LES TZIGANES
Sorciei^s, bateleurs ou filous, Gais bohémiens, d'où venez-vous?
BÉRANGEIl.
Nomades par caractère, hier campés sur les bords du Danube, aujourd'hui cachés dans une gorge des Carpathes, où seront-ils demain? Qui le sait? Ils vont, comme le vent les pousse, toujours devant eux, au gré du caprice ou du hasard. Ont-ils une patrie? Non. S'arrêleronl-ils? Pour-quoi? Ils disent, en regardant le soleil levant : « Celui qui est tout commence sa course ; il reviendra au même point pour la recommencer encore. >» Ils font comme le soleil. Les astres sont pour eux l'objet d'un culte particulier; ils leur attribuent tous les phénomènes terrestres et tous les événements de la vie. Ils sont sorciers, devins, chiromanciens; le teint basané, Tair hardi, tantôt d'une beauté superbe, tantôt d'une laideur repoussante; le regard étrange, plein de lueurs qui vous éblouissent ou d'une fixité froide qui vous glace; le langage figuré, le geste rapide et passioïiné; industrieux, adroits, musiciens-nés; évidemment faits pour la locomotion, le grand air et la liberté : tels sont ces aventuriers que toute l'Europe a connus, la France sous le nom de Bohémiens, l'Espagne sous celui de Gitanos; l'Italie les appelle Zingarelli, et les Principautés danubiennes, Tziganes.
C'est dans ce dernier pays qu'on les retrouve aujourd'hui en plus grand nombre. Ils ont reculé vers l'Orient devant les envahissements de notre moderne civilisation , pour laquelle ils n'ont montré d'abord que répugnance. Pourquoi? Peut-être que sous ses promesses les Tziganes soupçonnèrent des entraves. Ils eurent tort, sans doute. Dans les Principautés danubiennes, les boyards en firent leurs esclaves; un assez grand nombre cependant parvinrent à se soustraire au joug. Retirés dans les montagnes ou cachés au fond des forêts, vivant en plein air ou s'abritant sous des huttes grossières, ils purent conserver leur indépendance.
On en rencontre encore aujourd'hui tantôt ici, tantôt là, forgeant le fer, fondant l'étain, ou fabriquant, avec l'os et le bois, toutes sortes de charmants ouvrages qu'ils vendent à vil prix. Le produit de ces diverses industries , la mendicité, et un peu de vol, quand l'occasion s'en pn''sente, tels «ont leurs moyens d'existence. Quelques-uns d'entre eux, mieux vêtus et déjà plus civilisés, se sont fixés auprès des villes pour y exercer leurs divers métiers. Ces derniers sont surtout musiciens. L'aristocratie de province n'a pas d'autre orchestre pour ses bals, et le dimanche, dans les villages, ils font danser les jeunes paysans et jouent des airs nationaux aux anciens qui vont s'enivrer dans les cabarets. Boire au son de la musique est, pour le paysan roumain, la suprême félicité.
Les plus aiséj possèdent une cabane qui reçoit le jour par la porte et par une petite ouverture* vitrée de la largeur de la main. Les pauvres se contentent d'un trou creusé sous la terre. Un toit formé d'herbes sèches et
de joncs pétris avec de la boue recouvre l'othrerture. Leur mobilier ne les embarrasse point : pour batterie de cuisine une marmite, pour siège et pour lit une natte de joncs ; ils emportent cela sur leur dos quand il leur plaît de changer de demeure. C'est le dénûment complet ; mais, derrière cette misère , il y a les biens que Dieu fit pour tous : le grand air, Fespace, le ciel bleu, le soleil, la liberté.
Leurs frères esclaves étaient naguère encore bien plus à plaindre : dégradés par Tesclavage, abrutis par Tigndrance et par les coups, ils n avaient pas même en dédommagement une plus grande somme de jouissances matérielles. C'était un troupeau que le boyard entretenait au moins de frais possibles. Il les nourrissait de tnamaglia, espèce de bouillie compacte faite de farine de maïs. Leur vêtement d'été consistait en une chemise de grosse toile qu'ils portaient jusqu'à ce qu'elle tombât en pourriture. La pluie faisait Toffice de la lessive. Les enfants allaient tout nus. L*hiver, ils se drapaient dans quelque lambeau jeté au rebut: vieux habits, vieilles couvertures, vieux , lapis, tout leur <Mait bon. Ounnl au logement, on ne s'é-
tait pas même donné la peine d'jisonger. Us logeaient partout. Le matin, le ro^are (intendant) du seigneur, soigneusement enveloppé dans ses fourrures, et la main armée d'un fouet, les rassemblait pour leur distribuer la tâche du jour. C'était un spectacle navrant : une troupe puante, hâve, demi-nue, grelottante, sortait des écuries, des cuisines, des hangars, de partout. L'intendant, généralement dur et inflexible, frappait autant par goût que pour faire preuve de zèle.
Tel était encore, en 1852, le sort des Tziganes appartenant aux boyards. Ceux de l'État, en Yalachie, avaient été affranchis par Alexandre Ghika en 1837, et ceux du clergé, en Moldavie, par Michel Stourdza, en 1844. Les affranchis lurent répartis dans les villages, et reçurent des seigneurs, comme les autres paysans, des terres de labour qu'ils cultivèrent à titre de corvéables. IJn de ces villages, représenté par la gravure, donne une idée de leurs habitations. Ce n'était guère là qu'un changement de servitude ; mais enfin c'était un pas vers la réhabilitation morale : ils devinrent hommes. Les boyards furent lents à suivre crt exemple ; ils se regardaient comme les proprié-
Yillage tzigane , en Yalachie. — Dessin de Lancelot.
taires de cette chair humaine , et demandaient de grosses indemnités !
Cependant il fallut bien s'exécuter. Quand les Roumains, menacés dans leur nationalité, invoquèrent la protection de l'Europe occidentale, ils comprirent qu'avant de faire appel â la sympathie de peuples libres, il convenait d'abord d'abolir chez eux l'esclavage. L'affranchissement général fut prononcé. Malheureusement cet acte d'humanité est resté pour beaucoup sans application. Partout où le Tzigane est resté à titre de domestique , il est encore de fait
un esclave. Le même préjugé barbare pèse sur lui , le même mépris l'abreuve ; son nom est une flétrissure : Tzigane est toujours, en Roumanie, le synonyme d'animal immonde. Les Roumains ont souvent a la bouche les mots d'humanité et de justice ; travailler â relever de l'abjection ces pauvres êtres dégradés par la soufl*rance, les rendre régénérés â la grande famille humaine ,' aflranchir leur âme, enfin, serait non-seulement une action humaine, ce serait une action juste : les fils ne doivent pas moins aux victimes de leurs pères.
Suite. — Voy. p. 205, 235, 273, 381.