‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 235 sur 314 · DU DERNIER OUVRAGE D' ALEXIS DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

DU DERNIER OUVRAGE D' ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Fin. — Voy. p. 2b3.

La vieillesse.

Je compare Thomme en ce monde à un voyageur qui marche sans cesse vers une région de plus en plus froide, et qui est obligé de remuer davantage à mesure qu'il va plus loin. La' grande maladie de Tûme, c'est le froid ; et pour combattre ce mal redoutable, il faut non-seulement entretenir le mouvement vif de son esprit par le travail, mais encore par le contact de ses semblables et des affaires de ce monde. C'est surtout à cet âge qu'il n'est plus permis de vivre sur ce qu'on a déjà acquis, mais qu'il faut s'efforcer d'acquérir encore ; et, au lieu de se reposer sur des idées dans lesquelles on se trouverait bientôt comme endormi et enseveli , mettre sans cesse en contact et en lutte les idées qu'on accepte avec celles qu'on n'adopte pas, les idées qu'on a eues dans sa jeunesse avec celles que suggère l'état de la société et des opinions à l'époque où on est arrivé. J'ai vu des hommes médiocres rester, en les suivant jusqu'à un âge très-avancé, des vieillards distingués, aimables, recherchés. J'ai vu des hommes éminenls, par la pratique contraire, arriver à un engourdissement qui les rendait aussi lourds et improductifs que s'ils avaient été déjà morts. La retraite des grandes luttes de ce monde convient assurément à ceux dont les forces baissent ; mais la retraite absolue, loin du mouvement des hommes, ne convient à personne ni à aucun âge.

L'homme.

L'homme, avec ses vices, ses faiblesses, ses vertus, ce mélange confus de bien et de mal , de bas et de haut, d'honnête et de dépravé, est encore, à tout prendre, l'objet le plus digne d'examen, d'intérêt, de pitié, d'attachement et d'admiration qui se trouve sur la terre; et puisque les anges nous manquent, nous ne saurions nous

attacher à rien qui soit plus grand et plus digne de notre dévouement que nos semblables.

A un jeune homme.

On peut faire toute sa vie, avec dégoût et sans succès, un métier qu'on fait mollement et à moitié ; mais il est sans exemple qu'on ne finisse pas par trouver le succès et même le plaisir dans un métier auquel on se livre tout entier. On s'attache à tout ce qu'on fait, quelque pénible que la chose ait paru d'abord , quand on la fait pendant un certain temps avec continuité d'efforts...

De rinfluence politique des femmes.

J'ai vu cent fois, dans le cours de ma vie, des hommes faibles montrer de véritables vertus publiques parce qu'il s'était rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient considérer en général le devoir ou même Tambition. Bien plus souvent encore, il faut l'avouer, j'ai vu le travail intérieur et domestique qui transformait peu à peu un homme auquel la nature avait donné de la générosité , du désintéressement et de la grandeur, en un ambitieux, lâche, vulgaire et égoïste qui, dans les affaires de son pays, finissait par ne plus envisager que les moyens de rendre sa condition particulière commode et aisée. Et comment cela arrivait-il? Par le contact journalier d'une femme honnête, épouse fidèle, bonne mère de famille, mais chez laquelle la grande notion du devoir en matière politique, dans son sens le plus énergique et le plus élevé , avait toujours été, je ne dirai pas combattue, mais ignorée.

A une jeune flUe.

Continuez à penser aux autres plus qu'à vous-même; songez à être aimable et bienveillante plus encore qu'à le paraître; surtout et avant tout, restez simple, franche, spontanée et naturelle (notez tous ces points-ci); soyez ainsi parce que vous jugez que cela est bien , et, quand vous aurez acquis l'expérience qui vous manque encore, vous découvrirez que cela était en même temps très-utile ; vous vous apercevrez avec plaisir que vous êtes devenue, presque sans le savoir, une femme plus distinguée que la plupart de celles qu'on rencontre dans le monde, non-seulement plus respectée, mais plus prisée, mieux aimée, plus recherchée, par la raison, chère D..., que la véritable amabilité n'est pas dans les manières , mais dans Tesprit et surtout dans le cœur.

Sur la liberté.

. . . Je sais qu'elle n*est pas en faveur par le temps qui court, mais je lui reste et je lui resterai fidèle, quoi qu'il arrive. Je ne crois pas que nos sociétés modernes puissent longtemps se passer d'elle. Les excès commis en son nom peuvent la rendre odieuse , mais n'empêchent pas qu'elle ne soit belle et nécessaire. Et puis, je trouve qu'il faut traiter les principes qu'on a longtemps professés , quand ils deviennent momentanément moins praticables, comme ces anciens amis qui ont des torts, et qu'on se doit à soi-même de ne point injurier et de ne pas attaquer.

De rabaissement de la pensée.

Ceux qui croient qu'en détournant les hommes des plus grands objets de leur méditation on les rend plus actife et plus puissants à produire le peu qu'on leur laisse faire, ceux-là traitent Tesprit humain d'après les lois de la matière. Ce sont les machines à vapeur et les cours d'eau qui font tourner les petites roues d'autant plus vite et plus ai-

îiémcnt qu*on a détourné leurs forces des grandes. Mais les règles de la mécanique ne sont pas applicables à nos âmes.

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