‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 288 sur 314 · PENSÉES DE QUESNEL · texte numérisé non relu

PENSÉES DE QUESNEL

— L'orgueil, l'entêtement, l'intérêt, ligués ensemble , sont capables de tout. Quand une fois on a formé .<^ conscience sur ses passions, la furelir passe pour zèle, de noires conspirations pour de pieux desseins, et d'horribles attentats pour des actions héroïques. .

— Qui s'examine bien soi-même n'est pas facile à reprendre les autres.

— On n'est jamais plus dangereusement tenté que quand on croit ne le pouvoir être.

— Qui mesure la vérité sur l'éclat, les talents ou la noblesse de ceux qui l'annoncent, est bien en danger de recevoir l'erreur et de rejeter la vérité.

— Un bon cœur se fait toujours connaître par le bien qui en sort , toutes les actions de la vie se ressentant du principe par lequel on les fait, et de la fin à laquelle on \m rapporte.. Le cœur corrompu , par la même raison , ne se peut pas toujours cacher, parce qu'une passion trahit l'autre. Rien ne peut étoufifer la voix des œuvres qui sont la langue du cœur.

— Le dérèglement du cœur cause le dérèglement du jugement et de l'esprit. La passion fait souvent condamner dans les uns ce que l'on approuve dans les autres. Rien de si commun que ces erreurs et ces hérésies personnelles; rien au^i de plus criminel que d'employer ces moyens pour rendre odieux ceux qu'on n'aime pas.

LES CHERCHEURS DE CRISTAL

SECOND RÉCIT

Suite. —Yoy. p. 326, 334, 338, 3i6. 354, 362, 370, 378.

Marie Coutet sentait glisser la corde, voyait passer près de lui la cascade écumante, et songeait avec désespoir que toute sa force et toute son adresse ne pouvaient lui servir. Il descendait lentement. Convaincu bientôt que rien ne le sauverait, il ne pensa plus qu'à son ami. Fouillant dans sa poche, il en tira son couteau.

— Adieu , Jacques, adieu ! cria-t-il d'une voix émue et retentissante qui dominait le bruit de la cascade; je ne veux pas que tu périsses avec moi. N'oublie point le pauvre montagnard , qui t'aimait du fond de son cœur.

En disant ces mots, l'homme intrépide coupa la corde et tomba dans le gouffre. Un cri d'horreur, un cri surhumain fit tressaillir les rochers d'alentour, mais il ne sortait pas de sa bouche ; Marie était descendu silencieusement dans la tombe. C'était Jacques Ralmat qui l'avait poussé, quand il avait senti que la corde ne le tirait plus, quand il avait compris que le chamoiseur venait d'accomplir son sacrifice, avant qu'il pût lui répondre et l'en dissuader. Il ne lui aurait pas survécu probablement et se fût jeté avec lui dans l'abime , si l'excès de la douleur ne l'avait lïit tomber en syncope. Il semble que la nature bienveil-

lanie ait imaginé ce moi^ pour empêcher Thomme de mourir ou do perdre respni quand il est près de succomber sous le poids d*unc affliction intolérable.

Jacques demeura longtemps immobile sur sa coucha de granit. Le sentiment et la connaissance ne lui revinrent que peu h peu. Quand il sortit de l'anéantissement où il était plongé , il n'eut pas d'abord une conscience nette de lui-même : son imagination à demi éveillée se perdait en rêves confus. Ces rêves étaient sinistres, mais se chassaient Tim l'autre, comme les nuages poursuivis par la tempête. Enfin l'armurier ouvrit les yeux, sans reconnaître l'endroit où il se trouvait, sans se rappeler le^funeste accident qui l'y avait précipité. Il examinait sur sa tête les rochers sombres que le soleil parait, dans le haut, de teintes carminées ; il entendait avec surprise le grondement de la cascade N'ayant ni blessure ni grave contusion, il reprit graduellement ses forces, et ses idées s'éclaircirent. Mais alors, quand Tépouvantable fin de Marie Goutet, quand son héroïque bravoure et ses dernières paroles, si navrantes et si afleclueuses, lui revinrent en mémoire, son chagrin éclata comme un orage. Ce furent des cris, des pleurs, des sanglots, des imprécations, Timmense et terrible douleur d'une forte nature qui se révolte contre les injustices du sort. L'abîme et la montagne retentissaient de cos clameurs désespérées. Diins les transports de son affliction, le malheureux, se penchant sur la cascade, semblait demander au gouffre avide le compagnon qu'il avait perdu ; ses regards y plongeaient avec la blanche nappe, comme s'il espérait le découvrir. Enfin, se rappelant toutes les preuves d'affection qu'il lui avait données, tous les périls qu'ils avaient courus ensemble, et le charme de leurs entretiens, et l'harmonie invariable de leurs sentiments, sa douleur reprenait une affreuse intensité : il se roulait sur la pierre en se tordant les bras.

L'organisation humaine ne supporté pas longtemps de si effroyables secousses. Une lassitude nerveuse succéda forcément à cette crise. Jacques promenait autour de lui des regards mornes et sombres, mais tranquilles. Il voulut sortir au plus vite d'un lieu qui lui inspirait désormais un sentiment d'horreur. Il pensait avec effroi que la nuit pourrait l'y surprendre, et le bruit de la cascade, sourde continuel, monotone comme un glas, le faisait frémir. Jetant un dernier regard vers l'abîme et un suprême adieu au héros enseveli dans ses profondeurs, il examina le roc pour savoir par où il l'escaladerait. Le premier coup d'œil lui donna la certitude qu'il avait franchi des pas bien plus difficiles, car la pierre rugueuse offrait partout des saillies et des pentes : la catastrophe du matin lui semblait plus que jamais l'œuvre de la fatalité. Un quart d'heure suffit au robuste montagnard pour sortir de la fosse qui venait de <lévorer la plus chère partie de lui-même. Au lieu de retourner dans sa maison , il descendit à Courmayeur.

Comme on était au mois de juin, Balmat put y arriver le jour même. Le lendemain, il prit les meilleurs guides du bourg, parmi lesquels se trouvaient deux chasseurs de chamois, et les conduisit vers le lieu du désastre. Il fallait pénétrer, par quelque voie connue des montagnards, dans le précipice qui avait englouti le malheureux mineur. Si le torrent ne disparaissait point sous terre, comme il arrive quelquefois, on pouvait atteindre la cascade en suivant la gorge où roulaient ses flots. Les guides chercheront l'issue de l'étroit défilé. Ils remontèrent le courant jusqu'à l'embouchure de la galerie ; là ils furent contraints de marcher dans le lit même que tourmentiicnt les eaux écumeuses. De hautes murailles granitiques les emprisonnaient, se dressaient à perte de vue, et ne laissaient tomber qu'un jour crépusculaire au fond de la galerie. Les sapins, les genévriers, les bouleaux, les épines-vinettes, les scolo-

pendre3^s saxifrages de toute nature, qui avaient pris racine dans Jes moindres irrégularités de la pierre, formant comme un voile, arrêtaient au passage ou affaiblissaient les rayons lumineux. Enfin on trouva Coutet brisé, défiguré. Jacques Balmat ne put retenir ses larmes et ses sanglots, et sa douleur émut tous les assistants; des pleurs humectèrent leurs yeux, malgré leur rudesse primitive et leur habitude des scènes tragiques, au milieu d'un pays accidenté où les catastrophes sont inévitables.

La fin à la prochaine livraison.

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