DELTA DU GANGE ET DU BRAHMAPOUTRA
Ces deux fleuves jumeaux descendent du versant méridional de la chaîne des monts Himalaya : ils apportent à la mer le tribut de leurs eaux en se précipitant l'un et l'autre du haut des pics les plus élevés du monde. Avant de disparaître dans l'océan Indien , ces deux immenses artères fluviales s'unissent par une foule de canaux entrelacés dont le cours change souvent d'année en année, et qui forment le plus gigantesque delta des deux hémisphères.
Une vaste plaine a été en quelque sorte créée par ces deux gigantesques cours d'eau. Cette remarquable région , dont on pourrait porter les limites au pied même des montagnes qu'on voit marquées à l'ouest de Calcutta, s'étend depuis Rajmahal à l'ouesi jusqu'aux monts Khazia à Test.
On peut l'assimiler à un vaste quadrilatère dont les quatre côtés, presque égaux, aboutiraient à Rajmahal, Chirapoouje, Chettajous et à l'embouchure de l'Hougly.
Chaque côté de cette espèce de figure géométrique étant d'une longueur d'environ 250 à 300 kilomètres', la surface du territoire que les dépôts accumulés sont parvenus à élever au-dessus du niveau des flots de l'océan
Indien n'est pas moindre de 50 à 60000 kilomètres carrés.
Il n'est malheureusement pas aussi facile de mesurer la profondeur des couches superposées que d'évaluer approximativement leur superficie ; car en creusant un puits artésien à Calcutta, en 1840, on est parvenu à pénétrer jusqu'à une profondeur de 400 pieds sans rencontrer le roc. En supposant que l'on se soit arrêté précisément au moment oil le fer des outils de sondeur allait sortir des terres d'alluvion, on trouve déjà que 6 à 7 milHons de kilomètres cubes, c'est-à-dire 6 à 7 millions de tonnes cubiques de substances arénacées ont dû être roulées par les flots.
Quelque surprenant que paraisse ce chiffre, la formation des dépôts actuels est tellement active qu'elle permet de comprendre comment ces forces naturelles, trav-aillant pendant une longue suite de siècles , ont dû produire des résultats prodigieux.
Le Gange verse à Ghazepour, ville située à 500 milles de la côte, une masse liquide de 500 000 pieds cubes par seconde pendant les quatre mois de la saison des pluies, et de 60000 pendant les huit autres mois. Des expériences ont permis d'évaluer à V*»» le poids de la matière solide contenue dans cette eau bourbeuse. On ne peut donc pas estimer à moins de 577 pieds cubes le débit des matières d'alluvion qui , pendant chaque seconde de la saison des pluies, passent devant Ghazepour et se dirigent, sans interruption , voyageant nuit et jour, vers les profondeurs incommensurables de l'océan Indien. A ce taux, le fleuve entraîne pendant cette période, oui dure en moyenne cent vingt-deux jours, une masse solide de six milliards de pieds cubes.
Cette quantité de limon, accumulée pendant trois ans, est suffisante pour élever d'un mètre la surface d'un carré ayant 20 kilomètres de côté.
En supposant que sa densité soit seulement la moitié de celle du granit, elle pèserait autant que quarante-d^ux pyramides semblables à la grande pyramide d'Egypte, c'està-dire couvrant chacune 11 acres et s'élevant chacune à 500 pieds dans les airs. La merveilleuse puissance musculaire que les millions d'esclaves des pharaons mettaient au service de la gloire de leurs maîtres représente un effort insignifiant quand on la compare à la force développée silencieusement par le géant qu'on nomme 16 Gange, et qui construit, lui aussi, ea vue de l'éternité.
Enfin , pour transporter tout ce limon du haut du pays jusqu'à la mer, il faudrait fréter une flotte de deux mille vaisseaux de 1 400 tonneaux chacun, et l'occuper sans relâche pendant toute l'année à ce stérile travail.
Au point où nous venons de chercher à évaluer sa puissance, le Gange est loin d'avoir atteint sa largeur défini* tive. Les principaux affluents qui viennent successivement le grossir, le Gogra, le Gundok, le Kousi, confondent leurs eaux avec les siennes en amont de Ghazepour.
Aussi ne sera-t-on pas étonné d'apprendre que M . Charles Lyell évalue les résultats précédents au cinquième seulement de la quantité de matières arénacées que le fleuve sacré des Hindous charrie chaque année dans la baie du Dengale.
Le colonel Goodwin , autre géologue anglais qui s'est préoccupé du même problème, arrive à des résultats qui ne sont pas éloignés des précédents. H suppose, d'après des mesures prises avec grand soin , que la décharge du fleuve à Calcutta est déjà de 444000 pieds cubes par seconde. Suivant cet obsenatcur, chaque pied cube d'eau doit emporter vers la mer un pouce cube de matière solide, ce qui donne par heure un transport d'un million de pieds cubes, soit 24 millions par jour, et 8 700 000 000 par an.
Cependant cette nouvelle station elle-même n'est pas
située à remboucliure du fleuve , dont le volume a encore le temps de doubler. De son côté, le Brahmapoutra , comparable en tout au Gange par le volume de ses eaux, par la rapidité de son cours et par la couleur bourbeuse de ses flots limoneux, travaille avec une égale activité à exhausser la portion du delta qu'il inonde tous les ans. Ce n*est donc point exagérer la vérité que d'évaluer à 40 milliards de pieds cubes la masse totale des alluvions charriées chaque année par le système de ces deux immenses artères du monde indien qui sortent de la même chaîne de montagnes, et qui se jettent dans le même océan. C'est dix fois plus de limon que le Mississipi n'en jette pendant la même période dans le golfe du Mexique.
La portion du delta que le fleuve exhausse dans ses inondations périodiques offre un caractère tout spécial qui lui a fait donner le nom de Sunderbiind; ce district, dont la superficie est à peu prés équivalente à celle du pays de Galles tout entier, est indiqué sur notre carte par des ombres noires tracées transversalement. C'est un vaste
désert marécageux, recouvert d'une végétation luxuriarle, que jamais les rigueurs de l'hiver et les ardeurs de Tété ne parviennent à rendre aride. Sur cette terre toujours humide grouillent des myriades d'insectes et de serpents se dévorant avec une effrayante voracité; des bandes de tigres parcourent ces épouvantables solitudes, et d'innombrables légions de crocodiles tapis dans le limon humide guettent les troupeaux ou les voyageurs égarés.
La masse des matières en suspension que les eaux des deux grands fleuves arrachent au squelette volcanique des monts Himalaya est si considérable que les marins voient la mer perdre sa transparence jusqu'à 40 lieues en avant des côtes, et qu'ils reconnaissent à l'arrivée de ces troubles qu'ils s'approchent du fond du golfe du Bengale. Les dépôts fluviatiles qui ne se sont point encore précipités lorsque les eaux douces arrivent dans la mer s'accumulent dans un bas-fond qui a 150 milles de large et 300 millrs de long. On a en efliet reconnu l'existence d'un talus dont la base échappe à la sonde, et dont les courbes de niveau
Carte du delta du Gange.
sont marquées sur notre carte. La partie ombrée en noir indique la partie du golfe dont la profondeur n'a pu être déterminée par des sondages, tant elle est énorme. Quant aux lignes pointillées, elles indiquent les difl'érents étages de cet immense cirque.
Si l'on répartit sur les Sunderbund les 40 milliards de pieds cubes de limon que ce système fluvial dépose, on trouve que cette surface ne s'exhausse que d'un pied en 45 ans. 11 n'a donc pas fallu moins de 13 500 ans pour éle-
ver le district de 300 pieds, ce qui ne représente certainement pas son épaisseur actuelle.
Nous ne chercherons pas à évaluer le temps pendant lequel le Gange et le Brahmapoutra ont dû couler pour accumuler tous ces débris qui forment le prodigieux talus reposant dans le fond inconnu de l'Océan, et s'élevant graduellement jusqu'au niveau de la surface des flots, il y a des nombres si énormes qu'ils surpassent les forces de notre entendement, et ne disent plus rien à notre raison.