CONSTRUCTIONS NOUVELLES DE LA' BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE
Nouvelle façade de la Bibliothèque impériale, par M. Labrouste. — Dessin de Tbérond.
La nouvelle façade de la Bibliothèque impériale s*étend sur la rue Neuve-des-Petits-Champs et à Tangle de la rue Richelieu. Les deux ailes placées à Textrémité de cette ligne, et reliées par une grille au milieu de laquelle on a conservé l'ancienne porte, faisaient jadis partie de Thôtel Tubeuf, construit par Tarchitecte le Muet, et dont Mazarin fit l'acquisition lors(]|u*il voulut élever en face du palais Richelieu une construction au moins égale à ce monument en grandeur et en magnificence. Il joignit ensuite h rhôtel Tubeuf l'hôtel de Duret de Chivry, président k la Cour des comptes de Paris. Cette partie du pal9is Mazarin, qui avait été successivement occupée par les directeurs de la Bibliothèque, depuis l'abbé Bignon jusqu'à M. Naudet, a disparu. L'architecture des nouvelles constructions, sans reproduire le stvle de le Muet, le rappelle par un mélange de briques et de fractions de pierres de taille qui caractérise plusieurs des beaux ouvrages de la première moitié du dix-septième siècle. Un mur rattache la construction ancienne à la construction nouvelle. Ce raccordement a été fait avec beaucoup de goût. Le pavillon demi -circulaire placé à l'angle des rues Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs serait trop grec, il rappellerait trop la tour des Vents, par exemple, si quelques ornements empruntés au dix-septième siècle , tels que le balcon , les vases, les supports de la corniche, les cartouches surtout, d'une roideur conventionnelle et caractéristique, n'accusaient pleinement le dix-septième siècle, avec lequel un voisinage étroit et une destinée con^jnune ne permettaient Tome XXX.— Février 1862«
pas une complète dissonance. Dans la partie nouvelle, l'architecte a su être original sans se mettre en opposition avec le style du monument; dans la partie ancienne, il a restauré, sans altérer la physionomie primitive, le caractère particulier de l'édifice. Peut-être seulement a-t-il poussé trop loin le respect du passé en laissant subsister entre les ailes bâties par le Skiet, dans le dix-septième siècle , la porte massive due à 1 architecte Mollet, que Law employa vers 1720 pour transformer le palais Mazarin en hAtel de la Banque de France.
Les promeneurs qui passent devant le pavillon en rotonde de la Bibliothèque impériale se demandent quelle peut être sa destination. Cette curiosité suggère des suppositions assez bizarres. Nous croyons savoir que le pavillon ne renferme pas un escalier gigantesque, comme on l'a dit, mais de grandes et belles salles oui seront des dépendances du département des imprimés. Les livres occuperont le rez-de-chaussée, les galeries du premier étage et des combles. Le salon du premier étage, dans le pavillon, sera magnifiquement décoré , et l'on y réunira ce que les collections de la Bibliothèque ont de plus magnifique et de plus précieux. Il sera ouvert au public, comme les autres parties de la Bibliothèque, deux fois par semaine.
Il est à souhaiter que la Bibliothèque impériale reconstruite ne le cède sous aucun rapport à la bibliothèque du Musée britannique. Elle lui sera certainement supérieure par la décoration monumentale ; mais il importerait surtout qu'elle lui fût seulement égale par la célérité du
service et les facilités de recherches et d'études nécessaires aux lecteurs. Là est la véritable difficulté de la construction d'une bibliothèque immense comme la Bibliothèque impériale, contenant une masse de 4 600 000 volumes que chaque semaine grossit de quelques centaines de livres. Aussi peut-on dire que si Texécution extérieure des bâtiments de la Bibliothèque doit ajouter un nouvel ornement aux merveilles de Paris, une disposition intérieure bien entendue, en aidant au classement et à la distribution des richesses de toutes sortes qu'elle renferme , serait un véritable service rendu aux hommes studieux de tous les pays qui viennent demander à la Bibliothèque impériale des éléments d'étude qu'elle seule possède.
DANS UN GRENIER
NOUVELLE
Suite. — Voy. ik34, 43.
Écoutez ces détonations là-bas... C'est le courant furieux qui creuse le gouffre dont des siècles conseneront la mémoire.
Entendez-vous ces craquements dans le lointain? Ce sont des blocs de glace qui s'entre-choquent en roulant, se déchirent entre eux avec fureur, comme autant de grandes bêtes féroces excitées par leurs blessures, et qui, dans leur course insensée , broient les murs de leurs crocs de fer, dévorent les toits qui s'abîment avec fracas, et, tantôt sont balayés par le courant écumeux, tantôt s'accumulent les uns sur les autres, et ne s'arrêtent quelques instants que pour continuer ensemble avec plus de violence leurs irrésistibles ravages.
Oh! c'est épouvantable!
Oui, épouvantable. Regardez, l'eau monte; le chemin de l'église est envahi. Avec leur bagage et leurs animaux qui mugissent, les hommes marchent dans Teau jusqu'à la cheville.
Aucun méchant ne songe à blasphémer ; tous crient :
— Seigneur, aide-nous!
— C'e.st le déluge, disent en gémissant les superstitieux. Et d'autres répètent :
— Dieu! fais-nous miséricorde!
Ârie avance toujours et guide son bétail au milieu de Teau ; — mais sa femme et ses enfants, sa mère, sa vieille mère! Que Dieu sauve son avoir! pour lui, il se doit aux siens. Ceux qui le suivent prendront soin des animaux, si c'est possible; il retournera à sa ferme. En quelques minutes il est chez lui. Il y a déjà cinq pouces d'eau au rezde-chaussée. — Des tisons éteints et noirs, des tourbes à moitié brûlées flottent sur cet àtre où, quelques instants auparavant, le feu flambait si gaiement. La chauflerette de la grand'mère flotte aussi près de là. — Il n'y a plus personne. Les femmes et les enfants sont sans doute au grenier. Ciel! écoutez ce cri dans la pièce de derrière. C'est la voix d'Hanneke.
— Tiens -toi, mère! Vour Dieu, tiens -toi! répètet-elle avec désespoir.
Arie entre dans la grange et frémit. En faisant appel à toutes ses forces, Hanneke a essayé de porter l'infirme au grenier. Elle et sa lourde charge étaient déjà plus qu'à moitié de l'échelle, lorsque les forces lui ont manqué. — Le poids est trop lourd. — Ses oreilles bourdonnent. — Elle dit encore une fois d'une voix sifflante : . — Mon Dieu, mère... mère, tiens-toi donci Et alors... il serait trop tard si Arie n'était là. — Il réussit à soulager la courageuse femine de son fardeau. D'une main, il soutient la vieille auj sç cramponne fnainte-
nant aux échelons ; de l'autre , il aide doucement à redescendre son Hanneke, qui s'évanouirait sans le froid glacial de l'eau.
La pauvre vieille doit être terriblement efl'rayée, car une fois au grenier elle pousse de lamentables gémissements. Grâce en soit à son excellente belle-fille, elle y trouve son fauteuil; mais une fois commodément assise, elle se lamente de plus belle.
Enfin! — Ils sont tous maintenant au grenier. — Dieu soit béni! — L'eau monte avec une rapidité effrayante. — Il était temps. Mais là, sous le toit, le froid est bien vif. Albert et Gertrude, robustes enfants, ne se sont pas tout d'abord aperçus de ce froid. Il leur a semblé bien amusant d'être au grenier. Ils ont gambadé dans les ramures sèches, grimpé jusqu'à la lucarne pour regarder dehors, fourré des pois secs dans la souricière, et tant qu'on n'en pourrait faire entrer un de plus. Albert a caché dans un coin la cafetière que la mère a montée, et Gertrude a picoré un morceau de pain blanc dans le panier. Maintenant qu'il a froid aux mains, Albert veut redescendre.
— Cela ne se peut pas, mon garçon, dit Arie, qui regarde avec inquiétude les pieds des femmes.
Elles viennent de marcher dans l'eau , et doivent absolument changer au plus vite de bas et de souliers. Le linge, comme tout le reste, est en bas, dans la commode. Hanneke n'a monté qu'un matelas et deux couvertures. Willem est couché chaudement et Mariette est auprès de lui. — Mais les autres?
En regardant Arie , on dirait que ses forces sont à bout. Une nuit et deux jours à la besogne; et puis ces soucis, ces émotions, ces angoisses! Cependant il ne s'arrête pas. Sans perdre une minute , il redescend rapidement.
Bonté divine! l'eau atteint ses genoux, ses jambes roidies fendent l'eau; il va dans la belle chambre. Oh! le triste spectacle ! Ses beaux et bons meubles sont à moitié sous l'eau ! - 11 avance. — Les trois tiroirs supérieurs de la commode sont encore à sec : il les tire ; il en pose deux sur ses épaules; — mais le troisième ira-t-il? Non. — Sous le bras alors. Il veut ainsi gagner la porte, pour revenir ensuite prendre ce qu'il pourra. Il se courbe. Mais ne voilà-t-il pas le tiroir supérieur qui heurte un des montants de la porte! Arie chancelle, le tiroir glisse, lui meurtrit la tête, — et le voilà dans l'eau. — Tant pis! il n'a pas le temps de s'en occuper. Vite au grenier.
— Tenez, voilà des bas et des jupes; et plus encore! Oh! qu'ils ont froid là-haut! Si froid! ils grelottent et
leurs dents claquent.
Et la nuit tombe; et l'eau monte, monte toujours!
— Tu as froid, Hanneke?
— Oui. Oh! nous avons tous bien froid.
Hélas ! que n'ont-ils songé à prendre plus de couvertures !
Et du feu donc!... pas de foyer, pas de poêle; rien à brûler.
— S'ils allaient geler, murmure Arie. Non , ça ne se peut pas !
Il doit y avoir un tas de briques et de pierres derrière la porte de la grange. Hanneke, maintenant qu'elle a rais des bas secs, et par-dessus de bons souliers (ses souliers de mariage ! ) Hanneke se tiendra au milieu de l'échelle. Ahî l'es voilà, il les a trouvées! —Ces pierres plates en haut. — Et encore celles-ci. — Maintenant, c'est assez.
Les jambes frissonnantes d'Arie seront bientôt entou-» rées d'une croûte de glace. Cependant, il ne se rebute pas, car il faut avoir du feu.
Quatres pierres plates sont posées sur le plancher du grenier; puis quatre par-dessps; le rçste, les unes sur les autres, alentour, et lîâtre est construit. — Maintenant, flii
MAGASIN PITTOHESQUË.
feu? tout est mouillé et éteint par en bas. — Ici! ici! - -Ce ne sont pas les bons tiroirs , et le désespoir avec lequel il les foute aux pieds effraye les enfants. Pauvres enfants! Ils ont déjà commencé à pleurer, malgré les efforts de leur mère pour les consoler. Hélas! un matelas et deux couvertures ne sont pas assez pour eux tous.
Mais les petits ont beau crier, la vieille a beau se lamenter, Arie n'interrompt point sa besogne : le feu les remettra. S'il pouvait seulement atteindre au foin qui est au-dessus de Tétable! mais non , ce n'est pas possible. Les ramures des pois en tiendront lieu. Les plus petits débris des tiroirs par-dessus. Mais du feu! Dieu! Tamadou est tout mouillé dans la boite !
— Les îilluraettes, femme?
— Elles sont restées en bas.
En bas sur la cheminée. 11 redescendra encore une fois, si l'eau le permet.
— Oh! non, Arie, j*aime mieux que tu restes.
— Que j'ai froid ! murmure la vieille.
Sans attendre plus longtemps, il redescend encore. De l'eau , partout de l'eau ! Miséricorde ! elle lui vient maintenant jusqu'aux épaules. — Mais il s'agit bien de cela! Les allumettes qui sont sur le rebord inférieur de la cheminée ne peuvent manquer d'être inondées. Dieu puissant! ne pas avoir de feu par un tel froid !
Arie jette un coup d'œil dans le couloir. Quel froid ! Si la crampe allait le saisir... Cependant, il regarde. — Mais, est-ce une illusion... un jeu de son imagination surexcitée? Une étincelle brille à la surface de l'eau. — Qu'est-ce que cela peut être? — Reprenant courage, il avance, étend le bras. - Oh ! Dieu soit béni! la chaufferette de la vieille mère flotte sur l'eau. La tourbe, quoique à moitié consumée, ramènera la joie et les sauvera.
Après avoir pris prudemment l'écuelle de terre qui contient le feu béni , Arie retourne aussi vite que possible au grenier. On aura enûn du feu.
Mais, bon Dieu! après ce dernier trajet, Arie ne peut rester dans ses habits ; il n'a plus une seule place sèche sur le corps, il frissonne, ses dents s*entre-choquent violemment. Ses doigts, complètement engourdis, tremblent et ne peuvent tenir le feu plus longtemps.
— Ici ! à moi !
Il a failli le laisser tomber.
La vieille pousse un cri de joie en apercevant son morceau de tourbe allumée. Hanneke aussi est bien heureuse de voir ce point rouge et brillant au milieu de la cendre; mais son inquiétude pour Arie parie plus haut.
— Il y a de quoi prendre « le frisson de la mort » que de garder de tels habits !
Et elle se hâte d'ajouter :
— Allons, vite, quitte tout cela.
Elle regarde autour d'elle. Son mari a bien apporté du linge dans les tiroirs qu'il a montés; mais tout ce qui pourrait réchauffer ce pauvre corps transi n'y est pas.
Le grenier ruisselle de l'eau qui découle des vêtements d'Arie et qui se transforme aussitôt en glaçons.
La vieille étend ses mains décharnées vers le feu , et Ton peut lire dans ses regards ternes : « Puisque vous n'e vous en servez pas, donnez-le moi donc ici, pour mes pauvres mains. »
La nuit tombe. Il n*y a que quatre petites vitres à la lucarne. Ces vitres sont fortement gelées, et les ténèbres succèdent au crépuscule dans la mansarde basse.
Il semble à l'homme que sa tête va se fendre. Ses membres engourdis, à peine couverts de son linge et de deux sacs vides qu'il a trouvés dans un coin, lui font mal comme s'ils avaient été roués de coups; mais il ne voit pas que sa pauvre vieille mère, saisie par le froid,
pùle et la bouche entrouverte, s'est lentement affaissée dans son fauteuil. — Il ne voit pas qu'Hanneke s'est dépouillée, en grelottant, de sa jupe et de sa camisole, pour en recouvrir ses enfants chéris, qui, enveloppés d'une seule couverture, sont couchés sur le plancher glacial. Non, il ne voit pas cela; mais il l'entend, en quelque sorte. Il entend le souâle haletant do l'enfant malade ; c'est le mieux garanti du froid; mais ici, dans cet affreux grenier, il est atteint d'une forte fièvre. Il entemi le petit Albert, qui, probablement réveillé ea sursaut par un mouvement de sîi mère, se lamente en pleurant et se croit tourmenté par un de ses petits camarades.
-Voilà Jeîui qui me coupe! cric-t-il; finis! finis! ou je le dirai à ma mère!
Ecoutez, voici Gertrude qui se réveille à son tour et qui pleure. Oh! ces cris d'enfants! quelle torture en un pareil moment pour le cœur du père et de la mère! Et Arie qui ne réussit pas encore à faire du feu !
Depuis longtemps il cherche en vain à allumer les ramures sèches avec le reste du tison. Le feu a sifflé sur les pierres mouillées; on l'a ensuite posé sur un bas de laine, il y a fait un trou, et le grenier s'est rempli d'une odeur suffocante... rien de plus. Et le tison devient de plus en plus petit.
Oh ! quels coups dans celte pauvre tête î Que ces membres font mal! Que ces pauvres doigts sont insensibles! on les dirait morts. La fin à la prochaine livraison.