‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 252 sur 314 · BAS-BELIEFS DU PSAUTIER J)E CHARLES LE CHAUVE · texte numérisé non relu

BAS-BELIEFS DU PSAUTIER J)E CHARLES LE CHAUVE

Le Psautier dit de Charles le Chauve fut exécuté pour Hermentrude, vers 850. L'archéologie moderne, en adoptant cette date, précise mieux que ne l'ont fait les Béné-

dictins l'époque où il put être remis à la reine. Nous ne parlerons pas ici de son texte écrit en lettres d'or {*), de ses splendides majuscules et de ses curieuses miniatures. Sa reliure nous occupera uniquement.

Le Psautier de Charles le Chauve est un petit m-quarlo de 24 centimètres de haut sur 17 de large. Peu de volumes remontant à une époque si reculée nous sont parvenus dans un tel état de conservation. Les feuilles de diptyque en ivoire qui ornent sa couverture sont enchâssées dans une splendide couverture de filigrane d*argeRt, ornée de vingt-quatre gemmes qui n'ajoutent pas une grande valeur, néanmoins, à ce- livre magnifique.

Au huitième et au neuvième siècle, les livres sacrés, objets d'un luxe d'ornementation qui s'est bien rarement renouvelé, n'étaient pas gardés dans le scriptortum où on les avait enrichis de toutes les magnificences de la peinture et de la chrysographie. On les conservait précie^ise-

Musée du Louvre. — Couverture du Psantief de Charles le Chauve, ivoire sculpté. — Dessin de Féart.

ment dans le trésor des cathédrales ou dans eelui des palais impériaux. C'est qu'en effet, lorsqu'un sculpteur habile en ivoire et un orfèvre renommés avaient épuisé tontes les délicatesses de leur art à orner extérieurement un Psautier, une Bible, un Évangéliaire ou un Rituel, ce livre acquérait une telle valeur qu'oa trouvait à l'échanger même contre des terres d'un rapport considérable, et qu'il était placé religieusement parmi les objets réputés sans prix

que se transmettaient de siècle en siècle lés souverains et surtout les riches monastères

Héritiers des traditions de l'antiquité, certains prélats se vouaient parfois exclusivement, durant leurs loisirs, au

(*) Ce texte, qui a été Tobjet d'un examen sérieux de la part du P. Cahier, se compose du Psautier, des Cantiques, du Pater, du Symbole des apôtres, de VHymnus angeltcus, du symbole Fuies de saint Athanase, et des Litanies des saints.

travail déncat qui a illustré plus tard les Benvenuto Cellini et les Arphe y Villafane. Nous avons déjà- dit qu'à celte époque reculéd, l'école d'orfèvrerie la plus renommée qu'il j eût dans les Gaules était Limoges, où l'on pratiquait avec une délicatesse particulière l'art de rémailleur. Saint Éloi fut le plus renommé de ces artistes rel^eux(*). iEligius, c*est le nom romain que portait saint Eloi , excellait sans doute dans l'ornementation extérieure des livres ; il était calligrapbe : il avait été successivement élève d'Abbon, citoyen honorable de Limoges, et de Thillo, simple ouvrier d'origine saxonne, qui partagea plus tard avec lyi les bonneurs de la canonisation.

Thillo , avant d'être un saint, avait été abbé de Solemniac : de son temps vivait un autre orfèvre nommé Bauderic. Tandis que la calligraphie était chez les Francs dans un état comparativement barbare, l'orfèvrerie se maintint avec un tel éclat qu'au moment où les beaux livres se mul-

tipliaient sous Charlemagne et sous ses successeurs, il y eut en ce genre d'admirables artistes pour les parer de tout le luxe imaginable. A l'aide de certaines recherches trop p^u cojinues, A nous serait aisé de multiplier ici les noms: Erembert apparaîtrait au onzième siècle ; puis viendraient Oderanne, qui vivait sous le roi Robert, et Raoul , l'argentier de Philippe III, le premier homme du tiers état auquel son talent valut des lettres de noblesse (^).

Nous ne possédons pas de reliure ouvragée en filigrane ou en orfèvrerie antérieure au neuvième siècle; le splendide Evangèliaire qui fait partie du Musée des Souverains, et que l'on désigne parfois sous le nom étrange i* Heures de Charlemagne, était jadis magnifiquement recouvert d'un étui en argent et orné de bas-reliefs exécutés ail repoussé. Lorsqu'on détruisit, en 1793, la Bibliothèque de Saint-Sernin à Toulouse, on lui ôta cette belle couverture, qui datait probablement de la fin du huitième siècle,

Couverture du Psautier de Gliarles le Chauve; ivoire sculpté. — Dessin de Féart.

et tandis qu'on la fondait dans quelque atelier obscur de Toulouse, le livre plus précieux encore, mais absolument dédaigné, était rejeté parmi les parchemins poudreux que l'on avait condamnés à la destruction.

En examinant l'ornementation primitive qu'adoptèrent

(*) Saint Êloi n^était pas, toutefois, ué à Limoges même. Son vrai Hea de naissance fut Chatelac; il y vint au monde en 588.

les peuples d'origine germanique > qui s'assimilèrent si promptement l'art de Byzance et l'art des Romains, ce qui charme surtout les regards, c'est l'élégance des courbes dans l'orfèvrerie, et l'harmonie de teintes que l'artiste a su conserver dans la disposition des pierreries employées avec tant d'art pour relever le travail du joaillier. Sous ce

(«) Voy. Émeric David, De l'influence du densin.

rapport, rien ne saurait être comparé aux couronnes qui nous ont été transmises par les rois goth» (voy. p. 74) et au^rreliures primitives de certains Missels. Au point de vue Industriel, le travail est ici imparfait; Teffet général reste charmant. Les lapidaires de cet Age ignoraient Fart de tailler les pierres précieuses; ils se contentaient de les polir et de les sertir habilement ; mais, sous une apparence de rudesse, ces gemmes enchâssées dans Tor et dans l'argent sont du plus merveilleux ensemble et se marient à\\ne façon -admirable avec le poli de Tivoire. Ce que cherchaient avant tout les pieux ouvriers, c'était la majesté dans l'œuvre et l'harmonie dans l'effet général. Si les pierreries leur faisaient défaut, ils arrivaient à ce double but en employant des morceaux de cristal colorés artificiellement ou dont les teintes gagnaient une brillante intensité de couleur par l'emploi de certaines lames métalliques qu'on plaçait aussi sous un simple cabochon en verre. On s'est parfois beaucoup exagéré la valeur de ces garnitures ; les pierres précieuses et les perles dont elles se composent sont habituellement d'un prix trés-médiocre. Des aigues-marines, des grenats, des améthystes de moyenne dimension, s'y montrent en grand nombre parmi quelques saphirs et quelques émeraudes fort rarement translucides. Ce n'est qu'à une époque infiniment plus rapprochée de nous que les diamants commencent à paraître sur la couverture de certains volumes. L'ouvrage relatif aux émaux et aux bijoux du Louvre qu'a publié M. Léon de Laborde ne laisse point de douté sur ce point. On y trouve la nomenclature des livres les plus richement ornés qu'ait possédés le monde chrétien ; nous ne disons pas le monde entier, parce qu'il paraît certain que la plus riche reliure qui ait jamais recouvert un livre fut placée sur un Coran (*).

Durant les neuvième, dixième, onzième, douzième et treizième siècles, les livres qu'on enrichissait de reliures métalliques étaient presque toujours parés de quelque fragment en ivoire, ayant appartenu à d'anciens diptyques (•); parfois aussi ces petits bas-reliefs avaient été exécutés pour le livre môme. C'est ce qui est arrivé à l'égard du Psautier de Charles le Chauve, si savamment décrit par le P. Cahier.

Disons d'abord que ie plus ancien ivoire français qui nous soit parvenu remonte à trois cents ans environ antérieurement à l'époque dont nous nous occupons : ce petit bas-relief représente les mûracles de saint Remy et date du sixième siècle ; il a été sans doute exéculé dans le midi de la France : outre le sujet principal , on y voit le saint ressuscitant nriraculeusement une jeune fille morte à Toulouse, et le costume y est fidèlement reproduit.

Ce qui fait surtout le prix de la couverture du Psautier de Charles le Chauve, ce sont ses deux précieux ivoires; les vestiges de la sculpture (fût-elle de petite dimension) qui remontent à cet âge reculé sont si rares que ces deux feuilles de diptyque ont leur rang dans l'histoire de l'art. On chercherait vainement leur explication dans le savant traité des Bénédictins; c'est à l'archéologie modem» qu'on en est redevable. Le P. Cahier voit dans le premier de ces deux petits bas-reliefs un sujet tiré du livre des Rois. L'artiste a représenté le prophète Nathan au moment où il reproche à David Ja mort d'Uri. Aucun des personnages qui doivent figurer dans ce petit <irame n'a été omis. Bethsabée cause involontaire de l'indignation du prophète est présente. Le cadavre d'Uri a été évoqué pour faire sentir au roi criminel l'énormité de sa faute. La seconde partie de l'ivoire sert de commentaire, en quelque sorte, à la première; elle offre une touchante parabole dont on

(*) Voy^ à ce sujet «ne dissertatioo curieuse intitulée : Notice èur une feuille de diptyque d'ivoire reprétentant le baptême de Clovis. —Amiens, 1832, io-io.

(•) Voy. le irvrc sur les Bcni-Zelyan publié par rabbë Barges.

retrouvera l'explication dans le livre des Rois. Nous le répétons bien volontiers, avec le savant antiquaire, « malgré une certaine gaucherie d'exécution'dans plusieurs détails , ce petit bas-relief a un caractère de mise en scène si franc let si vif qu'il est impossible de n'y pas reconnaître une véritable puissance. »

Le second ivoire, plus compliqué dans sa composition générale , ne se prête pas non plus à une explication si précise, et l'habile archéologue qui a tenté de la donner avoue qu'il se trouve ici dans un dissentiment absolu avec un homme dont les vastes travaux en ces sortes de matières font aujourd'hui autorité. En attendant que le comte Auguste de Bastard ait publié le travail qu'il prépare sur ce précieil\ ivoire , nous rappellerons sommairement ce qu'en dit le P. Cahier. Selon cet antiquaire, la seconde feuille du diptyque représente la mort de JuUen surnommé l'Apostat. On sait principalement d'après Nicéphore que cet événement eut lieu en Perse, durant l'année 362. La tradition voulait alors que le neveu de Constantin eût succombé sous le coup de la vengeimce divine, et que l'exécuteur de ce décret céleste fût le martyr saint Mercure.

Mis à mort par les ordres de Déce, dans la ville de Césarée en Cappadoce, Mercure était un saint revêtu d'attributs guerriers, et Jésus le choisit avec un autre pour punir le neveu de Constantin : la scène est animée, du reste, par plusieurs autres saints vengeurs; on y distingue Artène, saint Ëusignius, arrêté comme il comptait déjà cent dix ans. Parmi les guerriers tenant dans leur main une poignée de ffèches, on distingue aussi saint Théodore, puis ce saint Sébastien qui, né dans les Gaules, d'une famille milanaise, périt à Rome sous Dioclétien.

Le sommet de l'ivoire représente Jésus-Christ avec les prophètes et les apôtres. Dans la partie inférieure , l'artiste a choisi le moment « où les deux vengeurs reçoivent du Fils de Dieu l'ordre de partir, et s'offirent pour leur mission. Tous paraissent se présenter, mais ceux-ci dressent leurs lances et se tiennent plus militairement sous les armes qu'aucun autre. »

Selon l'auteur des Mélanges d^ archéologie , les deux ivoires du Psautier de Charles le Chauve ne seraient pas un ouvrage grec, mais un travail de la basse Italie.

L'ARAIGNÉE MÉCANICIENNE.

Mon attention fut attirée, il y a quelques jours, écrit un observateur, par une petite araignée que je vis descendre de la partie inférieure d'un guéridon relégué dans un coin , oi!i elle avait pu tisser sa toite sans être dérangée. Une grosse mouche ou taon» cinq à six fois plus grosse que l'araignée, gisait invalide sur le plancher. L'araignée descendit et s'achemina vers la mouche, qu'elle commença à enlacer de ses rets, mais en usant de grandes précautions ; elle remonta ensuite vers la table, puis redescendit, et répéta plusieurs fois ce manège , liant plus étroitement la mouche à chaque voyage. Je me demandais où elle en voulait venir, et pourquoi elle n'attaquait pas sa proie sur place. Sans doute elle ne voulait pas être troublée dans son régal, et c'était une pièce de résistance, qui devait durer plusieurs jours. Mais comment l'enlever? L'araignée cessa de descendre et me parut très-affairée à son poste , au bord inférieur du guéridon ; elle passa et repassa plusieurs fois sur le même point. Imaginez ma surprise, quand, au bout de peu de temps, je vis la mouche eramaillottée laisser le plancher et.comraencer son ascension perpendiculaire vers la table. La chose me fut bientôt expliquée. L'araignée avait tendu plusieurs fils (cinquante . à soixante environ) de la mouche à la table, et en roidis-

sant chacun de ces fils à sa plus forte tension, et fixant le bout supérieur par de la glu, Télasticité de tous les fils se combinait pour enlcTcr la mouche. Hle continua à tendre ainsi diaque 61 Tun après l'autre, et au bout de quinze à vingt minutes la mouche fut hissée jusqu*à la table, et emmagasinée dans un coin de la toile de l'industrieux insecte.* il y avait là une leçon de mécanique donnée par l'araignée. Elle agfssaif d'après le principe qui augmente la puissance de la corde à raison du nombre de poulies autour desquelles elle s'enroule. L*araignée suppléait à ce système en multipliant le nombre des cordes et en roidissant chacune d*elles tour à tour , de manière à obtenir la force et le concours de toutes.

Le vieux satirique français affirme qu'en fait d'affection il y a généralement une personne qui aime et l'autre qui se laisse aimer. Ce n'est que tard , lorsque les trésors de tendresse et d'amour sont taris, quand la chère main qui les prodiguait s'est glacée, c'est alors seulement que nous nous rappelons à quel point cette main fut prodigue et dévouée; quelle douceur elle avait pour calmer, quelle ardeur à protéger, quelle force pour étayer et défendre , quelle promptitude à soutenir, quel charme pour caresser! Âlais, hélas! les oreilles qui eussent écouté avec tant de délices nos remerciments attendris n'entendent plus. Ah ! laissez-nous ef^pérer que les fruits de notre amour, quelque tardifs qu'ils soient , n'arriveront pas trop tard ; que, dussent nos tributs de vénération et de gratitude ne plus rencontrer qu'une tombe, là encore les remords passionnés, les souvenirs contrits, les pieuses larmes, là encore les oblations du cœur seront acceptées! Thackeray.

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