CORNELIUS CATON
Cette vieille estampe, très-connue a Londres vers le milieu du dix-huitième siècle , fit presque la fortune de son auteur, le graveur Beckham, et du personnage qu'elle
Cornélius Caton.
représente , Cornélius Caton , maître de la taverne du « Lion blanc », à Richmond. Cet hôtelier grotesque, petit, mal fait , d'humeur joviale , plaisant dans ses reparties, commençait à devenir »^ la mode lorsque, grAce au burin de Beckham, il devint rapidement une sorte de type si populaire que, le dimanche, beaucoup de gens allaient à Richmond uniquement pourvoiHe «landlord» du «White Lion )» . Cornélius Caton mourut vers le commencement du règne de Georges HI (1760).
JARDIJI D'HIVER DU BOIS DE BOULOGPffi.
Une Yue de la serre du Jardin d'acclimatation , au bois de Boulogne. — Dessin de Freeman (').
Fatigué de Téclat du Jour, je suis venu chercher asile au fond d'une grotte ouverte dans les flancs d'un abrupt rocher, et c'est de là, en silence et en paix, que je vous écris en ce moment ; je tiens à vous faire connaître ce charmant endroit. Les flancs du rocher sont couverts de plantes , non pas grimpantes seulement, mais retombantes, ce qui vaut
(<) Une partie des végétaux représentés dans cette gravure a été acquise depuis peu par le vice-roi d'Egypte, qui se prépare à les faire transporter au Caire. L'administration du Jardin d'acclimatation,
Toikrc XXX. — Octobre 1802.
mieux encore. Autour de moi, dans le demi-jour, j'aperçois, sortant cà et là du milieu des fissures, et mêlées avec toutes sortes de bouquets de fougères et de lycopodes, les feuilles irisées des bégonias étalant toutes leurs variétés, depuis le rouge sombre jusqu'au blanc. Derrière moi tombent, avec un léger bruit de cascatelle , les eaux d'une source assez
fidèle à son programme qui lui impose une perpétuelle variation , se propose, de son crUé, de changer entièrement la décoration de la serre et d'y produire des effets tout nouveaux. .
abondante pour former une petite rivière de près de deux mètres de largeur, qui s'échappe mollement à travers les fragments toiibés irrégulièrement de la voûte. Les plus belles plantes aquatiques, les unes fleuries et sYpanonissant îi la surface des eaux , les autres élancées comme des | gerbes et riches seulement de l'élégance de leur feuillage, j rompent l'uniformité de ce courant. Des bandes de poissons de toutes couleurs, dorés, tigrés, argentés, raniment par leurs jeux , et malheur au moucheron ou à la fourmi qui s'y laisse choir, car il n'y a pas là de colombe pour lui jeter le brin d'herbe secourable.
La rivière se perdait à quelques pas dans le fouillis; je me suis levé et je me suis mis à parcourir en tous sens le bosquet qui l'ombrage. Un beau chemin dallé, assez large pour le passage d'une voiture, partait de la grotte et y revenait par l'autre bord de la rivière , après un parcours d'environ deux cents pas; mesure d'une promenade pour un rêveur ; mais quelle promenade ! une promenade sous les tropiques. Le sol est entièrement tapissé, non pas ainsi que dans nos bois , par l'humble gazon , mais par une couche épaisse de lycopodesdu plus beau vert et d'une délicatesse dont nos plus jolies mousses donnent à peine l'idée. De cette base s'élancent des groupes de toute espèce, et d'autant plus divers que toutes les parties du monde semblent y concourir à l'envi. Près de la grotte, je reconnais des massifs de fougères arborescentes empruntées aux forêts du Brésil ; un peu an delà , un magniGque bananier venant d'Abyssinie élève h une hauteur de sept à huit mètres ses magni6ques feuilles à demi diaphanes, supportées par des nervures de la grosseur du bras et du rose le plus tendre. Tout autour, de superbes araucarias de l'Océanie étendent horizontalement leurs grandes palmes, étagées les unes au-dessus des autres avec une régularité rhythmique qu'on a peine à croire naturelle. Plus loin, des lataniers de File Bourbon, avec leurs feuilles palmées de près de deux mètres d'envergure , des palmiers à cire des Andes , des cocotiers , des dattiers , des chamérops élançant dans les airs leurs élégants panaches, des dracaenas de la Nouvelle-Zélande avec leurs fusées d& feuilles droites et tranchantes comme des lames de sabre, des zamias, dés cycas, des bambous ; et comme contraste à toutes ces végétations puissantes , les fines ramures des mimosas, chargées d'un feuillage dont la ténuité rivalise avec celle de la sensitive, et laissent éclater ci et là leurs floraisons légères comme des houppes de soie. Mais c'est aux fourrés qui bordent le chemin sur la gauche, y interceptent la vue, qu'appartient, sous le rapport des fleurs, l'incontestable prééminence. Ce sont des massifs de camélias de trois à quatre mètres de hauteur, et aussi touffus que le sont au printemps dans nos jardins les massifs de lilas et de boulesde-neige. Littéralement couverts de fleurs de toutes les nuances, rose, rouge, blanche, panachée, incarnat, c'est un ébtouisseroent! L'œil s'y perd, et, fatigué de tant d'éclat, il retourne pour s'y reposer vers les majestueuses arborescences qui bordent la rivière , partagé entre ces vivants symboles de la richesse, de la grâce et de la majesté, et comme frappé de vertige.
Ah ! ra^disais-je, presque enivré par le parfum des fleurs, les chatoiements de la lumière et l'enthousiasme, c'est l'Éden! Qu'est-ce que notre pays peut nous ofirir en comparaison de tant de merveilles? Qu'on ne vienne plus me vanter l'Europe , sa civilisation , son industrie ^ c'est ici, dans cette luxuriante nature, loin des villes, oubliant les hommes.,. J'aurais pu, dans mon ivresse, continuer longtemps sur ce ton, lorsque, levant machinalement les yeux vers le ciel , sans doute pour le prendre à témoin , je me sentis réveillé eu sui'saut : je venais d'apercevoir les nervures de fer (|ui soutiennent la voûte. Adieu le rêve trop
court que je venais de faire! Bien loin de l'équateur et des tropiques, je me trouvais en plein Paris, puisque le bois de Boulogne en faitînaintenant partie ; j'étais dans la grande serre du Jardin d'acclimatation.
il me fallait une consolation, et je la rencontrai aussitôt dans le salon de lecture ouvert à l'extrémité de la serre, sous ces masses admirables , et généreu^ment fourni de tous les journaux et publications scientifiques. J'avais donc à la fois pour mes yeux tout ce que les forêts vierges peuvent donner, et pour mon esprit, ce que Paris seul fournit à l'homme.
LES CHERCHEURS DE CRISTAL
SECOND RÉCIT. SuUe, — Voy. p. 326, 33i.
Cette victoire remportée sur la nature avait fait connaître Jacques Balmat dans toute l'Europe , et accru le nombre des pèlerins que la beauté des sites attirait daas la vallée de Chamouny : elle devint plus que jamais pour les étrangers un but de voyage, quoique, dès l'année 1783, quinze cents touristes l'eussent visitée (*). H semble, en effet , que la nature l'ait destinée à servir de galerie anx curieux : elle leur présente le mont Blanc sous l'aspect le plus magnifique. Tout y concourt à ce but , et ce qu'elle possède et ce qui lui inanque ; la largeur, aussi bien que la longueur du vallon, permettent de découvrir â la fois la chaîne entière, avec ses dômes, ses groupes de flèches audacieuses, ses forêts et ses glaciers; le sombre massif de hauteurs situé en face compose, pour ainsi dire, une série de tribunes étagées d'où on l'aperçoit à différentes élévations ; et comme il est le seul objet intéressant du paysage , rien n'en distrait la vue ou la pensée. On trouverait avec peine , dans toute la Suisse , un bassin dont le fond soit aussi peu ondulé : la maigre verdure qui l'ombrage çà et là ne peut charmer les regards ; les deux courants principaux, l'Arve et l'Arveron, et les torrents nombreux entretenus par la fonte des neiges, roulent à ciel ouvert des flots limoneux et , par leurs continuels débordements, sèment leurs rivages de galets, de sable et de cailloux. Ces bandes infécondes , entre lesquelles ils précipitent leur marche, ont un air désolé. Quoique la saitc d'éminences dressées vis-â-yis du mont Blanc atteigne la hauteur de huit mille pieds au sommet du Brévent, elles n'offrent pendant la belle saison aucune trace de neige, sauf à l'endroit qu'on nomme les Aiguilles-Rouges, et lenrs cimes arrondies forment une opposition modeste avec le colosse immense qui les domine. Ce roi des hauts 'sommeU occupant tout le midi de la vallée dans un espace de six lieues, le regard l'embrasse simultanément de la base au faîte et d'une extrémité à l'autre, en quelque lien que l'on se trouve : on n'aperçoit même que lui. On dirait qu'il commence et finit avec le vallon. H ne semble point lié à une chaîne plus considérable ; nul géant lointain ne dressant la tête par-dessus ses croupes, il envahit le ciel dans une majesté solitaire. Quoiqu'une forêt de noirs sapins enveloppe ses étages inférieurs et monte très-haut, en dessinant une frange irréguliêre, jusqu'à ce qu'elle rencontre les neiges éternelles, ses glaciers descendent tellement bas qu'ils associent le fond de la vallée aux zones boréales, où ne cesse jamais l'hiver. Entre celui des Bossons et la Mer de glace trône la coupole principale , un peu en arrière de la ligne moyenne; son dôme, d'une blancheur parfaite, couronne de vastes assises non moins éclatantes, sur lesquelles forment saillie, presaue î^u milieu, les sombn»
(') Nouvelle description de$ ghctères e* glacten de la Savoie , par M. Bourrit, chanU-e de Tégliçe cathédrale de G«nève, p. p-, Genève, 1785, 1 vol. in-8.
flèches appelées les Grands-Mulet^; ce faisceau de pitons imite assez bien une mansarde effilée dans un toit gothique. A droite, un peu au-dessous du mamelon supéneur et plus large que lui , s'élève le dôme du Goûté, que flanquent l*aiguille du même nom et Taiguille de Bionnassay. A mi-côte se groupent d'autres pics , jaspés çà et là de plaques.de neige, qui varient l'aspect de cette masse énorme, plus sombre à mesure qu'elle approche de sa base, plus claire , plus brillante , plus éthérée, en quelque sorte, à mesure qu'elle monte vers le ciel (*).
Le nombre des touristes augmentant chaque année, la profession de guide devint lucîTative. On recherchait surtout les deux montagnards que leur expédition avait rendus célèbres. Et comme Jacques Balmat, pendant l'hiver, au printemps et à la fin de l'automne, exerçait, en l'absence des voyageurs, l'état d'armurier, Coutet celui de chamoiseur, non- seulement ils gagnaient bien leur vie l'un et l'autre, mais ils s'amassaient un pécule pour le temps où la vieillesse les condamnerait au repos. Leurs bénéfices les plus clairs, cependant, venaient des étrangers qu'ils conduisaient. La société d'un bon nombre leur était agréable; mais combien d'autres faisaient compensation! Une foule de voyageurs sont capricieux, insolents, absurdes, ne veulent point suivre les conseils qu'on leur donne, s'exposent par entêtement à de graves périls, dont leurs meneurs sont ensuite responsables, ne fiit-ce que d'une manière relative. Beaucoup ont les idées les plus ridicules, la plus sotte conversation : il faut leur montrer le chemin cependant, les subir et les tolérer, la nature n'ayant pas eu la sagesse de dénoncer les infirmes d'esprit, les têtes creuses ou extravagantes, par des signes manifestes. Quel écriteau pourtant serait plus utile?
Marie Coutet et Jacques Balmat étaient très-susceptibles, à la vérité , en comparaison de Jeurs collègues.* Bien des individus remplissaient les mômes fonctions, sans se préoccuper des voyageurs , de leurs lubies , de leurs remarques, de leurs défauts et de leurs absurdités; ils marchaient devant eux , leur indiquaient la route et leur donnaient le peu de renseignements à leur connaissance, avec le flegme imperturbable des mulets sur lesquels étaient ballottés les curieux. Pourvu qu'ils gagnassent honnêtement leur salaire , ils s'inquiétaient peu du reste. Si les étrangers ne voulaient point les croire, dédaignaient leurs conseils et, par suite, éprouvaient quelque mésaventure, ils s'en lavaient les mains et ne tombaient pas dans la désolation. C'étaient des industriels qui fusaient leur métier Marie et Jacques avaient une autre nature, des sentiments plus délicats, lis se distinguaient de leurs confrères par leur esprit naturel et par leur instruction , comme par leurs formes extérieures. Pendant les longs hivers qui les claquemuraient chez eux, pendant leurs courses dans les labyrinthes du mont Blanc, soit lorsqu'ils les exploraient eux-mêmes, soit quand ils avaient accompagné Saussure et, après lui, une foule de naturalistes, les deux conducteurs avaient appris bien des choses curieuses , noté bien des faits importants dont ils demandaient l'explication. Les hommes qui habitent les hautes terres, oiî règne toujours une froide température, ont le même goût que les peuples du Nord pour la réflexion et l'étude. Bourrit , le chantre de Genève, en cite une preuve singulière. A Cormayeur, dans une des vallées qui se creusent au sud du mont Blanc, il fut tout surpris de l'excellente éducation des villageoises. « Non-seulement elles sont instruites, dit-il, non -seulement elles savent écrire et chifi*rer, mais il en est peu qui ne lisent et ne comprennent parfaitement le latin. C'est pendant l'hiver que ces femmes peu occupées, et leurs enfants moins encore, trouvent le temps
{*) Vacation Ramblet, by TaKourd , p. 68. ^
d'étudier la religion et d'y joindre d'autres connaissances que ne possèdent pas d'habitude les paysans (*). » Figurez-vous la mine étonnée d'un voyageur qui trouve inopinément un Virgile, un Horace ou un Tite-Live entre les mains d'une gardeuse de chèvres !
Il s'en fallait bien que Marie Coutet et Jacques Balmat fussent aussi lettrés. Mais à force de conduire les Anglais et de passer avec eux des journées entières , ils avaient pris quelque teinture de la langue britannique ; ils la parlaient un peu, quoique très -mal, pouvaient lire dans cet idiome les ouvrages les i»lus faciles et comprenaient à demi les insulaires. Ils s'exprimaient d'ailleurs trèsbien en français, et leur langage naturellement pittoresque faisait souvent oublier leur condition.
Mais le trait spécial qui les caractérisait, qui préoccupait les gens du canton, moins sensibles au mérite qu'aux singularités de l'esprit, de la conformation et des habitudes, comme tous les ignorants, c'était leur longue et sincère amitié. Depuis trente ans, ils vivaient dans l'union la plus inaltérable : j'allais dire comme des frères; mais combien de frères se témoignent les sentiments qui devraient les animer? Balmat et son. compagnon avaient les mêmes goûts, presque les mêmes idées, ou quand leurs opinions étaient diflérentes, ils ne tardaient pas à se mettre d'accord. Celui qui oflensait l'un oflensait l'autre. Argent, mobilier, ustensiles, armes, linge, maisons, tout ce qu'ils possédaient, ils le possédaient en commun. 11 ne leur serait pas venu à l'esprit que l'un des deux pût réserver quelque chose pour son usage particulier. Afin que la mort même n'établit aucune distinction entre leurs droits, ils s'étaient fait depuis longtemps une donation mutuelle de leurs biens. Ils répondaient l'un et l'autre des engagements que prenait un seul. Quand Balmat contractait une obligation , les intéressés pouvaient en demander l'accompUssement à Marie Coutet, et réciproquement. Les deux amis se consultaient en général pour leurs affaires; mais si l'un agissait sans prévenir son camarade, jamais l'absent n'y trouvait à redire , ne faisait la moindre objection. Il lui semblait avoir agi lui-même. C'étaient deux têtes dans un bonnet, suivant une expression populaire qu'on leur appliquait d'habitude et qui , en cette occasion, devenait touchante.
L'amitié est le plus noble, le plus pur et aussi le plus Vare des sentiments humains. Des passions très- vives, que les poètes chantent ou analysent perpétuellement, sont en général moins délicates ou moins dignes. Nul attachement n*égale l'union de deux individus qui sympathisent d'esprit et de caractère, sans que l'intérêt , la vanité ou le désir les rapprochent. Aucun mobile secondaire n'y contribue; les intimes rapports de cœur et de pensée qui lui donnent naissance lui donnent aussi une élévation sublime. C'est l'affection à l'état de diamant : le' soleil des tropiques , en l'inondant de lumière, n'y ferait pas découvrir une tache. Elle aim^our aimer, elle se dévoue pour se dévouer : elle forme fflms 1c grand concert de la nature le plus parfait de tous les accords.
Si les deux guides avaient été mariés, le mariage, à moins d'un heureux hasard, d'une seconde harmonie de caractères, eût troublé cette merveilleuse consonnance. Mais ni l'un ni l'autre ne songeaient à changer leur position ; le chamoiseur, par une singulière manie , regardait les femmes comme des créatures faites seulement pour apprêter la nourriture , laver le linge, nettoyer les meubles, coudre, filer et traire les vaches. Elles ne lui avaient jamais inspiré que des sentiments de famille. La nature semblait avoir voulu créer en lui un moine, non pas le moine contem-
<*) Nouvelle d^seripUon des glacières et glaciers de la Savoie , p. 250 et 251.
plalif des abbayes solitaires, mais un moine militant comme les chevaliers du Saint-Sépulcre. Religieux par instinct, il aimait le travail, le danger, la fatigue et les aventures. L'air des hautes cimes Texaltait, leurs magnifiques paysages lui causaient une sorte de ravissement. Gagner le nécessaire , admirer ces beaux spectacles, voir souvent Jacques Balmat, c'était le cercle où tournait son ambition ; jamais elle n'eu franchissait les bornes.
La siiite à la prochaine livraison.