leur obstination â porter le titre de commandeur, pour se rapprocher des chevaliers, tandis que ceux-ci, pour s'éloigner d'eux, ne se donnaient que la qualité de chevalier des ordres du roi. « De ce que le chancelier a le collier brodé autour de son grand manteau comme les chevaliers, il a quitté le cordon bleu qu'il portait autour de ses armes comme les cardinaux et les prélats de l'ordre, et quoiqu'il n'ait point le collier d'or massif émaillé comme les chevaliers, il l'a mis partout à ses armes. Cet exemple n'a pas tardé à être suivi par les autres grands officiers, quoique le collier ne soit pas brodé autour de leurs manteaux, et que tout leur manque, jusqu'à ce vain prétexte... Mais voici le comble : ce sont les grands officiers de l'ordre, peints et en sculpture, vêtus avec le manteau de chevalier et avec le collier de l'ordre par-dessus. Chàteauneuf, secrétaire d'État, fit faire à Rome le tombeau et la statue de son père la Vrillière, à genoux dessus, de gf andeur naturelle , dans cet équipage complet. C'est même un très-beau morceau que j'ai vu sur leur sépulture à Châteauneuf-sur-Loire. Qui que ce soit, à l'inspection, ne se peut douter que ce bonhomme la Vrillière n'ait è\é que prévôt et ^raod oiaitr^
des céréroonies. H n'y a nulle diiïércnce, quelle que ce soit, d'un chevalier du Saint-Esprit. On voit dans Paris et dans la paroisse de Saint-Eustache la statue au naturel de M. Colbert, grand trésorier de Tordre, avec le manteau et le collier; il n'est personne qui puisse ne le pas prendre pour un chevalier du Saint-Esprit ; il y en a peutêtre d'autres exemples que j'ignore. Ces abus me font souvenir de ce que me conta la maréchale de Chamilly, quelque temps après que son mari fut fait chevalier. Il entendait la messe et portait l'ordre par-dessus, comme il était rare alors qu'aucun le portât par-dessous. Une bonne femme du peuple, qui était derrière ses laquais, en tira un par la manche et le pria de lui dire si ce cordon bleulà était un véritable chevalier de Tordre. »
Nous avons laissé la parole à Saint-Simon , car nul n'excelle comme lui à conter les minuties de Tétiquette et de la vanité. Venons maintenant à quelques détails sur chacun des grands offices en particulier.
La première charge, que nous n'avons pas mentionnée encore, était celle de grand aumônier, d'abord unie à celle de grand aumônier de France , et pour laquelle on n'exigeait pas de preuves nobiliaires. Amyot, le fameux traducteur de Plutarque , évéque d'Auxerre, et précepteur des trois frères François II, Charles IX et Henri III, en fut le premier revêtu, et nul n'en était plus digne. Mais il se livra depuis aux Guise et à la Ligue avec tant d'ingratitude que Henri IV , tout débonnaire qu'il fût , le remplaça , vers la fin de 1591 , par Renaud de Beaune : c'était celui qui instruisit le roi dans la religion catholique , alors archevêque de Bourges, et plus tard de Sens. Renaud de Beaune reçut Tordre dans Téglise de Mantes, et des mains du maréchal de Biron le père, chargé de représenter le roi encore huguenot. Amyot perdit avec son office le droit de porter Tordre.
Le chancelier de Tordre marchait le premier après les chevaliers, à une petite distance ; ceux qui se succiédèrent dans cette fonction y attachèrent peu à peu diverses prérogatives. De Chevemy, déjà chanceUer de Saint-Michel après les cardinaux de Bourbon et de Lorraine , garde des sceaux en 1578 et chancelier de France en 1585, à la mort du cardinal de Birague, fut le premier chancelier du Saint-Esprit : il se nommait de son nom Hurault; mais fier de ses emplois et de nobles alliances, il prétendit faire ses preuves. « Véritablement, il ne faut pas se lever de grand matin pour faire celles de Tordre du Saint-Esprit ; autre distinction des autres grands ordres où il ne faut pas de preuves, parce que les instituteurs ont cru, sur l'exemple qu'ils en donnaient, que tous ceux qui y seraient admis dans la suite seraient d'une naissance trop grandement connuepour qu'on pût leur en demander. » Chevemy donc fit ses preuves comme les chevaliers, et transmit cette nécessité ou cette distinction à ses successeurs. U obtint de parler assis et couvert aux chapitres de Tordre, de manger au réfectoire du roi à la dernière place des chevaliers, mais comme eux ; « tandis que les trois autres charges mangent dans le même temps, dans une autre pièce, avec les petits officiers, et restent aux chapitres debout et découverts. » Il est vrai que le crédit des ministres revêtus des charges fit bientôt tenir les chapitres debout, découverts et sans rang, pêle-mêle, et bannit l'usage du repas du roi avec les chevaliers. Cheverny s'attnbua en grande partie le gouvernement de Tordre; il habitua les commissaires, de quelque rang qu'ils fussent, cardinaux, ducs et princes, à s'assembler chez lui ; il disait avec quelque raison que tous les papiers de Tordre étaient déposes à la chancellerie. Son exemple fut suivi, en ce qui les concernait, par les grands trésoriers. Cheverny, enfin, jouissait des honneurs du Louvre, c'est-à*
dire qu'il descendait de cheval ou de coche dans la cour du logis du roi. Sa charge et ses privilèges passèrent, à sa mort (1599), à Tarchevéque de Rouen, frère bâtard de Henri IV. Cet archevêque avait reçu du pape, en 1597, une distinction sans exemple, tous les honneurs des cardinaux, sauf le nom, qu'on persista à lui refuser, et le chapeau, qui ne se prend qu'à Rome. Ce fut « deux ans après avoir rougi de la sorte » qu'il fut chancelier de Tordre. En 1606, il entra dans Tordre même et céda sa place à l'Aubépine, qui « obtint pour sa charge une singularité » encore subsistante , l'entrée en carrosse dans la cour du logis du roi, « en son absence, môme la reine y étant », privilège que n'ont pas les chevaliers. De 1633 à 1645, l'office de chancelier et garde des sceaux fut dédoublé en faveur de MM. de Châtcauneuf et de Bouillon (Bullion?). Louvois, son fils Barbézieux , le chancelier Séguier, l'occupèrent ensuite.
Le premier grand maître des cérémonies de Tordre fut M. de Rhodes, aussi grand maître des cérémonies de France. On lui avait offert cet office ou le titre de chevalier. Décidé par le goût de Henri 111 pour toutes les représentations pompeuses, il voulut néanmoins faire les mêmes preuves que les chevaliers. C'était un grand seigneur; il se nommait Pot, et Tun de ses ancêtres de ce nom avait été de la première promotion de la Toison d'or. Il vendit sa charge en 1619, à M. de la Ville aux Clercs-Loménie.
Les deux derniers offices, qui ne font point de preuves, furent donnés : la grande trésorerie à Villeroy, René de Beaulieu, Puysieux, Morand, etc.; le greffe à Verderonne, Potier, d'Avaux, Novion, etc. Au dix-huitième siècle, des financiers même les occupèrent à la fois, ce qui fut trouvé très-inconvenant pour la majesté du jeune Louis XV. Crosat et Montargis, qui les avaient achetés, durent les revendre au plus vite à l'approche du sacre : pouvait-on voir figurer des banquiers dans l'assemblée solennelle où le roi recevait Tordre des mains de l'archevêque de Reims?
Nous avons vu que tous ces fonctionnaires, par tolérance, s'insinuaient plus ou moins avant dans les prérogatives de la chevalerie et en portaient les insignes. Quand ils ne mouraient pas dans leur charge et que des circonstances les avaient contraints à les vendre ou à les céder, ils ne pouvaient sans douleur se séparer d'un collier ou d'un cordon qui était devenu pour eux un ornement de chaque jour. Aussi pas un ne le quittait, soit que le roi leur eût permis de le garder sans charge, et c'est ce qui arriva à Villeroy, Verderonne et d'autres, soit qu'un brevet sans effet, inventé exprès, promît au vendeur ou au démissionnaire sa nomination de chevalier dans la première promotion ; on eut recours à cet expédient pour le grand maître des cérémonies, M. de Rhodes. Ces officiers honoraires et ces chevaliers en expectative s'appelaient vétérans.
Quelquefois deux ou trois personnes se succédaient rapidement dans une charge. Ainsi, en 1656, Bonelles vendit le greffe à Novion ; celui-ci le garda quelques mois et le revendit, en 1657, à Jeannin de Castille. Cette prompte transmission donna bientôt l'idée des ventes simulées : ainsi, Pierre meurt ou se retire et doit vendre à Paul; Jean se place entre les deux, achète à Pierre, revend à Paul et obtient le brevet ordinaire, c'est-à-dire le droit de porter le cordon sans droit ; Paul, l'acheteur réel, peut en faire autant quelques jours après. Ces singuliers dignitaires, ces pseudo-chevaliers, sur lesquels Tordre ne faisait que passer comme Teau sur le marc du vin, furent nommés des Râpés. Mais donnons un exemple historique. A la mort de Louvois, la charge de chancelier revenait à son fils Barbézieux ; cependant Boucherai, chancelier de France, désirait le cordon : il achète à la succession et revend à Barbézieux ; le tour était joué. Saint-Simon a connu
seize officiers vélérans ou râpés de Tordre vivant tous en même temps.
Un autre abus et qui toucha Tordre môme, c'était le droit de présentation des princes. Les fils de France prétendaient désigner deux chevaliers et voulaient aller jusqu'à trois; les filles de France en nommaient un au moins; les petits-fils et petites-filles,*le premier prince du sang, tous un. Et voici que les autres princes du sang, après le ministère du duc de Bourbon, demandaient le droit de présentation dans toute promotion de plus de huit chevaliers. Saint-Simon les trouve mal fondés dans leurs prétentions; il prouve même que ni le duc d'Anjou sous Henri III, ni le prince de Condé, héritier présomptif sous Henri IV, ni Gaston sous Louis XIII, n'ont fait de chevaliers, et que si Monsieur et M. le prince ont obtenu quelques nominations de Louis XIV, elles ne constituent pas un précédent ; et n'est-il pas inévitable que les grands influent sur les décisions royales?
Mais en voilà assez sur Tordre du Saint-Esprit ; supprimé en 1789, rétabli parla restauration, définitivement mort après 1830, il n'a rien produit de grand que des luttes de vanité, il n'a rien laissé de glorieux que les riches défroques aujourd'hui pendues aux murs dans le Musée des Souverains. Quant aux chevaliers, dépouillés de leurs manteaux, l'histoire les connaît à peine ; et déjà les flammes d'or et les fleurs de lis brodées en or sur le velours sont ternies par le temps, et s'éteignent avant de tomber en poussière.