‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 270 sur 314 · UNK VISITE A L'ABBAYE DE LA TRAPPE · texte numérisé non relu

UNK VISITE A L'ABBAYE DE LA TRAPPE

EN 168i («).

EXTRAIT d'une LETTRE A MADAME LA DUCHESSE DE LIANCOURT (*).

Cette abbaye est située dans un grand vallon, et lafor^^t et les collines qui l'environnent sont disposées de telle sorte qu'elles semblent la vouloir cacher au reste de la terre. Elles enferment des terres labourables, des plants d'arbres fruitiers, des pâturages, et neuf étangs qui sont autour do l'abbaye, et qui en rendent les approches si difficiles qu'il est même malaisé d'y arriver sans le secoure d'un guide.

Il y avait autrefois un chemin pour aller de Mortagne h Paris qui passait derrière les murs du jardin ; mais quoiqu'il fût dans le bois, et a plus de cinq cents pas de la clôture, et qu'on ne pût le pousser plus loin sans beaucoup de dépense, M. l'abbé de Rancé, néanmoins, l'a fait changer, afin que les environs de leur monastère soient moins fréquehtés : aussi n'y a-t-il rien déplus solitaire que ce désert, car encore qu'il y ail plusieurs villes et bourgades à trois lieues alentour, il semble pourtant qu'on soit dans une terre étrangère et dans un autre pays.

Le silence règne partout; si l'on entend du bruit, ce n'est que le bruit des arbres lorsqu'ils sont agités des vents, et celui de quelques ruisseaux qui coulent parmi les cailloux.

Au sortir de la forêt du Perche, lorsqu'on vient du côté du midi on découvre cette abbaye , et bien qu'il semble qu'on en soit fort proche, on chemine néanmoins près d'une lieue avant que d'y arriver; mais enfin, après avoir descendu la montagne, traversé des bruyères, et marché quelque temps entre des haies et par des chemins couverts, on arrive à la première cour, où loge le receveur, et qui est séparée de celle des religieux par une forte palissade de pieux et d'épines, que M. l'abbé a fait faire depuis qu'il s'y est retiré. C'est là qu'ayant sonné à la porte, un frère lai vient ouvrir. On entre dans uçe autre grande cour assez spacieuse et plantée d'arbres fruitiers, dans laquelle , à main droite , il y a un colombier , et à main gauche une autre basse-cour où sont les greniers, les celliers, les écuries, les établcs et autres lieux nécessaires pour la commodité du couvent. Joignant cette bassecour, il y a un moulin; l'eau qui le fait tourner est un ruisseau qui vient des étangs, et qui, après avoir séparé la grande cour d'avec le jardin des religieux , du côté de l'église, traverse sous terre une autre partie de la même cour pour se rendre dans un réservoir.

Après avoir traversé la grande cour, on trouve la porte du couvent, où un religieux de la maison fait l'office de portier. Lorsqu'il a ouvert, on descend dans une espèce de vestibule qui n'a que quatre toises de long et neuf à dix pieds de large. A main droite est une chambre pour recevoir les

(•) Voy. l'Histoire de la fondation de la Trappe, t.MII, 1835, pajfc 196; et la Vue du couvent de la Trappe mère, l. XVlî, 1849, p. 305.

(') Barbier aUribue celte lettre à Félibien des Avaux , mais agoutc (|ue , d'après l'avis de plusieurs bibliographes , elle pourrait être du père Desmares de l'Oratoire.

I hôtes, et à main gauche une salle où ils mangent. Pen- ] danl que le religieux qui a ouvert va donner avis i\ M. l'abbé ou au père prieur de ceux qui sont entrés , on demeure dans la chambre, où l'on peut s'instruire de quelle manière il se faut comporter dans ce lieu. Car il y a de petits tableaux attachés contre la muraille où est écrit:

On gardera dans le cIoHre un perpétuel silence. Lorsque Yon parle dans les lieux destinés pour cela, ou mi^me dans les jardins, on le faii d'un ton de voix le moins élevé que l'on peut. - On évite la rencontre des religieux autant qu'il est possible en tout temps, surtout dans celui du travail manuel.

On s'adresse au portier si l'on a besoin de quelque cliose dans le monastère , parce que les religieux , qui sont étroitement obligés au silence, ne donnent nulle réponse à ceux qui leur parlent.

L'on peut aussi lire dans le vestibule quelques passages tirés de l'Écriture sainte , qui sont comme les premiers avis qu'on donne à ceux qui arrivent, et même bien souvent les plus longs entretiens que la plupart des étrangers puissent avoir dans cette maison , où Ton peut dire que les murailles parlent, et que les hommes ne disent mot. Car on voit d'abord en entrant ces paroles de Jérémie écrites j sur la porte du cloître :

11 s'assoira solitaire et se taira.

Pour faire entendre à ceux qui aspirent au bonheur de ces solitaires qu'ils doivent se préparer h la retraite et au silence.

Lorsque le père prieur ou quelque autre religieux est venu recevoir les nouveaux hôtes, et après les avoir salués avec beaucoup d'humilité et de grandes prosternations, il les fait passer dans le cloître, et les conduit à l'église pour y adorer le saint sacrement. Au retour, ils entrent dans la chambre ou dans la salle, et en attendant le repas un religieux lit un chapitre de l'Imitation.

Ce qu'on sert h la table des hôtes est pareil h ce qu'on donne aux religieux , c'est-à-dire qu'on n'y mange que des mêmes légumes et du même pain, et qu'on j boit du cidre comme au réfectoire. Les mets ordinaires' sont : un potage, deux ou trois plats de légumes, et un plat d'œufs, qui est la portion extraordinaire des étrangers, car on ne leur sert point de poisson, bien que les étangs en soient fort remplis. Quelquefois aussi on donne du vin aux personnes incommodées. Pendant tout le repas on continue à lire l'Imitation, ce qui ne s'observe que depuis quelque temps, car auparavant on commençait seulement un chapitre, et après avoir lu deux ou trois périodes , le père prieur ou celui des religieux qui était la pour entretenir les hôtes (car il ne mange jamais avec eux) faisait cesser la lecture, et on avait alors la liberté de parler de diverses choses. Mais parce qu'on agitait quelquefois des questions où la diversité des sentiments de ceux qui se trouvaient là pouvait donner lieu à des contestations et à des disputes inutiles, M. l'abbé, qui a une prévoyance extrême, a trouvé le moyen d'en ôter les occasions en faisant ainsi lire pendant tout le temps qu'on est à table, après quoi chacun se retire dans la chambre qu'on lui a destinée.

Les externes ont un appartement particulier qui a vue sur la cour , et n'entrent point dans les cloîtres que jiour aller à l'église aux heures de l'office.

Il n'y a aucune pièce dans tout le monastère où la magnificence et la curiosité paraissent. L'église n'a rien de considérable que la sainteté du lieu. Elle est bâtie d'une manière gothique, et fort particulière, car le bout du côté du chœur semble représenter la poupe d'un vaisseau , ce qu'il ne faut pas prendre pour quelque noble et subtile' invention de l'architecte, puisque tout l'ouvrage en est grossier, et même contre les règles de l'art. Cette église ne laisse pas d'avoir quelque.chose d'auguste et de divin ; elle n'est ni trop sombre ni trop éclairée. Sa grandeur est de vingt-deux toises de long sur neuf toises de large ou en-

viron ; les ailes qui tournent autour ont deux toises de large ; une haute balustrade sépare Féglise en deux , et empêche que personne n'entre par la nef du côté du ohœur.

11 n*y a sur Tautel qu'un petit crucilix d'ébéne , et aux deux extrémités du contre-autel deux plaques de bois d'où sortent deux branches qui portent deux cierges qu'on n'allume que pendant la messe. Aux jours de fêtes, l'on met de doubles branches, et ainsi au lieu de deux cierges il y en a quatre, avec deux autres qui sont contre les piliers les plus proches et qu'on allume à Télévation. Il n'y a ni chandeliers d'argent, ni d'autres riches ornements; les chasubles et les parements même des autels ne sont pas de soie, quoiqu'il y en ait quelques-uns dont on se servait autrefois.

En été les religieux se couchent à huit heures, et en hiver à sept. Ils se lèvent la nuit à deux heures pour aller à matines, qui durent ordinairement jusqu'à quatre heures et demie, parce que, outre le grand ofliee, ils commencent toujours par celui de la Vierge , et entre les deux ils font une méditation de demi-heure. Les jours où l'Église ne solennise la fête d'aucun saint, ils récitent encore l'office des morts. Au sortir de matines, si c'est en été, ils peuvent s'aller reposer dans leurs cellules jusqu'à prime ; mais l'hiver, ils vont dans une chambre commune proche du chautfoir, où chacun lit en particulier. Les prêtres prennent presque toujours ce temps-là pour dire la messe, et souvent M. l'abbé demeure aussi à l'église pour les confesser, car il est le confesseur aussi bien que le père (le ses religieux.

A cinq heures et demie on dit prime, qui dure une bonne demi-heure; ensuite ils vont au chapitre, où ils sont encore environ demi- heure, excepté certains jours qu'ils y demeurent davantage, auxquels jours M. l'abbé leur fait de doctes prédications. Sur les sept heures on va travailler; c'est-à-dire que chacun quittant son habit de dessus qu'ils appellent une coule , et retroussant celui de dessous, ils se mettent les uns à labourer la terre, les autres à la cribler, d'autres à porter des pierres, chacun recevant sa tâche sans choix ni élection de ce qu'il doit faire. M. l'abbé lui-même se trouve le premier au travail, et «emploie plutôt qu'aucun autre à ce qu'il y a de plus vil et de plus pénible. Lorsque le temps ne permet pas de sortir, ils nettoient l'église, balayent les cloîtres, écurent la vaisselle, font des lessives, épluchent des légumes, et quelquefois ils sont deux ou trois assis contre terre, les uns auprès des autres, à ratisser des racines, sans jamais parler ensemble. Il y a aussi des lieux destinés à travailler à couvert , où plusieurs religieux s'occupent les uns à écrire des livres d'église, les autres à en relier, quelques-uns à des ouvrages de menuiserie , d'autres à tourner, et ainsi à différents travaux utiles, n'y ayant guère de choses nécessaires à la maison et à leur usage qu'ils ne fassent eux-mêmes; mais ils ne s'appliquent jamais à aucun ouvrage curieux et qui puisse attacher trop agréablement l'esprit, parce qu'une des maximes de ce digne abbé est que celui qui s'est retiré dans la solitude pour ne posséder plus que Dieu ne s'en doit pas détourner pour s'attacher d'affection à des choses vaines, mais demeurer continuellement uni à Dieu , s'entretenant sans cesse dans l'amour de cette suprême beauté qui doit être l'objet de tous ses désirs.

Lorsqu'ils ont travaillé une heure et demie, ils vont à l'office, qui commence à huit heures et demie ; on dit tierce, et ensuite la messe et sexte.

Lorsqu'ils ont dit sexte , ils se retirent dans leurs chambres jusqu'à deux heures et demie, c'est-à-dire environ demi-heure , pendant laquelle ils peuvent s'appliquer à quelque lecture ; après cela ils vont à l'église chan-

I ter none, si ce n'est aux jours déjeune de l'Église, que l'office est retardé , et qu'on ne dit none qu'un peu avant midi, et ensuite l'on va au réfectoire.

I Le réfectoire est fort grand ; il y a un long rang de tables de chaque côté. Celle de M. l'abbé est en face au milieu des autres, et contient les places de six ou sopt I personnes. 11 se met à un bout, ayant auprès de lui à sa I main gauche le père prieur, et à sa droite les étrangers, ■ lorsqu'il y en a qui mangent au réfectoire, ce qui n'arrive guère présentement. Ces tables sont nues et sans nappes, I mais fort propres ; chaque religieux a sa serviette, sa tasse j de faïence , son couteau , sa cuiller et sa fourchette de I buis, qui demeurent toujours en même place. Ils ont devant eux du pain plus qu'ils n'en peuvent manger; un pot I d'eau, un autre pot d'environ chopine de Paris, un peu plus qu'à moitié plein de cidre, parce que ce qui manque ; pour le remplir, on le garde pour leur collation, n'ayant I en tout qu'une chopine par jour. Leur pain est fort bis et gros, parce qu'on ne sasse point la ii\rine ; elle est seule- ! ment passée par le crible : ainsi presque tout le son y de- I meure, et si cela ne se pratique pas dans tous les monas- I tères du même ordre, c'est pourtant un des points de l'an- ' ciennerègledeCîteauxquel'onobserve exactement danscette I maison. On leur sert un potage quelquefois aux herbes, d'au- ' très fois aux pois ou aux lentilles, et ainsi différemment i d'herbes et de légumes, avec deux petites portions ; aux joui s j de jeûne, savoir : un petit plat de lentilles, avec un autre ' d'épinards, ou de fèves, ou de bouillie, ou du gruau, ou ' des carottes, ou quelques autres racines, selon la saison et j que cela se rencontre, car on n'affecte pas de diversifier I leurs mets à tous les repas. Leurs potages sont toujours I sans beurre et sans huile , et dans les autres choses ils n'en mettent que très-rarement, et jamais aux jours de , jeûne de l'Église ; leurs sauces ordinaires sont faites avec du sel et de l'eau épaissie avec un peu de gruau, et quelquefois un peu de lait ; mais véritablement ils en mettent si peu quand ils en font du poUge aux choux ou à la citrouille, que l'eau n'en est que blanchie; encore n'en usent-ils point du tout dans les temps qu'ils s'abstiennent de beurre et d'huile, leur bouillie n'étant faite alors qu'avec de la farine, de l'eau et du sel. Lorsqu'on leur sert des betteraves, j'ai remarqué qu'on présente de l'huile dans une écuelle à chaque religieux ; quelques-uns en prennent un peu dans leur cuiller , d'autres se contentent de les manger seulement avec fe sel et le vinaigre. Il y a aussi des légumes, comme les artichauts et les asperges, qui pour leur sembler trop délicats ne sont point servis sur* leurs tables, ni cultivés dans leur jardin. Au dessert, on leur donne deux pommes ou deux poires cuites oujcrues. Tous les religieux et convers se trouvent au réfectoire, le portier même apporte les clefs du couvent à M. l'abbé. Il n'y a que celui qui fait la cuisine , celui qui sert à table et celui qui lit durant le repas, qui mangent après les autres. Lorsque ces bons religieux se sont ainsi repus, selon le corps et l'âme tout ensemble, ils rendent grâces à Dieu, et vont à l'église achever leurs prières. Au sortir de l'église ils se retirent dans leurs cellules, où ils peuvent s'appliquer à la lecture et à la contemplation. Quelquefois ils prennent ce temps-là pour entretenir M. l'abbé, lorsqu'ils ont quelque chose à lui découvrir touchant l'état de leur âme , allant à lui comme à une source d'eau vive et salutaire.

A une heure ou environ, on sonne pour aller au travail, reprendre celui qu'on a quitté le matin ou en commencer un autre.

Après une heure et demie et quelquefois deux heures de travail, on sonne la retraite, et alors chacun quille ses sabots, remet ses outils dans un lieu destiné à cela, reprend

MAGASIiN PITTORESQUE.

sa coule et se retire dans sa chambre h lire ou à méditer jusqu'à vêpres. A cinq heures on va au réfectoire, où chaque religieux trouve pour sa collation un morceau de pain de quatre onces, le reste de sa chopine de cidre, qui n*est pas d'un demUsetier, avec deux poires ou deux pommes, ou quelques noix aux jeûnes de la^régle ; mais aux jeûnes de l'Église ils n*ont que deux onces de paih et une ibis â boire. Les jours qu'ils ne jeûnent pas, on leur donne pour leur souper le reste de leur cidre, une portion de racine, et du pain comme à dîner, avec quelques pommes ou

poires au dessert ; mais aussi le matin on ne leur présente qu'une portion de légumes avec leur potage. Quand ils ne font que la collation, un quart d'heure leur suffit, de sorte qu'ils ont encore une demi-heure pour se retirer, après laquelle ils se rendent dans le chapitre, où l'on fait la lecture de quelque livre de piété jusqu'à six heures, qu'on va dire complies, et ensuite on fait une méditation de demiheure. Au sortir de l'église, on entre au dortoir; et à sept heures on sonne la retraite, afm que chacun se mette au lit, c'est-à-dire se coucher tout vêtu sur des ais, où il y a

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