ANECDOTE
Le père de sir Walter Scott était greffier en chef de la Cour de la chancellerie à Edimbourg, où il était grandement estimé; il reçut, vers 1785, en automne, une succession de mystérieuses visites qui intriguèrent fort sa femme. Tous les soirs à la même heure arrivait une chaise à porteurs qui déposait, au sein même du cabinet du légiste, un personnage soigneusement enveloppé d'un grand manteau. L'étranger était introduit sur-le-champ ; la porte se refermait , et rien ne transpirait de ces conférences qui se prolongeaient fort tard, dépassant l'heure où la famille, dont les habitudes étaient régulières, avait coutume de se retirer. Lorsque M"* Scott interrogea son mari sur le mystérieux client, les réponses év^sives du discret homme de loi stimulèrent de plus en plus la curiosité de sa femme, si bien que, n'y pouvant tenir, un soir où la séance s'était prolongée oatre mesure, au moment où M~« Scott entendit le coup de sonnette qui avertissait les porteurs de venir prendre celui qu'ils avaient amené, elle se présenta résojûraent dans le çabjnet de son mari, portant un plateau, et
disant « qu'après une conversation prolongée aussi tard, Monsieur accepterait volontiers, sans doute, une tasse de thé? » L'étranger, fort richement vêtu, et dont la tournure était noble et les manières distinguées, salua avec gi'âce, acceptant la politesse, prit la tasse et but ; mais M. Scott, fronçant le sourcil, refusa avec froideur de prendre sa part du rafraîchi3sement. Peu après, le visiteur se retira. A peine disparaissait-il que l'avocat, soulevant le châssis de la fenêtre, avait lancé sûr le pavé la tasse dont s'était servi son client.
M™« Scott , tout effrayée , se récria , déplorant la perte d'une de ses plus belles porcelaines. Son mari arrêta court ses doléances : « Ce n'est là, lui dit-il , que la juste punition d'un petit accès de curiosité; je puis l'excuser; mais il vous faut comprendre que je suis forcé , pour affaires , de recevoir dans ma maison des personnes que je trouve indignes d'être les hôtes de ma femme. Jamais mas lèvres ni celles d'aucun des miens ne se poseront à la place qu'a souillée la bouche de Murray de Broughton. »
C'était ce misérable qui, après avoir été secrétaire de Charles Stuart durant presque toute la malheureuse expédition de ce prince en Ecosse, trahit, pour préserver sa vie et sa ■fortune, la cause qu'il avait embrassée, et consentit à devenir témoin à charge contre les plus nobles partisans de la cause que lui-même avait servie, lesquels, sur sa déposition, furent décapités.
Ce traître étant confronté avec le noble pair Balmérino devant le^ conseil privé, on demanda au prisonnier s'il reconnaissait le témoin : « ~ Moi? répondit palmérino, non ! J'ai connu jadis un Murray de Broughton, mais celui-là jetait un gentilhomme, un homme d'honneur qui pouvait porter la tête haute. Cet individu-ci, je ne le connais point. »
La soucoupe do la tasse de Murray de Broughton était conservée dans la famille de M. Scott, et son fils', sir Walter Scott, y attachait du prix.
TOLLENS.
Né en 1778, à Rotterdam, de parents d'une condition médiocre, le poète hollandais Tollens n'eut point d'éducation savante. Comme beaucoup de ses prédécesseurs et de ses successeurs, c'était un simple commerçant, un épicier. En Hollande, le négoce, qui a fait la force et la prospérité du royaume, est partout et se trouve honoré à l'égal de n'importe quelle autre condition sociale ; on ne le considère surtout nullement comme incompatible avec l'exercice des lettres ou des arts.
On doit à Tollens des odes historiques et nationales d'un genre élevé, puis un poème sur l'hivernage des Hollandais à la Nouvelle-Zemble, dans lequel il a en quelque sorte ressuscité la poésie épique nationale. Mais c'est principalement par ses poésies de famille d'une part, de l'autre par ses ballades ou romances patriotiques, qu'il a conquis sa grande et légitime popularité. « Les mœurs et l'organisation de la société en Hollande, écrit, à propos de cette première espèce d'œuvres, M. Alberdingk-Thym, qui est lui-mên^f un des littérateurs les plus remarquables de la génération actuelle, ont fait naître un genre de poésie qu'on appelle Hniselijke poësijk (poésie de famille, poésie du coin du feu). M. Tollens est passé maître dans ce genre.
! C'est à la nature seule qu'il doit son brevet. S'adresse-t-il à son fils tout jeune encore, et entrevoit-il les dangers
; auxquels un jour il sera exposé, il va chercher dans le cœur des pères les véritables accents pour peindre ses prévoyances, ses appréhensions et son espoir. Il y a une vérité si frappante dans de telles pièces qu'elles vont droit à l'âme, et commandent pour l'auteur autant de respect que
de sympathie. A la naissance de son septième enfant, M. Tollens produisit un nouveau petit chef-d'œuvre de grâce et de gaieté. Une nouvelle dent d'un de ses enfants lui inspira une nouvelle pièce des plus charmantes. Il badine, il symboKse, il parle sérieusement ou avec tendresse; partout Ton sent battre le cœur de Thomme sensible et du vrai poète sous les vers mélodieux ('.).»
Quant à la ballade ou romance patriotique, qu*on peut considérer comme ime seconde création de Tollens, il ne s*y est pas élevé moins haut. Un peu incertain dans ses premiers essais, qui n'avaient ni l'originalité d'inspiration, ni la distinction de style, ni la chaleur dWmc qu'il atteignit depuis, il arriva de progrés en progrès à écrire de petits chefs-d'œuvre. Son plus beau titre en ce genre est le fameux chant patriotique en l'honneur du prince et du pays : Wien neerlands bloed... (Ceux dans les veines desquels coule le vrai. sang néerlandais,..), pacifique ^far8eiUaise de la' Hollande, que le voyageur entend souvent retentir dans les rues et dans les assemblées publiques.
La mémoire de Tollens est restée chère â ses compatriotes, et environnée par eux d'une espèce de culte. On
lui a élevé à Rotterdam, dans le parc, une statue colossale en marbre, de quatre mètres de haut, œuvre du sculpteur Strackée. •
Le 20 octobre i 860, nous passions par le petit village de RysWyk, célèbre dans l'histoire par la signature du traité 'de 1697, et dans les fastes de la littérature néerlandaise par le séjour de Tollens, qui y passa les dernières années de sa vie et y mourut en i 856. Le villa^ entier était pavoisé de drapeaux aux trois couleurs. Un air de fôte régnait dans les rues où circulait une foule empressée. Nous nous informâmes, et l'on nous apprit qu'on devait, à deux heures de l'après-midi, inaugurer un monument élevé par souscription sur la tombe de Tollens, dans le cimetière qui s'étend derrière l'église prolestante. Grâce au bienveillant accueil de la commission, il nous fut permis d'assister de près h la cérémonie. Elle s'ouvrit par un chant en l'honneur de Tollens, suivi d'un chaleureux discours de M. Bakhuizen Van den Brink, érudit et écrivain distingué, président d'une des sections de la société formée pour l'érectioo du monument. Vers la fin du discours, à un signal donné, la toile qui cachait la vue du monument tomba, et tous les
Henri î^liens, poète hollandais. — Dessin de Ghevignard.
fronts se découvrlrerit, pendant que l'orateur saluait d'une apostrophe éloquente la mémoire du poète. Ce monument, dû au ciseau de M. Lacomblé, est en pierre. Il représente la Muse de la poésie qui, dans une attitude affaissée par la douleur, tie.nt d'une main sa lyre brisée, et de l'autre dépose une couronne d'immortelles sur la tombe de Tollens.
(') De (« mi^'^f*^^ nèerlandaite: 1854, in-8, en français.
TypHnrhit le I. Best, rae
Après un nouveau chant exécuté, comme le premier, par trois sociétés chorales réunies, deux protestantes et l'autre catholique, la foule se dispersa; pui^ les membres de la commission se réunirent à un banquet dans la salle d'école, tout enguirlandée de feuillages, tandis que les jeunes élèves, rangés dans le fond, entonnaient de leurs voix enfantines le chant patriotique de Tollens, bientôt répété en chœur par l'assemblée entière.
SaiK-lMr-Mit-«(nira. 1S.
LE MONASTÈRE D'OREZU
(district de valcea, petite-vauchie).
Porche de l'église du monastère d'Orezu. — Dessin de Lancelot.
Nous avons déjà donné quelques détails (*) sur les monastères des pays roumains, leur origine, leurs vicissitudes, i'état d*abandon où la plupart ont été réduits par Tincurie elle gaspillage de ceux qui les habitaient, la tolérance intéressée des anciens gouvernements, et, disons-le aussi, par les changements inévitables que le temps amène dans les institutions et dans les mœurs.
l«) Voy. t. XXVII, p. 369.