PORTRAIT DE JOUVENET
Voy., sur Jouvenel, t. X, 1842, p. 239.
Jean Jouvenet. — Dessin de Cbevignard, d'après le tableau original du Musée de Rouen.
Le portrait de Jouvenet qui est ici reproduit appartient au Musée de Rouen , ville natale du peintre , où Ton conserve onze autres tableaux de sa main; plusieurs sont fort remarquables. On pense que celui-ci fut exécuté en 1691, c'est-à-dire lorsque Tartiste était âgé de quarante-sept ans. Jouvenet', qui ne connut guère, à aucune époque de sa vie, ni les découragements ni les revers, était alors arrivé au développement complet de son talent ; il jouissait de toute sa réputation et d'une autorité à peu prés sans partage. Mignard était âgé de quatrevingts ans; Lebrun, qui avait exercé sur les artistes ses contemporains une sorte de souveraineté, était mort l'année précédente, et Jouvenet était en quelque sorte son successeur désigné. Lebrun, dont tant d'autres avaient eu à redouter la jalousie , n'avait eu que des bontés pour le peintre normand; à plusieurs reprises, pendant une vingtaine d'années, il l'avait fait travailler avec lui aux grandes décorations du château de Versailles; c'est sur sa présentation que l'Académie de peinture avait admis Jouvenet parmi ses membres dès 1674; puis, en 1676, elle l'avait nommé adjoint à professeur, et, en 1681, professeur en titre ; enfin le roi Louis XIV, à la recommandation de son premier peintre ordinaire , lui avait fuit diverses commandes et l'avait même chargé d'exécuter un portrait du Dauphin ; depuis plusieurs années, il avait un logement au palais des Quatre-Nations.
La renommée de Jouvenet n'était pas moindre à Rouen qu'à Paris même, car aucun homme célèbre n'éprouva moins que lui la vérité du proverbe qui assure que « nul Tome XXX. — Novembre 1862.
n'est prophète en son pays.*» Lorsqu'il y était retourné au mois de mai 1683, il avait été reçu avec de grands honneurs; mais sa ville natale devait lui faire, au terme de sa carrière, une réception plus glorieuse encore. En 1716, le Parlement de Rouen, qui venait de faire construire l'aile orientale du palais de justice de cette ville, demanda à l'illustre artiste de peindre le plafond d'une des nouvelles chambres. Depuis trois ans Jouvenet était paralysé de la main droite ; il avait d'abord impatiemment supporté le mal qui le réduisait à l'impuissance , tandis que son imagination avait conservé toute son abondance et sa fougue ; puis , dans un mouvement admirable inspiré par un ardent amour de son art, il avait trouvé le moyen de l'exercer encore, a 11 errait comme une âme en peine autour de ses jeunes élèves travaillant dans son atelier. Restent, son neveu et son disciple favori, était là, cherchant à perpétuer la tradition de l'illustre professeur. Un jour qu'il peignait une tête dans un grand tableau , Jouvenet lui enleva la brosse pour donner plus d'expression à cette tète. Mais la main malade n'obéissait plus au génie de l'artiste. Alors il passa son pinceau dans la main gauche, et fut tout surpris de retrouver son adresse et sa vigueur. Ce tableau, qu'il acheva de la main gauche, est la Mort de saint François, du Musée de Rouen (*). » Le plafond de la deuxième chambre des enquêtes du Parlement de Normandie, malheureusement détruit en' 1812 par l'écroulement de la voûte, fut le second ouvrage que
(») Charles Blanc, Histoire des peintres, Jouvenet.
iS
JouVenet exécuta de la main gauche. Il y avait écrit fièrement : /. J, déficiente dextra, sinistra pinxit. Lorsqu'il vint lui-même à Rouen apporter sa peinture et en surveiller rinstallation, le premier président, Camus de Pont- Carré, accompagné des présidents d'Enneval et de la Ferté, vint le recevoir en somptueux équipage et le conduisit à l'hôtel abbatial de Saint-Ouen , qu'il habitait lui-même. « A peu de jours de là , dit un magistrat de la cour de Rouen qui a retrouvé, il y a quelques années, tous ces détails (*), il y avait vacance à la Grand'Chambre, aux Requêtes, à la Tournelle, aux Enquêtes. Toutefois onoi'en remarquait pas moins, dans le palais de justice, plus de mouvement et d'agitation encore qu'à l'ordinaire. Vous eussiez vu tous les membres du Parlement dispersés dans les vastes salles, dans les longs corridors... Des dames en grand nombre étaient venues trouver leurs maris, leurs fils, leurs frères... Enfm les portes de la nouvelle chambre des Enquêtes roulèrent sur leurs gonds'; en un instant la salle fut envahie... Après quelques jours de triomphe et de bonheur, Jouvenet dut quitter sa ville natale... A son déptirt se trouvèrent, outre M. de Pont-Carré et son fils, des magistrats et des habitants en grand nombre, qui avaient voulu l'honorer jusqu'au dernier instant. » Le plafond de |a chambre des Enquêtes, une des œuvres les plus considérables que Jouvenet ait exécutées; représentait k Triot^pke de la Justice, ou V Innocence poursuivie par le JUfensonge et la Fureur, et se réfugiant dans les iras de la Jjustice, Cette œuvre a péri, mais il en existe encore upe esquisse, de la main du peintre , consen'ée à Rouen paf hionorable mî^gistrat*à qiii nous empruntons çp récrt. Jouveue^ conservait ses esquisses ; il les donna k son neveu (\estout : c'est ainsi que les plus remarquables, denipuré^s dans la fflffiiHe de Restent et vendues après le 'dec^§ ^p ses f^ef niefs héritiers, sont encore dans la ville de Rouen.
Jouvenet, surtout connu comme peintre religieux, a peint aussi de très-beaux portraits. On peut voir au Musée du Louvre celui de Fagon , premier médecin de Louis XIV, peinture vigoureuse et pleine de vie, acquise pour le Musée en 1838. On peut citer encoçe le portrait de Thomas Corneille représenté à l'âge de soixante-quinze ans environ , et qui a été gravé par Bernard Picart, Duflos et Dcquevauvillers; c'est par ces reproductions que les traits du frère du grand Corneille sont généralement connus. Le portrait du président Camus de Pont-Carré a été gravé par Drevet. Jouvenet avait peint aussi celui du président Lamoignon de Bâville. Ce dernier portrait, qui ne paraît pas avoir été gravé, passe pour un des meilleurs du peintre. Nous mentiohnerons encore le portrait du Dauphin ; celui de l'abbé Claude de Sainte-Marthe, peint en 1691; celui de l'abbé de Lionne, et celui de Mazarin, qui nous est connu par la gravure de Vallet. Enfin, M. de Chenneviéres possède un dessin qui est le portrait de Bourdaloue, exécuté par Jouvenet tatamédiatement après la mort du grand prédicateur. «Je ne pense pas qu'il y ait de Jouvenet, dit M. de Chenneviéres, un dessin plus poussé et plus étudié que celui-là, et qui soit, à cause dû sujet même, d'un plus grand caractère. Un portrait peint, exécuté d'après cette belle étude, faisait partie de la collection de M. de Genoude, et fut vendu à sa mort sous l'attribution de Ph. de Cbampaigne, et sous cette désignation : « Por- » trait d'un prêtre aveugle, tenant de la main droite un » crucifix et Tautre main appuyée sur la poitrine. » Comme on n'avait appàreînment que ce portrah d'après nature du saint homme, il est le seul qui ait été pris pour type et répété par la gravure. D'Argéhville raconte que « le portrait du père Bourdaloue, peint après sa mort par Jou-
(*) ^. Fjoquet, Aï'Ad'^niic de Rouen, iMÎance du 30 novôinbfe ^849.
venet, se trouvait, de son temps, dans la maison professe des Jésuites, et qu'il y en avait un pareil au collège des Jésuites, mais qu'on le disait une copie. »
LES CHERCHEURS DE CRISTAL
SECOND RÉCIT
Suite. - Voy. p. 326, 334, 338, 346, 354, 362. 370.
Pour comble de malheur, nous approchions des nuages . qui étalaient au-dessous de nous leurs croupes resplendissantes, et il était indubitable que nous allions plonger dans le brouillard. Nous ne pouvions cependant rester près des neiges, dans l'air froid des hautes chnès, et nous passer de nourriture. Bientôt, en effet, une vapeur diaphane nous entoura ; elle s'épaississait à mesure que nous avancions, et quand nous atteignîmes le bout du glacier, une brume opaque s'étendit comme une taie sur nos yeux.
— Oh! la pluie, toujours la pluie! s'écria M. Dunlop, et mes jambes ne peuvent plus me porter.
— - Allons, un peu de courage; nous n'avons qu'à suivre la prairie. Si vous n'aviez pas peur, je vous dirais de prendre mon |)ras ; je vous soutiendrais et je vous gniilc^rajs mieux.
~ Je p'ai plus peur de vous.
— (i'est })\eu heureux.
Pfous nous serrons l'un contrp l'autre et nous pressons le pas. Mais des obstacles nouveaux embarrassèrent bientôt notre niî^rche; je ne pus moi-même me préserver plus longtenips (lu dépit. «Je n'aurais pas dii écouter cet absjifde Écpssî|is, p?fisai-ie inférîeureinent, et je me suis fç^p^pit çprfljiiç ifn so^ en ne refusant point de le guider, qpai|(l les pronosiiip's étaient aussi clairs. » A mesure que pous descendions eflbctivement , à mesure que le vallon s^élargissait, non-seulement nous marchions de nmiveau dans les torrents secondaires, qui sortaient de chaque ravine et allaient grossir le torrent principal, non-seulement les sentiers à peine Vt^ibles se multipliaient ei se croisaient, mîiis les pacages étaient environnés de haies, de fossés, dé levées de terre, où croissaient des arbustes épineux. W fallait trouver le passage, fermé par une barrière, une pprte eh treillis, ou de^s gradins de pierre que l'on montait et descendait. Nous eûmes d'abord assez de chance : une douzaine de pas nous suffisaient pour découvrir l'entrée. Mais bientôt une baie toulTue se dressa devant nous et déjoua nos efforts. Nous avions beau suivre la clôture, nous ne pouvions trouver l'ouverture. L^enceinte me paraissait d*une longueur hiterminable , d'où je conclus que la. vallée faisait un coude en ce lieu, car elle n'aurait pu avoir une telle largeur.
— Oh! je suis ensorcelé, dit en anglais M. Dunlop; plus je marche, moins j'avance ; ce diable d'homme me conduit dans l'enfer.
— L'enfer doit être plus sec, lui répondis-je ; mais, en vérité , nous jouons de malheur, ié ne vois ici qu*un moyen de sortir d'embarras, c'est de fermer les yeux et de passer à travers la haie. Autant que je me le rappelle, nous ne devons pas être loin d'un pont jeté sur le torrent ; là commence une espèce de chemin vicinal où nous marcherons à notre aise, imitez-moi, je vous fraye la route.
Enfonçant alors mon chapeau sur mes yeux, je me pousse au travers des branchages, en m'égratignant la figure.
L'Écossais fit bonne mine contre mauvais jeu et franchit à son tour la clôture. Son chapeau était détrempé par la pluie ; le bord se détacha et resta suspendu aux épines de la haie. Quand M. Dunlop me rejoignit, la formp seule abritait sa tête. Le feutre, en déteignant.
lui rayait le visage de grandes lignes noires. Malgré mon inquiétude, je ne pus m'empécher de rire.
Ma joie fut courte; j^avais perdu toute espèce de direction pendant que nous cherchions une issue ; je ne savais même plus de quel côté se trouvait la cime des montagnes. Je pris donc le parti d*aller droit devant nous, autant que peuvent marcher droit des hommes aveuglés par le brouillard. L'inclinaison du sol devenait presque aussi forte que dans le haut de la vallée, la pluie tombait plus épaisse , et , pour comble d'infortune, le jour commençait à baisser, le soleil disparaissant de bonne {leure derrière les pitons des Alpes.
Nous marchions, glissions et chancelions depuis un quart d'heure, lorsqu'un fracas d'eaux ruisselantes nous avertit que nous étions prés du torrent. La brume s'éclaircissait un peu, et nous permettait de distinguer ce qui se trouvait devant nous. Bientôt nous vîmes blanchir le Trient furieux. Le laissant k notre gauche, nous longeâmes son cours, au travers des buissons et des ronces qui lacéraient nos vêtements et nous déchiraient la peau. Le terrain était si escarpé que nous manquions, pour ainsi dire, à chaque pas de tomber dans Teau ou de nous rompre le cou. Lorsque nous eûmes fait de la sorte une assez longue traite, un nouvel obstacle nous barra le passage : un torrent que vomissait une ravine ^écumait et bondissait devant nous , puis allait gonfler le cours du Trient. 11 avait sept à huit pieds de large, mais ne devait pas avoir ime grande profondeur. Je me mets à droite , pour rompre la force de l'eau et faciliter la marche de mon compagnon, qui avait son bras passé dans le mien. Appuyant nos bâtons ferrés en aval, nous nous risquons au milieu des vagues. L*eau nous montait seulement jusqu'à la hauteur du genou , mais le sable , les galets et les cailloux qui rodaient sous nos pieds, rendaient le passage trés-diflicile. Tout â coup M. Dunlop quitte mon bras et disparaît dans le brouillard.
— Prenez garde ! prenez garde ! '^
Cette recommandation avait à peine jailli de mes lèvres que j'entends un bruit sourd, comme d'un corps qui tombe dans l'eau, puis un cri de détresse. Ensuite, plus rien , si ce n'est le fracas des deux torrents. Inquiet, désespéré, je fais des efforts incroyables pour atteindre le bord ; là , je me cramponne aux pierres, aux racines, aux buissons; je finis par escalader la berge, et alors, sans prendre haleine, je suis en aval le courant. J'appelle mon compagnon de toutes mes forces, je sonde l'eau de mon bâton ferré. La cause du nouvel accident m'apparatt enfin : c'était une cascade haute de sept à huit pieds, vers laquelle le voyageur, à bout de forces, s'était laissé entraîner par le courant, où il avait sans doute trouvé la mort, puisqu'il ne réclamait point mon aide. Je me penchais sur la cascade et fouillais de mon bâton ; mais j'avais beau tâter, je ne sentais rien. J'allais renoncer à tout espoir, lors- . qu'on saisit le bout de mon épieu ; je tire à moi avec précaution , et j'ai le bonheur d'amener M. Dunlop sur la rive. Par une chance merveilleuse dans son infortune, il était tombé les pieds en avant , et sa tête avait cogné contre une grosse pierre ou une saiHie de rocher qui avait tenu son visage hors de l'eau. Comme la violence du choc l'avait fait évanouir, il eût été noyé sans ce hasard providentiel. Mes cris incessants et le contact de mon bâton l'avaient tiré de sa syncope. Il était sauvé. Derrière sa tétc, une Wessure peu grave laissait échapper quelques gouttes de sang. Il s'était en outre foulé le pied gauche , 'circonstance bien fâcheuse , puisque nous n'étions pas arrivés au terme de notre course.
Je l'aidai à s'asseoir sur une butte gazonnée. Sa tête blafarde éUiit devenue plus pAlc encore.
— Eh bien! lui dis-je, vous Voyez que je n'avais pas envie de vous tuer; car je n'avais qu'à vous laisser dans l'eau, et votre affaire était faite. Ne vous laissez pas abattre. Si cela devait durer encore, nous péririons tous les deux. Vous n'allez plus pouvoir porter votre havre-sac.
— Non, mais je vous le confie; je ne crois plus que vous soyez un voleur. Oh ! oh ! je n'ai pas mes pistolets; ils sont tombés dans l'eau.
— Laissôns-les prendre un bain.
Ayant dénoué la courroie, je fis passer le fardeau sur mes épaules.
— Comment vous trouvez -vous maintenant? dis-je h l'Écossais.
— Très-mal ; je meurs de froid, de fatigue et de faim. Mon pied me fait souffrir beaucoup.
La nuit arrive, pourtant; vous voyez que l'obscurité augmente, il faut que nous chercliions un gîte. Vous vous appuierez sur moi et sur votre bâton. Ilest impossible que nous ne finissions point par rencontrer un hameau , un chalet ou une métairie.
La suite à la prochaine livraison.
GÉOGItAPHlE PHYSIQUE ET AGRICOLE