PARKER
fin.-Voy. p. 31i.
Cette tendresse de cœur qui se fait jour à travers les plus virulentes prédications résista, chez Parker, à toute la violence de ses ennemis. En vairi ils prêchèrent contre lui , appelant publiquement sur sa tête la mort, l'anéantissement, la damnation : « Retranche-le, Seigneur» et que son
(•) Zo?ga, Bastirilievi antichi, IIj 04.
souvenir meure avec lui î » s'écrie un ministre en chaire. - « Mets la confusion et la disgrâce dans ses pensèrs dès le samedi soir», demande un autre dans son invocation impie. « Seigneur ! nous savons que nos arguments ne le peuvent convaincre ; plus nous parlons contre lui, plus le peuple court l'écouter, l'aime et le révère. U«e deviendra Boston, mon Dieu, si tu ne te charges de ta propre cause ! »
Ne semblerait-il pas, à dix-huit cents ans ilc distance, entendre un écho des discours proférés jadis par les pharisiens sous l'ombre de leurs synagogues?
Les menaces n'arrêtaient pas plus l'apôtre dans sa mission que ne l'avaient entravé les injures et les outrages. Ses plus chers amis se retirèrent de lui. On refusa de s'asseoir à la même table, d'entrer dans la même salle, de prendre part aux mêmes œuvres de charité que lui. Il fut lionni de toutes les églises d'Amérique. Fractionnées dans leurs doctrines , elles s'accordaient pour river les fers de l'esclavage, absoudre le maître, et s'unissaient toutes dans un commun anathème contre celui qui frappa de sa parole acérée tous les intérêts iniques. L'on se reculait, comme de l'approche d'un pestiféré, de ce pasteur qui chas.sait b^s vendeurs et les hypocrites dn temple : « Où est ton église? » criait-on au réformateur également rejeté par toutes les congrégations. L'église de Parker, c'était l'Amérique entière , et sa parole y a fructifié.
Comment se hasarder à donner un exposé, un extrait de ses idées, si hautes, si gigantesques, mais non coordonnées? Dans les vibrations lumineuses de son éloquence, le pasteur lançait sur son auditoire comme un reflet des lumières éternelles, plutôt qu'il ne lui expliquait une doctrine régulièrement formulée ; mais les éclairs de sa parole ne se sont pas éteints lorsque la mort a formé cette bouche éloquente. Ses missions multipliées à travers toutes les villes de l'Union , ses prédications ardentes , recueillies par plus de cent mille auditeurs, ses sermons, reproduits à mesure qu'ils étaient prononcés, et parcourant, au nombre de plusieurs mdlions d'exemplaires, ces immenses contrées, tant de travaux apostoliques n'ont pas usé sa vie en vain. Comme le dit M. Reville {•), « cet homme qui au- » rait pu vivre tranquille à l'ombre de son figuier, et qui j» s'en va de ville en ville prêcher contre les péchés du n peuple; cet homme dominé par une idée simple, grande, » contenue déjà dans la religion de son enfance, dans la
• constitution de sa patrie ; cet homme qui se refuse à tout » compromis, qui n'a aucune espèce d'indulgence pour les » nécessités politiques ou commerciales...; qui, malgré » tous les découragements, toutes les amertumes, annonce » joyeusement sur les toits l'aurore prochaine , et prédit
• la victoire définitive de la vérité et de la liberté, cet » homme est un prophète. »
En lisant ces sermons si brûlants de zèle, et l'histoire de sa vie si active et si dévouée, les belles strophes de notre Déranger sur saint Paul nous sont plus d*une fois revenues en mémoire. Elles s'appliquaient si bien à Parker!
Paul, où vas*tu? — Je vais sauver le monde ; Dieu nous donne une loi d*amour.
— Malheureux! la sueur t*inonde; Prends au moins le repos d*un jour.
— Non, non, je vais sauver le monde.
Dieu nous donne une loi d*amour.
L'apôtre américain Tannonce partout cette loi de cha* rite universelle qui ne connaît nulle acception de couleurs. Il unissait son influence toute- puissante aux efforts de IV bolitioniste Garrison pour organiser ce chemin de fer $(ni* terrain qui s'ouvrit aux esclaves, dérobés ainsi par milliers à la servitude et aux supplices du Sud. En 1851, il
(•) Revue des Deux Mondes, Un Réformateur américain, U XXXV, p. 740.
xMAGASIN PITTORESQUE.
abritait chez lui, prêt à le protéger avec répée et le revolver, un malheureux couple poursuivi et traqué par les trappeurs et marchands d'hommes jusque dans les rues de Boston.
« Oui, disait-il dans l'admirable discours où il défend sa conduite contre une conférence de pasteurs qui l'accusaient de donner l'exemple de la résistance à la loi à main armé^, oui, j'ai des noirs dans mon église, des esclaves fugitifs, couronnes de mon «ipostolat, sceaux bénis de mon ministère. Obligé de prendre soin de leurs corps si je veux sauver leurs âmes, j'ai dû ouvrir ma maison à mes paroissiens, et les mettre à l'abri des gritfes des voleurs d'hommes. Oui, j'ai dû faire garder ma porte jour et nuit; j'ai dû m'armer moi-même. Cette semaine-là, j'ai écrit mon sermon un pistolet sur mon pupitre : un pistolet chargé, voyezvous ! la capsule au piston, prêta tirer. Une épée nue était A portée de ma main, forcé que j'étais de défendre des innocents, membres de mon église, qu'on voulait envoyer â pire que la mort! »
Mis en cause, accusé d'avoir violé ouvertement la loi contre les esclaves fugitifs, Parker se défend par une fulgurante réplique, où il cite nombre de sublimes résistances à la loi lorsqu'elle outrage l'humanité; allocution qu'il termine par une apologie dérisoire de Judas: « En obéissant aux sommations de la loi hébraïque, dit-il, en dénonçant la retraite du Sauveur, Iscariote, à votre gré, n'a fait, sans doute, que remphr ses obligations constitutionnelles ; il agissait de son mieux pour sauver l'Union. 11 accomplissait pn devoir, désagréable peut-être, mais de haute moraUté. » Et Parker couronne une défense qui fit reculer ses ennemis et retirer l'accusation par cette invocation ironique : « Judas, tu es un saint! la loi de Dieu n ordonne jamais de désobéir aux lois humaines (*) : sanch Iscariote ora pro nobis ! »
L'inspiration, que Parker appelle « la céleste floraison «le l'homme » , illumine chez lui des visions vagues parfois, mais qui élevaient l'âme de ses auditeurs, et qui expliquent, malgré tant de prédications haineuses faites contre le ministre, son immense popularité. Quel admirable tableau d'avenir apparaît à ses yeux au-dessus des voiles superposés de cette vie mortelle !
« Derrière le sombre et menaçant nuage de la théologie populaire, avec quelle splendeur rayonne la lumière calme et pure de la véritable religion, révélant en Dieu le père infini de tous et de tout , parfaitement puissant, parfaitement sage, parfaitement juste, aimant et saint! Alors combieji l'univers se déroule magnifique! c'est l'immense Bible de Dieu. La nature matérielle, c'est l'Ancien Testament, vieux de milliers' de milliers d'années, émaillé de vérités sous nos pieds, étmcelant de gloire sur nos têtes; et la nature humaine est le Nouveau Testament du Dieu incommensurable, infini, révélant chaque jour une page nouvelle; tandis que l'immortalité en attente présente une récompense h chaque vertu non récompensée, à chaque larme non essuyée, à chaque chagrin non consolé, k chaque prière, à chaque intention pure sortie du cœur. Puis, au-dessus de tout, — de l'Ancien, du Nouveau Testament, de la mortalité et de l'immortalité, — la tendresse infinie, l'amour sans bornes du Père souverainement aimant, plane sur l'humanité comme l'oiseau sur son nid, nous enserrant, nous aspirant et se communiquant lui-même en une suprême bénédiction.
» Regardez aux étoiles, étudiez les mathématiques des cieux écrites dans ces splendides diagrammes de feu où tout est loi, ordre, harmonie, beauté. Abaissez Vos yeux
(•) Propres paroles de Daniel Webster, réminenl juiisconsiilte, qui, en se (ié<laraiit contre Parker, courtisait les yoles du Sud : Webstar briguait la présidence.
j quelque matin , aux premiers jours de printemps, seulement sur une fourmilière, et étudiez les lois, les mœurs des fourmis : tout est réglé, ordonné, tout est beau ! Re- I gardez autour de vous les troupeaux dans les champs, les ' oiseaux dans les airs, les froids poissons sous les courants I limpides, les reptiles, les insectes ; voyez les lois mathématiques de leur structure, les lois morales de leur existence : trouverez-vous le moindre signe qu'un seul moment la Divinité ait dévié de sa lumineuse carrière d'immense pouvoir €t d'immense mansuétude et bonté?... »
Parker apporte, dans ses vues sur les études historiques, cette même ardeur religieuse qui échauffe ses aperçus des sciences naturelles :
« L'histoire du monde? Eh quoi ! c'est l'histoire du per- ' pétuel triomphe du vrai sur le faux, du juste sur l'injuste, de l'amour sur la haine, de la foi au Dieu victorieux sur tout ce qui résiste à sa loi. N'y a-t-il pas une sublime leçon dans la vie divine du cher et saint Crucifié? Il y a dixhuit cents ans que sa voix commença à se faire entendre , et maintenant elle a rempli l'univers. »
Celui qu'illuminaient ces magnifiques visions, dont le cœur palpitait sous tant d'émotions nobles et fécondes, n'avait plus longtemps à éclairer sa patrie. Son âme s'exhalait avec son souffle. Le dimanche 7 janvier 1859, une violente hémorragie des poumons l'arrêta au pied de la chaire. Un séjour d'un an dans l'une des Antilles, à Sanrta-Cruz, lui rendit quelqne force. Obligé de suspendre ses travaux les plus importants, il s'était remis à sa chère botanique; il se livrait avec bonheur à des conversations enjouées, dans lesquelles sa verve piquante s'alliait à la bienveillance la plus aimable. Ce fut en réponse à une tendre lettre de ses paroissiens qu'il écrivit alors son autobiographie « Expériences d'un mhfiistre »; et il dévouait la plus grande partie de son temps à l'étude d'une population noire , affranchie depuis onze ans, et dont les progrès lui semblaient tlTrir des moyens de préparer l'affranchissement pacifique des noirs des États-Unis. On espérait qu'un voyage en Europe consoliderait sa guérison ; mais sa mission était terminée, la vie le quittait. Après un court repos chez son ami M. Desor, à Combe-Varin , en Suisse, oasis où il jouit de quelques douces journées au milieu d'un cercle d'amis, il se rendit en Italie, languit à Rome, de plus en plus malade, et tout à fait épuisé, se pressant de revenir dans sa patrie qu'il espérait atteindre encore pour y mourir, il expira à Florence, le 10 mai 1860, avant d'avoir atteint sa cinquantième année, et sans avoir mis la dernière main h son ouvrage Sur r origine des religions citez les principales races, travail auquel il attachait une grande importance.
Une simple pierre de grès marque, dans le cimetière protestant de Florence, la place où repose le corps de Théodore Parker. Mais ses pensées d'universelle charité ont germé dans l'Amérique, où il les avait semées, et son œuvre s'achèvera.
OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES