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Tome XXX. - Décembre i86i

La grande annexe de l'Exposition universelle comprenait quatre longues travées parallèles, couvertes d'une toiture légère, vitrée de distance en distance, et supportée par une suite de fermes en denrt-cercle.

Les quatre nations qui représentaient surtout l'industrie mécanique étaient, par ordre d'importance, l'Angleterre, la France, la Belgique et la Prusse. Ensuite venaient l'Italie, l'Aulricbe, la Bavière et les États-Unis d'Amérique. L'Espagne, le Portugal, la Russie, la Suède et la Norvège avaient envoyé peu de produits.

Les moteurs à v.ipeur ont, depuis un demi -siècle, puissamment contribué à fonder la prospérité industrielle qui caractérise notre temps. On peut les appliquer à toutes les industries. GrAce à eux, les travaux métallurgiques ont pris une merveilleuse extension. Leur emploi a facilité l'exploitation des mines, et a permis de réaliser dans les manufactures les principes de l'organisation et de la division du travail , et c'est ainsi qu'on est arrivé à livrer à bas prix les cboses les plus nécessaires aux besoins de toutes les classes de la société. Les moteurs à vapeur, enfin, ont établi entre les villes, les pays, les continents même,ces relations promptes et faciles qui favorisent peu à peu la grande union pacifique des peuples.

Le progriis est notable, surtout dans notre pays, supérieur à l'Angleterre même dans l'art de distribuer et de ménager la vapeur comme force motrice. Cette supériorité tient au prix élevé des combustibles en France , qui a obligé nos ingénieurs à trouver des dispositions économiques.

Les moteurs de bateaux à vapeur doivent être mis en première ligne quand on parle des macbines anglaises : ceux de MM. Maudslay, Sons et Field, Ilumphrys et Tennant, de Londres; Penn et Son, de Greenwicli; Vod et Mac-Grégor, de Glasgow, étaient les plus remarquables k l'Exposition. Toutefois l'Angleterre n'était pas sans rivale.

La Compagnie française des messageries impériales de la Méditerranée avait exposé une belle machine de bateau à hélice; MM. Farcot et fils, de Saint-Ouen, M. Lecouteux, de Paris, deux machines à vapeur horizontales d'une admirable construction. La Prusse avait envoyé deux machines : une machine du système Wolf, à deux cylindres verticaux, l'un à haute pression, le second à détente, exécutée par M. Egells, de Berlin, et une machine horizontale des ateUers de la Compagnie de navigation de Magdebourg. Deux machines horizontales, construites par MM. Scribe, de Gand, Ilouget et Teston, de Verviers, étaient les plus importantes de l'exposition belge.

Les grandes et curieuses machines à papier de MM. Bertram, d'Edimbourg, et d'Autrebande, de Huy, en Belgique, tenaient le premier rang parmi les machines des manufactures. On ne pouvait, sans un vif intérêt, suivre le jeu de ces ingénieux appareils, où le chiffon, versé à l'état de pâte liquide, sort à l'autre extrémité de la machine en bel et bon papier sur lequel on pourrait écrire immédiatement.

Les machines-outils occupaient une place importante i l'Exposition de 1862. On exécute aujourd'hui avec une parfaite régularité, au moyen de machines-outils, les travaux que l'on ne pouvait autrefois faire qu'à la main.

Une huilerie complète, exposée par M. Samuelson, accomplissait, devant le public, le travail de la décortication et du broyage des graines oléagineuses au moyen de deux colossales meules verticales mues par une machine spéciale û bielle articulée. Au sortir des meules, les substances sont soumises à l'action d'une presse hydraulique qui en extrait l'huile.

Parmi les machines h travailler le fer, on en voyait de fort curieuses. La force et la précision des pilons mus à la

vapeur frappent toujours d'étonnement. Telle est la délicatesse de leur mécanisme, qu'à défaut des arbres, des bielles et (îe toutes les grosses pièces de forge que ces lourds marteaux sont destinés à modeler, les ouvriers qui les surveillent leur font boucher des bouteilles ou casser des noisettes. La coquille de la noisette placée sur l'enclume est brisée sans que l'amande soit aplatie. Cependant la masse qui donne le coup ne pèse pas moins de 500 kilogrammes.

L'exposition des locomotives , et en général de tout le matériel des chemins de fer, était admirable. Tous les systèmes de constructions, se trouvaient représentés, depuis j les lourdes machines qui traînent les cinquante wagons d'un convoi de marchandises jusqu'à l'élégante crampltm, dont '' les roues n'ont pas moins de 8 mètres de développement et arpentent à pas de géant les plus longues distances.

D'autres machines, d'un plus petit modèle et d'une moindre force , destinées à la traction sur des routes ordinaires, sont surtout appelées à rendre des services aux grands agriculteurs. Elles peuvent servir, en effet, soit comme locomotives pour traîner les engins de la ferme aux champs, soit comme moteurs fixes pour la culture à la vapeur.

M. Grew, de Londres, avait exposé une locomotive d'une construction toute particulière. Cette machine n'a que deux roues à l'arriére; les quatre roues de devant sont remplacées par des patins. Elle est destinée à la traction sur la glace des trains de voyageurs et de marchandises entre Cronstadt et Saint-Pétersbourg, pendant l'hiver, lorsque la Newa est gelée.

La maison Cail avait envoyé de Paris les appareils complets d'une sucrerie. Le moulin à cannes, de 25 chevaux de force , avec conducteurs de cannes et de bagasses, les larges chaudières à déféquer, les hauts cylindres ou se filtrent les clairces des sucres, les appareils d'évaporation dans le vide avec leur dôme de cuivre élincelant, formaient un ensemble grandiose qui attirait de loin les regards.

Nous citerons encore : une presse monétaire , du système Thonnelier, qui frappait sans cesse une énorme quantité de médailles commémoratives de l'Exposition débitées sur place; un modèle de viaduc, un générateur lubulaice, une grue-réservoir à colonnes, du système Neustadt et Bonnefonds, etc.

La nécessité d'élever l'eau pour la déverser suivant les besoins de l'industrie, de la culture, de la consommation des villes, et de l'irrigation des jardins et des parcs , a suggéré aux ingénieurs de tous les temps les plus intéressantes inventions. Il y a loin toutefois de la vis d'Archiraède aux engins que l'on voyait à Londres , et la puissance de la fameuse machine de Marly elle-même est peu de chose auprès de celle des machines élévatoires que l'on construit actuellement. Celle que l'on voyait au milieu de l'annexe, œuvre d'ingénieurs anglais, élève, au moyen d'une force motrice relativement très-minime, une masse considérable d'eau qui se répand en cascade majestueuse. Le parfumeur Rimmel était parvenu, par un moyen dont il fait un mystère, à rendre odorante cette immense nappe d'eau.

Le tissage mécanique tend à se généraliser. Dans l'industrie cotonniére, la substitution du travail à l'aide des machines au travail manuel a opéré , aussitôt qu'elle s'est faite, une grande diminution dans le prix de revient. Dans le tissage des laines, la diminution a été moins sensible; plus le produit fabriqué a de valeur intrinsèque , moins le salaire de l'ouvrier pèse sur le prix de vente. Les manufactures de Relhel, Reims, Sedan, Louviers, Elbeuf, Mulhouse, étaient représentées à Londres, et les raachmes à tisser de MM. Noiret, Fourment, Hartmann «

Kœchlin-Dolfus, etc., ne le cédaient en rien aux machines anglaises.

On voyait dans la section anglaise beaucoup de métiers, appartenant surtout aux manufactures d'Irlande, constamment occupés à fabriquer des baréges, des cotonnades, des alpagas, des mousselines brodées, etc. L'Irlande emploie environ deux cent mille ouvrières tisseuses. D'autres métiers faisaient des tapis; ce n'étaient pas les moins curieux. Aussi étaient-ils constamment assiégés par une foule compacte de visiteurs. Peu de machines sont en apparence plus compliquées. Que d'efforts il a fallu , en effet, pour arriver à cette combinaison qui, sans autre guide qu'une suite de cartons habilement découpés et un choix de laines aux nuances appropriées, compose les étoffes les plus riches et les dessins les plus merveilleux! Kidderminstcr est la ville anglaise où Ton fabrique le plus de tapisseries. On sait que l'usage des tapis est universel en Angleterre. Ce qui, en France, est considéré comme un luxe, n'est que fort ordinaire à Londres, où il est, en revanche, de la plus grande recherche d'avoir un parquet ciré.

MM. Bernier et Arbey, constructeurs de Paris, réalisent chaque année des progrés considérables par le perfectionnement de leurs outils à travailler le bois. Leurs machines à' couper et à rainnrer les planches h parquet, à faire les formes pour la cordonnerie, étaient remarquables. H semble que pour tailler la forme d'un pied dans un bloc de bois une connaissance toute particulière de l'analomie humaine soit indispensable. Un outil montant et descendant, marchant en avant et en arriére, en suivant tous les contours d'une forme modèle, qui tourne sur elle-même en même temps que le bloc à tailler; produit en quelques minutes une forme achevée, et il suffit de combiner la différence de vitesse entre la marche du bloc et la marche du modèle pour tailler, sur un modèle unique, des formes de toutes grandeurs.

Une machine qui fait l'office de compositeur d'imprimerie, et qui se manœuvre au moyen d'un clavier de piano, construite par M. James Young, a été pendant toute, la durée de l'Exposition l'objet d'un grand empressement. 11 en était de même de deux des appareils à fabriquer la glace : l'un est anglais, et se fonde sur le principe de la vaporisation de Téther; l'autre, français, supérieur par sa simplicité, produit le froid à l'aide d'une solution ammoniacale. Cette machine travaillait plusieurs heures chaque jour et amoncelait auprès d'elle une quantité de pains cylindriques de glace. Un homme était spécialement occupa à briser les pains et à en distribuer les morceaux à la foule.

De fort belles machines soufflantes à l'usage des hauts fourneaux figuraient parmi les produits de la Belgique et de l'Angleterre. L'une de ces machines, marchant sans cesse, envoyait une véritable tempête dans le tuyau conducteur, à l'extrémité duquel il était quelque peu dangereux de s'exposer.

On voyait aussi un petit appareil fabriquer ces sacs en papier que l'on emploie dans le commerce de détail. Le papier, pris dans la rame, sortait de la machine coupé, plié , collé en forme de sac et tout prêt à recevoir la marchandise. Une autre machine non moins ingénieusement combinée pour envelopper toute espèce de matière solide en forme d'un pain régulier servait, à l'Exposition, à envelopper du chocolat.

Plusieurs autres industries encore s'exerçaient à l'Exposition sous les, yeux des visiteurs. Ainsi , les ouvriers d'une taillerie de diamants travaillaient, séparés de la foule par un abri en verre; des tourneurs d'ivoire débitaient à l'instant même les menus objeta qu'ils fabriquaient.

On suivait aussi avec un grand intérêt les expériences des phares électriques et les essais de signaux de chemins de fer exécutés au moyen de petits modèles.

LES CHERCHEURS DE CRISTAL

SECOND RÉCIT, Fin. — Voy. p. 326, 33i, 338, 346, 35i, 362, 370, 378.

On mit le corps sur une espèce de brancard dressé à la hâte , puis on le transporta péniblement hors de la galerie; Balmat le fit enterrer dans le cimetière de Courmayeur. H garda le couteau de son ami et les deux fragments de la corde dont il s'était servi en souvenir de sa bravoure et de son affection ; puis il revint chez lui accablé, s'enferma, ne voulut voir personne. Blaisot lui-même ne put obtenir d'abord aucun renseignement. Mais il insista, pressé par les habitants du village. La nouvelle du terrible drame commençait d'ailleurs à se répandre, avec toutes sortes de détails imaginaires, d'insinuations et d'interprétations malveillantes qui le dénaturaient. Par suilo d'une donation mutuelle, les deux montagnards devaient hériter l'un de l'autre; Jacques allait donc posséder le petit avoir de Marie Coutet, et, bien que ce ne fût pas une fortune, cette aubaine ne hissait pas de faire envie à beaucoup de gens. Les jaloux et les détracteurs n'osèrent point accuser ouvertement Jacques Balmat, dont ils craignaient lo ressentiment; mais ils chuchotèrent, ils dirent que c'était là une aventure bien étrange, que la succession du défunt n'était pas a mépriser, et que son compagnon devait se féliciter sans doute de l'avoir recueillie. Personne, dans la montagne, ne surpassait en force et en adresse le cliamoiseur; comment donc s'était-il laissé tomber à un endroit qu'on ne pouvait regarder comme très- périlleux? Les autorités auraient peut-être bien fait d'éclaircir la chose. En fin de compte , Jacques Balmat , qui aurait donné avec joie sa maison, son argent, ses outils, son linge et ses meubles pour sauver son ami , se trouva soupçonné de l'avoir fait périr pour s'emparer de son bien. La rumeur publique força les chanoines de Sallanches, seigneurs du vallon de Chamouny, à ordonner une enquête. Leur prévôt, le syndic et le greffier de la commune interrogèrent Balmat. 11 répondit avec la force, l'émotion et la dignité d'un homme auquel on impute un crime dont l'idée seule lui fait horreur. Ce qui dominait dans toutes ses paroles, c'étaient le regret et la douleur. L'instruction néanmoins suivit son cours. L'armurfer fut contraint de mener les magistrats au lieu où s'était accompli le lugubre événement, de se placer dans la même situation , avec la corde autour de la ceinture; on vit alors qu'effectivement le câble avait été coupé par le défunt. Ceux qui l'avaient tiré de la gorge fournirent d'autres détails non moins péremptoires. Un acte légal attesta l'innocence du prévenu.

Mais en lui rendant ce témoignage, on ne put rendre au mineur le courage moral que lui donnait le compagnon de ses travaux et de ses plaisirs. Depuis qu'il était seul, il avait l'air d'une âme en peine. H se demandait constamment : « Que vais-je faire, et pourquoi me fatiguer à vivre? Personne ne se soucie de moi, et je ne m'intéresse plus à personne. Je suis plus délaissé qu'un orphelin, car mes cheveux blanchissent, et j'ai dépassé l'âge où Ton rencontre de nouvelles affections. D'ailleurs, qui pourrait me comprendre comme Marie Coutêt? Quel homme pourrais-je aimer comme lui? Oh ! j'aurais mieux fait d'aller le rejoindre au bas de la cascade! Nous aurions fini ensemble, comme nous avons vécu.

Après avoir abandonné la profession de guide , Jacques

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abandonna aussi la recherche des cristaux. II loua la maison de Ctutet au jeune apprenti que son camarade avait formé. Ses économies et la succession du chamoiseur lui permirent de ne plus travailler qu a la fabrication et à la réparation des armes. Il chassait quelquefois ; mais souvent, lorsqu'il était parti pour abattre du gibier, il perdait courage en chemin , s'asseyait sur une pierre et y demeurait longtemps immobile, en songeant au passé. Les villageois se demandaient ce qu'il pouvait faire seul sur un bloc, dans une morne attitude. Il se promenait aussi au bord de l'Arve , comme un homme qui marche sans but et ne désire ni avancer ni s'arrêter. Avec son -gros rire stupidc , Blaisot essayait de l'égayer un peu , mais n'y parvenait pas. Il était comme un vaisseau désemparé, qui flotterait sans boussole, sans voiles et sans gouvernail.

Quand son dégoût devenait plus profond , son humeur plus sombre, il traversait le col du Géant, il allait voir Marie Coutet, suivant son expression. Il avait fait couvrir ses restes d'une lame de serpentine, où étaient gravés le nom du défunt , puis cette naïve épitaphe : « Pourquoi ne suis-je pas mort avant lui? » et plus bas son propre nom. Un petit mur de pierres sèches formait une enceinte à quelque distance, et isolait cinq ou six mètres de terrain. Jacques Balmat y avait transplanté ou semé les plus belles fleurs des Alpes, qui s'y étaient merveilleusement déve^ loppées, et, durant les mois fertiles, revêtaient le sol d'une incomparable parure. Dans les interstices de la clôture, la saxifrage aizoïde, le silène des rochers et le cumin s'étaient fixés d'eux-mêmes; la sélaginc couvrait le faite de grandes plaques verdoyantes, où s'épanouissait la pensée des Alpes, où la nigritelle embaumée dressait hardiment son plumet de feuilles pointues et son corymbe de fleurs cramoisies.

Jacques Balmat prenait donc le sentier de Montanvers, degcendait sur la Mer de glace, puis se dirigeait par l'oasis du Tacul , vallon gazonné dont un lac baigne le milieu, vers le glacier du Géant et vers le col du môme nom. Dès qu'il atteignait le point le plus élevé, d'où il découvrait les pentes méridionales du mont Blanc et le merveilleux panorama qui se déploie au-dessous, il éprouvait une joie mêlée de tristesse, une émotion à la fois agréable et douloureuse, comme celle d'un fils. qui court au logis de sa mère malade , impatient de la revoir et désolé de sa souffrance. Il regardait à peine le sublime paysage, la chaîne tourmentée et farouche en quelque sorte, dont les pics sauvages se hérissent entre le val de Cogne et la vallée d'Aoste. Il avait hâte de descendre dans l'enclos où reposait son ami , pour y contempler la place qu'il s'était réservée à lui-même.

Un jour, il partit à l'aube , par un temps magniflque. Personne n'aurait prévu un changement subit de l'atmosphère. Mais l'armurier était ^n route depuis trois heures à peu près, lorsqu'un vent furieux du midi traversa les Alpes. C'est ce que les habitants nomment le fœhn. De la vallée de Chamouny, les paysans virent la neige tourbillonner et former de longues banderoles, emportée dans les airs*par le souffle impétueux. Que se pàssa-t-il sur la Mer de glace? Quelle lutte affreuse Balmat fut-il obligé de soutenir contre l'ouragan? Cette lutte n'eut aucun témoin. Le chercheur de cristal ne reparut plus, ni à Courmayeur, ni aux Pèlerins. On supposa que la tempête l'avait aveuglé, et l'avait enfin précipité dans une fente des glaciers.

Un tiers de siècle se passa, et les générations nouvelles connaissaient à peine le nom de l'ancien guide, lorsque, au mois de juillet 1861, à la lisière du glacier des Bois, qui prolonge la Mer de glace , on trouva , auprès d'os dénujJés, quelques lambeaux de costume. Les vieillards de

Chamouny et du hameau où résidait Jacques Balmat reconnurent ses vêtements. C'était son corps, selon toute apparence, qui, durant trente-deux ans, avait descendu avec les glaciers, suivant la loi de progression à laquelle sont soumis ces blocs hyperboréens ; mais, en marchant, en se heurtant, ils l'avaient broyé et avaient dépouillé les os. L'armurier était mort pendant qu'il se dirigeait vers le tombeau de son ami. Ses dernières pensées furent probablement pour l'homme généreux dont il avait été aussi la dernière préoccupation.

« Une pauvre maison est tout ce qui reste de Jacques Balmat dans son pays natal , dit l'excellent Itinéraire en Suisse de M. Jeanne. Pas une pierre ne rappelle au voyageur le nom du montagnard intrépide, du guide habile et dévoué qui fraya la route du mont Blanc h Saussure, et qui rendit à jamais les étrangers tributaires de ses concitoyens. »

UNE PBOCESSION PONTIFICALE.

L'auteur du tableau que reproduit notre gravure, esprit distingué sous tous les rapports, catholique sincère, a bien voulu, sur notre demande, nous adresser les réflexions suivantes qui, nous l'espérons, seront lues avec intérêt.

Les cérémonies pontificales, à Rome, ne sont, pour la plupart des voyageurs, qu'un spectacle curieux par son ancienneté, mais qui n'a aucun sens. C'est une erreur. Si Ion veut se donner la peine d'en chercher la signification et les origines, on y trouve une preuve de plus que rien n'est donné au hasard dans les pompes catholiques.

La basilique de Saint-Pierre est bùtie sur les catacombes où fut déposé le corps du prince des apôtres, après qu'il eut subi le supplice de la croix sur le mont Janicule. Son autel principal (le premier autel de la chrétienté) s'élève au-dessus du corps même du saint, et il est réservé au pape seul d'y célébrer le sacrifice de la messe. Encore n'est-ce que dans les fêtes solennelles et avec toutes les magnificences de la cour romaine que le souverain pontife vient officier ainsi en persoi^ie.

Le pape descend des appartements du Vatican et se revêt à l'entrée de la basilique de ses vêtements sacerdotaux; puis, assis sur la sedia gestatoria (représentation do fauteuil sénatorial où s'était assis saint Pierre dans la maison de Pudens), il est soulevé par les douze palefreniers de sa maison, qui, revêtus d'un costume rouge, ont pour fonction de le porter. Les éventails en plumes d'autruche (souvenir encore des honneurs rendus aux sénateurs romains) se balancent à ses côtés; les officiers de sa garde personnelle lui font escorte ; à droite et à gauche, des prélats de sa maison soutiennent au-dessus de sa tète le dais flottant brodé des clefs de saint Pierre.

Ces grands éventails, qui donnent à la procession un caractère oriental, étaient en usage dans la vie civile des Romains; ils témoignaient de la dignité de celui qu'ils accompagnaient ; les chrétiens en firent un emblème des grandeurs spirituelles. Le siège gestatoire fut aussi transporté par le christianisme du forum civil dans la basilique ; il devint la chaise curule des pontifes. On retrouve, chez un grand nombre de peuples anciens et modernes, des usages plus ou moins analogues à cette espèce de marche triomphale où un personnage auguste, environne de respect, s'avance au milieu d'une assemblée en restant immobile sur son siège. Il semble qu'on a toujours attaché une idée de majesté au repos dans le mouvement.

Le pape est revêtu d'ornements sacerdotaux dont la couleur, mais non la forme, varie suivant la nature des fêtes.

Cardinal Palruû

Cardinal d'Aodrea.

Cardinal Anionelli.

M" Myssir, M" d'Urmulx, évéque grec, évéqjae arménien.

M" Calaldi, maître des cérémonies.

Les épées des cantons catholiques.

LrPaps PloIX.

Commandant Pfyffer, do la garde suisse.

If asticrs. Garde noble.

Généraux des ordres religieux. Caméiiers portant IfS tiares.

Le Cortège pontifical. — Dessin de Worms, il'après le Ubleau de M. de Couberlin (Salon de 1862).

Sa léte porte la tiare ou triple couronne, qui paraît représenter les pouvoirs sacerdotal, impérial et royal. Le nombre ternaire a d'ailleurs un caractère sacré ; d*aprés le témoignage de Josépbe, le souverain pontife de Tancien peuple de Dieu portait une courorine triple, et dans beaucoup de mosaïques des premiers temps de l'Église les saints sont représentés avec trois tonsures, que l'on appelait les couronnes cléricales.

En avant du pontife marchent les cardinaux, princes de rÉglise romaine, et les patriarches orientaux, princes des Églises unies ; chacun de ces derniers est revêtu de son costume national : l'Église catholique admet dans la parfaite unité du dogme la variété des rites. Arméniens, Basiliens, Syriens, Chaldéens, Grecs, Maronites, forment autour du pape comme les fleurons de la couronne catholique. Ces clergés orientaux ont leurs usages, leurs costumes, leurs rites plus anciens même, dit-on, que ceux de l'Église de saint Pierre.

Comme souvenir de la Rome des Césars, le sénateur de Rome a sa place eh avant du pape. Il marche revêtu de sa longue robe d'or portée par de jeunes pages. Cette fonction, qui répond à celle de maire, et qui est tout honorifique, est dévolue tour à tour à quelque noble famille romaine. Enfin la procession se termine par les généraux des ordres religieux. Franciscains, Dominicains, Carmes, Bénédictins; c'est en quelque sorte l'arriére - garde de l'Église et l'armée pacifique de la foi. Toutes ces choses, quand elles sont étudiées, ouvrent à la pensée de profortds mystères, et si l'on applique à des faits une locution qu'on n'emploie d'ordinaire que pour les personnes, ces usages pensent plus de choses qu'ils ne semblent en dire.

Au moment où le cortège paraît au seuil de la basilique, les trompettes de la garde noble, placées sur le balcon intérieur qui surmonte la porte, font entendre leurs fanfares, tandis que les chantres entonnent l'hymne Tu es Petrus. Cette entrée solennelle du pontife prêtre et roi dans le premier temple du monde est un des spectacles les plus impressionnants que l'on puisse voir. Tout y concourt, la majesté de l'ordonnance, la variété comme la richesse des costumes, la beauté du lieu et la profondeur de l'idée. Le génie de Michel-Ange a laissé là son empreinte. Comme il a élevé le temple dans ses immenses dimensions pour les cérémonies papales, il en a aussi, dit-on , inventé l'ordonnance telle qu'elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Il n'était possible de représenter cette procession si grandiose qu'en peignant en frise son long développement. L'esprit éminemment artistique des Romains a facilité à l'artiste l'exécution d'un travail qu'il semblait téméraire d'entreprendre; mais, à Rome, tous, grands et petits, aiment les arts, s'y intéressent et y associent leurs vies. Les costumes ont donc été prêtés au peintre avec une magnifique largesse ; les plus grands prélats, les cardinaux les plus occupés, ont bien voulu s'intéresser à tous les détails, et le souverain pontife lui-même a daigné se faire apporter le tableau achevé dans son cabinet, l'y garder quelques jours et complimenter l'auteur dans une audience particulière.

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