AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Le dix-septième siècle avait hérité du goût de la renaissance pour les médailles et les pierres gravées. C'était la > grande curiosUé, à laquelle appartenaient encore les mar- ; bres antiques et les peintures de style. La petite cttriosité '
comprenait les tSibleaux de genre, les dessins, les estampes, les coquilles et les autres menus objets; elle était moins bien vue , et les hommes du grand monde se moquaient volontiers de ceux qui la recherchaient. La Bruyère, écho des sentiments de la haute société, voyait une manie, un travers, rien de plus, dans la passion pour les anciennes gravures. Mais, dès la fin du régne de Louis XIV, un changement notable se manifesta dans le goût, les préférences et les aspirations de ce qu'on nommait alors la cour et la ville. L'esprit public, dégagé des entraves de l'étiquette sévère imposée même à l'ameublement par un roi cérémonieux, se jeta dans les nouveautés, les fantaisies et les aventures. Le régne de Louis XV fut en quelque sorte l'âge chevaleresque de la curiosité. Nos pères entrèrent dans ce domaine comme dans un nouveau monde, et ils en firent la conquête avec cette furie française qui est d'ancienne date, mais que n'affaiblissent ni les événements ni les années. Les princes du sang et les seigneurs du plus haut lignage furent les premiers à s'illustrer dans ce nouveau genre de gloires et de conquêtes. La longue série des amateurs du dix-huitième siècle est pleine de Bourbon, d'Orléans^ de Conti, de Bouillon , de Montmorency, de Polignac , de Voyer d'Argenson , de Choiseul , de Noailles, de Chevreuse , de Brissac, de Chabot i de Vaudreuil, de PrasHn, de Calonne et d'autres noms très-nobles., aussi fameux et plus retentissants dans les annales de la curiosité que dans les fastes militaires et politiques des derniers temps de l'ancienne monarchie.
^A la suite et à l'exemple de la noblesse, la haute et moyenne bourgeoisie s'émut et envahit le terrain de la curiosité. Tout roturier enrichi et raffiné voulut avoir son cabinet. Les objets d'art, de luxe et de fantaisie, rangés jusqu'alors dans le superflu , commencèrent à paraître à bien des gens le nécessaire.
Le peu de productions dont disposaient les marchands ou que la mort de quelque curieux amenait au marché était une source bien maigre pour un pareil surcroit de consommateurs altérés; d'autant plus que le roi et les héritiers se réservaient souvent la fleur des inventaires. C'est le nom qu'on donnait alors aux ventes publiques après décès, qui se faisaient au domicile du défunt. La succession ouverte, l'inventaire commençait. Le notaire appelait à son aide l'huissier- priseur, dont l'ofBce consistait à priser les meubles et eflets laissés par le client, et à vendre à l'encan tout ce que les héritiers ne gardaient pas au prix d'inventaire. Les meubles meublants étaient à l'abd de grossières méprises dans les estimations par leur nature même; mais la valeur des objets d'art étant aussi variable que le goût public , la prisée de ces objets se faisait n^rt à la légère , pour ne pas dire à tout hasard. Un tableau s'appelait un tableau; l'huissicr-priseur n'en savait pas plus là-dessus, et il se connaissait tout aussi peu aux bronzes antiques et aux armures milanaises, qui se vendaient pêle-mêle avec le vieux cuivre et la vieille ferraille. Hélas ! combien de collections précieuses ont été enterrées avec leurs fondateurs! On se consolerait au moins si elles avaient été ensevelies avec éclat, aux salves des enchères retentissantes, si un catalogue bien détaillé nous en avait conservé la mémoire ; mais peut-on avoir assez de regrets pour celles qui ont eu des funérailles sans bruit et sans honneur? Ainsi ont disparu les fameux cabinets des comtes d'Hoym, de Nocey et de Morville, ceux du président Ramborneau, de l'abbé de Camps, de M. de Montarsis, du chevalier de Lorraine, et tant d'autres, dont on retrouve les débris dans les collections d'origine plus récente. Nous ne connaissons guère mieux les cabinets, de M. de la Châtaigneraie, de la comtesse
(le Verrue et du prince de Curignan ; car les catalogues que nous en avons sont si vagues, si insignifiants, qu*on ne saurait y prendre une idée précise des trésors renfermés dans ces trois cabinets, les plus riches et les plus nombreux de tous ceux qui existaient à Paris dans la première moitié du dix-huitième siècle.
L*ordre et la régularité qui régnent aujourd'hui dans nos ventes d*objets d*art nous viennent de la Hollande, oi\ ils étaient établis dés^ le dix-septième siècle. Gersaint, marchand de curiosités, en eut connaissance par les voyages qu*il fit dans ce pays; il les importa en France en 1733. C*est de cette année-là, du moins, qu'est daté le catalogiie de la première vente qu'il fit chez lui , à Paris, et qui fut suivie d'autres ventes, précédées d'expositions publiques et conduites par Gcrsaint en personne, a.ssisté d'un huissier-priseur. Outre que ces ventes présentaient des garanties irrécusables et l'attrait de la nouveauté, elles offraient encore aux amateurs une foule d'avantages, tels que la facilité de voir à différentes reprises les mômes objets, l'occasion de se rassembler, de disputer sur la demi-teinte et le clair-obscur, sans compter le plaisir de parler froidement d'un morceau qu'on brûle d'avoir en sa possession. Aussi les ventes, chez Gersaint, étaient-ell(»s trés-goûtées des curieux, qui s'en faisaient un amusement et une habitude. Ce qui aidait encore beaucoup au succès de ces ventes, c'est qu'elles étaient annoncées par des catalogues bien complets, avec des observations générales sur chaque genre de curiosité, et avec des notes spéciales concernant les pièces les plus remarquables, de sorte que l'amateur, mieux renseigné sur l'objet qu'il recherchait, se déterminait plus volontiers à y mettre des enchères supérieures et à grossir ainsi le produit des adjudications.
Le résultat obtenu par Gersaint modifia l'opinion peu éclairée qu'on avait eue jusqu'alors des mesures préliminaires à prendre dans les ventes publiques. Les huissierspriseurs préposés formellement par la loi pour sauvegarder les intérêts privés en même temps que les intérêts du fisc, et portés d'ailleurs par leurs intérêts particuliers à augmenter le prix réalisable d'une succession, sentirent la nécessité de séparer des meubles meublants les objets d'art et de curiosité, pour en faire une vente à part, au moyen d'un catalogue intelligent et détaillé, avec les ressources d'une publicité plus étendue qu'une simple apposition d'affiches. Ils eurent recours à des experts dont la réputation de probité et de savoir était connue, et à qui les vendeurs, aussi bien que les acheteurs, pouvaient le plus souvent se fier.
Ces sortes d'experts vraiment experts se trouvaient dans ce temps -là. Les catalogues rédigés par Mariette et Gersaint, à l'occasion de la vente des collections que possédaient Crozat, Quentin de Lorangôre, Bonnicrde la Mosson, le chevalier de Laroque, le vicomte de Fonspertuis, le banquier Charles Godefroy et le peintre Charles Coypel (1741 à 1753), sont demeurés les chefs-d'œuvre du genre. Sobres d'éloges sur les hautes qualités des articles de vente qui y sont détaillés, ils abondent en faits curieux et en j renseignements instructifs qu'on chercherait vainement ail- ' leurs. Il ne faut accepter, cependant, qu'avec une certaine \ réserve les énonciations de ces catalogues. Car si quel- , ques-unes des erreurs qu'ils renferment sont de la nature de celles qui peuvent échapper à tout le monde, même aux plus savants , il s'y rencontre aussi des inexactitudes parfaitement volontaires. L'expert le plus honnête n'a pas toujours le courage de nuire par sa franchise aux intérêts pécuniaires de ceux qui sont ses amis ou ses clients.
Les catalogues de vente qui font suite à ceux dont nous venons de parler sont d'un intérêt beaucoup plus faible, moins savants et moins bien rédigés que ceux de Ma-
riette et de Gersaint. Helle , Glomy, Remy, Joullain père et fils, experts très-occupés dans les années de 1755 à 1777, marchent sur les traces de leurs excellents devanciers; mais ils les suivent de loin et d'un pas boiteux. On sent le compère et le partenaire dans les nombreux catalogues qu'ils ont rédigés. Les cfescriptions n'y sont pas toujours telles qu'elles pouriMient être avouées par des appréciateurs de bonne foi ; les grands noms s'y trouvent trop souvent accolés à des choses infimes ; tout y est indistinctement recommandé comme charmant, piquant et ragoûtant. Basan, le célèbre marchand d'estampes, a fait les catalogues qui ont servi de base à la vente des collections formées par Mariette, Neyman et le marquis de Menars (1775 à 1782); ils tiennent de l'ancienne manière, tandis que les autres sont généralement taillés sur le nouveau patron , inventé et mis en vogue par Pierre Remy.
Il est très-sûr que les catalogues à In Remy, tout mauvais qu'ils sont, n'ont pas peu contribué à fiiire valoir les curiosités les plus diverses que la mort et la spéculation ont fait tomber dans les ventes publiques du dernier siècle ; ce n'est même, pour ainsi dire, que depuis ce temps-là qu'on a rendu plus de justice aux ouvrages exquis, tant de la nature que de l'art, et qu'on s'en est plus vivement disputé la possession. Les ventes, qui dès lors se sont suivies sîms relâche et toujours en augmentant chaque année, avaient rendu le goût des arts très-général à Paris ; elles l'excitaient et le formaient ; elles servaient de cours public à l'amateur pour acquérir des lumières sur la rareté et le prix des ouvrages qu'il recherchait de préférence ; celui même qui n'y allait que poussé par la curiosité y trouvait son profit en écoutant les connaisseurs.
Les ventes d'autrefois avaient une allure a peu près analogue à celle que présentent les ventes d'aujourd'hui. Ce serait cependant une erreur de croire qu'elles offraient l'aspect actuel des salles de l'hôtel Drouot, envahies par la foute et faisant pendant à la Bourse. De 1740 à 1770, les ventes se passaient ordinairement en famille, dans le petit monde des curieux et des amateurs, La gravure que nous publions en est un témoignage authentique; elle représente probablement une de ces ventes qui se faisaient chez Gersaint. pont Notre-Dame; chez Remy, rue Poupée; et chez les Grands- Auguslins, quai de la Vallée, car ces religieux avaient aussi plusieurs salles qu'ils louaient pour ces sortes d'opérations, et on y faisait encore des ventes en 1793.
La scène est une salle ornée de peintures et de sculptures; un lustre suspendu au plancher, et garni de quatre bougies, indique que la vente se prolongera assez avant dans la soirée. Une longue table demi-circulaire y forme une enceinte réservée, au centre de laquelle l'expert, assis à une petite table à part, conduit la vente avec l'aide de deux crieurs et de l'huissier-priseur. Ce dernier, simplement assis à la table commune, n'occupe pas encore la place d'honneur, c'est-à-dire la tribune du haut de laquelle les commissaires -priseurs dirigent aujourd'hui les ventes; mais il est déjà muni du petit marteau d'ivoire. Les assistants sont joailliers, secrétaires du roi, artistes, trésoriers, marchands suivant la cour, receveurs des ventes ou maîtres des comptes. Deux ou trois agents achètent pour le roi de Prusse, l'électeur de Saxe ou le duc de Bavière ; quelques simples spect^iteurs se tiennent debout ; ils sont intrus et connaissent le respect qu'ils doivent aux gens de la maison.
Si le nombre des amateurs s'étendit avec l'amour des arts, la quantité des marchands augmenta dans une proportion beaucoup plus grande, et d'autant plus surprenante que les collectionneurs avaient pris l'habitude de se
trouver aux ventes publiques et d*y faire leurs acquisitions. Les marchands, voyant leurs boutiques peu achalandées, suivirent Tamateur aux ventes, et se dédommagèrent de son dédain en lui faisant payer chèrement les morceaux friands qu'il enviait. 11 en résulta pour les vendeurs des avantages prodigieux. En 1772, le duc de Choiseul fit vendre aux enchères son cabinet composé de cent quarante-sept tableaux, qui produisirent 444000 livres. 11 en avait retiré dix-huit morceaux, des plus précieux, qu'il vendit à l'amiable 85000 livres. Le tout avait coûté au duc de Choiseul 190000 livres.
Nous voici arrivés à la brillante époque du commerce de la curiosité, aux premières années du règne de Louis XVI. Les amateurs étaient alors nombreux , et n'hésitaient pas à payer fort cher tout ce qui leur plaisait. Cependant cette ardeur se ralentit un peu après la mort de Blondel de Gagny, de Randon de Boisset et du prince de Conli. Ces trois grands curieux avaient réuni les plus merveilleuses collections de belles et riches choses que jamais particuliers eussent possédées. Je ne parle pas des ta-
bleaux de choix , la plupart hollandais, flamands ou français , et assez nombreux pour en former une dizaine de galeries très-remarquables; mais des bronzes rares, des meubles de Boule, des porcelaines de Chine, des laques du Japon, qui s'y trouvaient à profusion. Les débris de ces immenses cabinets se trouvant partagés entre les amateurs par les ventes qu'on en lît dans les années 1776 et 1777, il y eut par la suite un peu moins d'empressement, et l'encombrement du marché fit un peu baisser le cours. Mais le goût de la curiosité se réveilla plus vil* que jamais après celte courte léthargie , et la valeur des objets d'art haussa rapidement.
De 1779 h 1789, deux marchands surtout ont été maîtres dans le commerce de la curiosité ; leur règne s'est prolongé même à travers la révolution , jusqu'à la un de l'empire. Actifs, entreprenants, intelligents et connaisseurs , ils ont beaucoup contribué à raviver et à entretenir la passion des arts chez les grands seigneurs et les opulents financiers des derniers temps de l'ancien régime. Ces marchands sont Lebrun et Paillet. Ils firent de fréquents
Vente de tableaux en 1788. — Dessin de Bocourt, d*après Rowlandson.
voyages dans les pays étrangers , et la quantité des objets de toute espèce qu'ils en rapportèrent doubla la masse des richesses rassemblées dans les collections de Paris.
En 1780, Paillet acheta l'hôtel de BuUion, situé rue de la Plâtriére, aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau. Cet hôtel, bâti originairement vers 1630, pour Claude de Bulliou, surintendant des finances, était décoré de deux galeries peintes par Simon Vouel et Jacques Blanchard. Paillet fit reconstruire la plus grande partie dès bc^timents, et forma une espèce d'établissement consacré aux ventes publiques. Il y avait six salles disposées à cet effet. Les ventes de tableaux et antres objets curieux se faisaient dans la plus grande , qui était éclairée par le plafond. Lebrun, logé rue de Cléry, h l'ancien hôtel de Lubert , dont il était propriétaire , y fit bâtir aussi une salle
spacieuse, propre aux ventes publiques de tableaux et autres productions des arts; elle fut ouverte en avril 1787. Ces nouvelles salles étaient mieux appropriées à leur destination ; les ventes qu'on y faisait voulaient de l'espace, une belle lumière et certain confort; car les amateurs qui les fréquentaient étaient bien aises d'y retrouver quelque apparence de ce luxe et de ces agréments qu'ils quittaient en sortant de chez eux. Cependant, s'il faut en croire Mercier, qui, à la vérité, aime à charger ses tableaux, l'hôtel de Bullion, en 17^2, se trouvait aussi encombré de marchands de bric-à-brac , de chaudronniers, de petits revendeurs, aussi plein de cris et de tumulte assourdissants, que l'était, il y a une quinzaine d'années, l'hôtel voisin de la place de la Bourse, héritier de son nom, de sa célébrité et de sa destination.
EXPOSITIOiN UNIVERSELLE DE'i8C2.
Voy. p. 205, 235, 279, 381.