‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 33 sur 314 · M"»^ DE KRUDENER · texte numérisé non relu

M"»^ DE KRUDENER

Julie Witlinghoff, baronne de Krudener, naquit à iliga en 1764. ^îariée trés-jeunc à l'ambassadeur de Russie à Berlin, elle fit sensation dans le monde dés qu'elle y parut. Douée d'une rare beauté, d'un esprit remarquable, d'une grande exaltation de sentiments, elle mena d'abord une vie orageuse et passionnée, dont le roman de Valéne, qu'elle publia à Paris en 1803, est un éclatant reflet. On prétend môme que ces éloquentes pages ^ont sa propre histoire. Peu après cette publication, qu'elle se reprocha depuis comme une faute, et par suite d'un malheur qui l'atteignit dans ses plus chères affections, elle embrassa avec ferveur la doctrine de l'Évangile et se voua tout entière à la propagation des préceptes d'amour et do charité qui faisaient la base de sa croyance. Elle parcourut l'Allemagne, préchant en plein air de village en village, visitant les prisons et répandant d'abondantes aumônes. Elle eut bientôt de nombreux disciples à qui elle disait : « Aimez-vous les uns les autres, et soumettez-vous. » En matière religieuse elle n'admettait pas le raisonnement, qui était, selon elle, un piège de la vanité. 11 fallait que tout fût d'élan. Elle prêchait toujours d'inspiration. Écartant les questions de dogme pour ne développer que des idées mystiques, elle pensait beaucoup au ciel et fort peu à l'enfer. Elle n'accordait qu'une puissance très-limitée au démon, bien qu'elle reconnût un principe du mal, contre lequel l'homme était appelé à réagir sans cesse ici-bas et qu'il devait vaincre. C'était la condition première et le but essentieh de la vie.

M"« de Kriidener n'avait aucune nuance "d'affectation, aucun charlatanisme. Elle aimait Dieu d'un amour ardent et ses créatures pour l'amour de lui.

Elle habita longtemps le grand-duché de Bade, d'où elle agitait l'Allemagne par son enthousiasme, et où elle devint le point de ralliement de tous les esprits adonnés au mysticisme. Elle se levait de grand malin , visitait et soignait les pauvres, pansait les plaies des infirmes, leur distribuait des vêtements et de l'argent jusqu'à onze heures. Toute personne qui désirait la voir avait accès près d'elle. Souvent on la trouvait chantant avec sa fille des hymnes pieux dont elle composait la musique et les paroles. Sa voix, encore belle, avait des accents graves et touchants qui allaient a l'Ame. Ses prières étaient brûlantes, animées d'une foi vive, d'une charité inépuisable, d'une ardeur qui ne se refroidissait jamais. Chaque malheur lui semblait un appel d'en haut, une voie ouverte au perfectionnement de l'àme.

Elle était fort préoccupée du salut de l'empereur Alexandre, qu'elle vit pour la première fois lors de son passage en Bavière, en mars 1815. Il raconta l'impression que lui fit c^tte visite, dans une lettre à M"« Slourdza, demoiselle d'honneur de l'impératrice Elisabeth , qui était elle-même en relation intime avec M"»* de Kriidener: « Retiré dans ma chambre, je respirais enfin, écrit-il, et mon premier mouvement fut de prendre un livre que j« porte toujours avec moi; mais mon intelligence, obscurcie par de sombres nuages, ne se pénétrait point du sens de cette lecture. Mes idées étaient confuses et mon cœur oppressé. Je laiss;ii tomber le livre en pensant de quelle consolation m'avait été, dans un moment pareil, l'entretien

d'un ami pieux. Cette pensée vous rappela à mon souvenir; je jiie souvins aussi de ce que vous m'aviez dit de M"»« de Kriidener et du désir que je vous avais exprimé de faire sa connaissance. — Où peut-elle être maintenant, et comment la rencontrer jamais? — J'avais à peine exprimé cette idiî'e que j'entends frapper à ma porte. C'était le prince Wolkouski, qui, de l'air le plus impatienté, me dit qu'il me troublait bien malgré lui à une heure aussi indue, mais que c'était pour se débarrasser d'une feoime qui voulait absolument me voir. Il me nomma M™« de Kmdencr. Vous pouvez vous figurer ma surprise, je croyais rêver. — M™« de Krùdener!-M">« de Krùdener! m'écriai-je. Cette réponse si subite a ma pensée ne pouvait être un hasard. Je la vis sur-le-champ, et comme si elle avait lu dans mon âme , elle m'adressa des paroles fortes et consolantes qui calmèrent le trouble dont j'étais obsédé depuis si longtemps. • (*)

L'empereur eut avec elle plusieurs entretiens dont il sortit ému et rêveur. Elle lui prédit, assure-t-on, la chute de Napoléon I", son exil , sa captivité à Sainte-Hélène. On lui attribue une part d'influence dans la formation de la Sainte-Alliance. Seulement, loin d'y voir un moyen do tyrannie et de compression , elle en voulait faire un acheminement à la paix universelle. Elle rêvait l'union des hommes cimentée par la religion. Elle ne croyait pas à la possibilité de régénérer les rois, mais les peuples, à qui, selon elle, l'avenir appartenait : seulement elle ne les jugeait pas encore mûrs pour la liberté, qui veut être conquise à force de vertus et d'abnégation.

Plus tard, passionnée pour Tatiranchissement des Grecs, elle identifia leur cause à celle de la justice et de l'humanité ; elle la défendait avec une extrême chaleur. M. de Wetternich craignit ou feignit de craindre qu'elle n'entraînAt l'empereur Alexandre. Il fit insérer une notfe à ce sujet dans les journaux allemands. Cet artifice réussit : l'empereur de Russie s'effraya , alla chez M"* de Krùdener qu'il voyait souvent, et à laquelle il donnait des sommes considérables pour ses aumônes. 11 lui représenta que sa présence à Saint- Pétersbourg faisait ombrage à l'Autriche , qu'elle pouvait lui susciter des embarras avec cette puissance et l'empêcher même de faire pour les Grecs ce qu'il désirait liiire. Il lui dit qu'elle savait sa sympathie acquise à cette cause, mais qu'il était lié par des considérations politiques; bref, il attendait de son dévouement qu'elle s'éloignAt de la capitale et allât en Crimée. Avant son départ, M^'ode Krùdener prédit à l'empereur qu'il serait atteint dans ce qu'il avait de plus cher, puis dans son peuple et enfin dans sa personne, s'il demeurait <>ourd et aveugle aux avertissements d'en haut. La première de ces prédictions s'accomplit bientôt : Alexandre perdit sa fille unique, enfant de cinq ans, qu'il aimait éperdument; les inondations de la Newa survinrent peu après et causèrent de grands désiistres à Saint-Pétersbourg. On assure que ces deux catastrophes

i remplirent l'empereur de terreur et de trouble. La mort rapide et mystérieuse qui le frappa â-Tagaurog en 18!25, un an après que M""" de Kriidener avait cessé d'exister, sembla donner raison à la prophétesse. Lorsque celle-ci

! partit pour la Crimée, en 1822, elle était malade, affaiblie par de longs jeûnes et par l'ardeur de son zèle. L'hiver était dans toute sa rigueur; ne pouvant soutenir le mouvement de la voiture, elle se rendit par eau au lieu de son exil. Pendant le trajet, elle fit plusieurs fois arrêter la barque et descendit à terre pour y prêcher. Cette disgrâce ne lui causa pas de chagrin. Depuis longtemps elle vivait détachée de tout soin terrestre. « Partout je serai sous la main de Dieu », disait-elle. Ce n'était plus qu'une âme.

(*) Madame Swetchine, sa vie et ses œuneê, t. I^?"*, p. \^'j.

Elle était d'une si grande maigreur que son corps en était devenu diaphane. La princesse Galitzin, qui avait embrassé ses croyances, voulut partager son sort, et l'accompagna en Crimée. Là, M"® de Krudener s'occupa de fonder une ' maison de refuge pour les criminels et les pécheurs. Elle Iravaillait activement h cette œuvre lorsqu'elle mourut, en 1824, à l'âge de soixante xins.

L'influence qu'exerça cette femme remarquable fut toute personnelle et s'éteignit avec elle. Elle n'avait point de système arrêté, et n'a rien écrit sur sa doctrine, probablement afin de ne pas se mettre en opposition avec le catholicisme. Elle était née catholique, et honorait cette religion sans la pratiquer. Elle n'allait pas à la messe et ne communiait jamais. La tolérance et la charité étaient ses vertus premières. Lorsque l'on causait avec elle, il lui arrivait parfois de s'interrompre, de rester un quart d'heure la main sur ses yeux, et comme ensevelie dans une profonde méditation. Elle priait intérieurement. A la longue, sa conversation devenait fatigante, parce qu'elle était dominée par une idée fixe qui revenait sans cesse. Elle conserva jusqu'à son dernier jour un regard plein de douceur et de tendresse : on se sentait attiré et retenu. Elle avait quelque chose d'angélique qui semblait inviter les fidèles et leur dire : « Venez à moi, vous tous qui souffrez, afin que je vous mène à Celui qui soulage ! » Le but de sa vie était de conquérir des âmes à Dieu. En passant par su bouche, les vérités les plus austères devenaient aimables et s'imposaient. 11 y avait en elle une force d'amour surhumaine.

M"* de Krudener rappelait cette prophétesse d'Alexandrie qui parcourait les places publiques, 'tenant d'une main une torche allumée pour consumer, disait-elle, le paradis, et de l'autre une coupe remplie d*eau pour éteindre les feux de l'enfer, afin qu'on n'aimât Dieu que pour lui-même.

UNE ÉPIT.\fHE.

« Dans le cloître de la cathédrale de Worcester, on remarque une plaque sépulcrale; elle ne porte ni dale.lfii prière, ni symbole; on y lit ce seul mot : miserrimus (le plus malheureux, ou très-malheureux). » (Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise.)

L'auteur ajoute un peu prétentieusement : ^ Cet inconnu, ce Miserrimm sans nom, n'est-ce point le génie? »

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