‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 46 sur 314 · LE CASTRUM GALLO-ROMAIN DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

LE CASTRUM GALLO-ROMAIN DE BOULOGNE

Les villes de la Gaule s*étaient accrues et développées avec une grande rapidité , sous l'administration romaine , pendant les deux premiers siècles de notre ère. Ornées de temples, de prétoires, de théâtres, de portiques, elles ne le cédaient en rien aux cités de l'Italie; leurs routes étaient, comme celles qui accédaient à Rome, bordées de monuments funéraires, sur lesquels des inscriptions perpétuaient le souvenir des défunts. En un mot, le luxe et les habitudes romaines s'étaient complètement naturalisés dans la Gaule, qui jouissait d'une prospérité sans exemple sous le sceptre des premiers empereurs et des Antonins leurs successeurs.

Mais bientôt les Barbares menacèrent nos contrées,

les guerres civiles, les impôts, les inquiétudes de tout genre, obligèrent chaque ville à se créer des moyens de défense. Les plus beaux édifices furent renversés; les tombeaux mêmes, arrachés de leurs bases, servirent, avec les débris des autres édifices, à la construction de tours et de murailles.

Il y a vingt-cinq ans que, dans son cours d'antiquités monumentales, M. de Caumont signalait, dans presque toutes nos villes gallo-romaines, l'existence d'un castrum dont les murs sont en grande partie formés de débris sculptés, de fûts de colonnes, de tombeaux, et cherchait à fixer au quatrième siècle l'exécution de cette grande mesure de défense qui paraît avoir été générale dans la Gaule.

■ Quelle fut la date précise de la loi qui la prescrivit ou l'autorisa? Il reste encore des doutes, même après les recherches toutes récentes de M. l'avocat général de la Morsonnière, de Poitiers; on s'accorde seulement à la fixer approximativement à la deuxième moitié du quatrième siècle.

Boulogne-sur-Mer était une ville importante par son port voisin de l'Angleterre; elle portait d'abord le nom de

Gessoriacim, qu*elle changea, on ne sait trop à quelle occasion, pour celui de Dononia, Ge6$oriacum quod nuiic B(monia, lisons-nous sur la carte de Peutinger : « Gesspriacum, aujourd'hui Boulogne. > Il a été démontré, par les recherches de M. Haigueré, communiquées à la Société française d'archéologie, que la ville romaine, qui était assez vaste, s*était étendue dans les environs du port. Hais, quand les temps de désordre et d'inquiétude arrivèrent, elle dut, comme toutes les autres cités, établir une enceinte sur un point facile à défendre, Téminence vobine. C*est ce castrum, renfermant encore la cathédrale, la mairie et la vieille ville, qui est indiqué dans l'esquisse suivante.

Ce n'est pas que les murs actuels soient romains : ils appartiennent au moyen âge; mais il est prouvé qu'ils ont remplacé ceux du castrum romain de Bononia, dont ils ont > suivi les contours, et qu'ils reposent en partie sur les fon- ' dations de ces derniers, encore existantes en quelques places.

Le castrum de Boulogne est d'une étendue peu considérable, comme ceux du Mans, de Tours et de plusieurs autres villes gallo-romaines. Les cités avaient intérêt, au quatrième siècle, à se condenser le plus possible; il fallait proportionner l'étendue des murs au nombre probable des défenseurs dont elles pourraient garnir ces remparts au jour du danger. Aussi, d'après les recherches de M. de

Murs qui eut remplacé le Castrum gallo-romain de Boulogne. — Dessin de Tudot.

Cauroont, des villes qui, au troisième siècle, occupaient, avec leurs maisons splendides accompagnées de jardins, une étendue de cent cinquante à deux cents hectares, n'ont donné que dix à douze hectares à leur castrum. Cette étendue a varié sans doute suivant la configuration du terrain et les moyens de défense qu'il pouvait offrir. Mais on ne s'est guère écarté du principe ni des proportions que nous venons de rappeler.

C'est à l'intérieur du castrum de Boulogne que s'élève la grande église à coupole nouvellement construite ; on a trouvé dans la crypte les restes d'un édifice romain , dont quelques débris sculptés ont été déposés dans une des chapelles de l'église. Le Musée de Boulogne renferme des monuments romains intéressants.

lA CHANSON DE MALBROUK.

La nourrice du Dauphin, fils de Louis XVI, chantait un jour devant la reine une vieille romance qu'elle avait apportée probablement du fond de sa province. C'étaient quelques couplets consacrés à la mémoire d'un héros inconnu qui part pour une campagne lointaine et dont la veuve apprend la mort après plusieurs mois d'attente. Marie -Antoinette, élève de Gluck, prit l'air en gré;

quelque poète courtisan prétendit rajeunir les paroles, et remplaça par le nom de Malbrouk celui du guerrier oublié. Grâce au caprice royal, la mode s'empara de la romance de M'"*' Poitrine et assura à celte romance transformée un succès qui dure encore de nos jours.

Qu'avait de commun le nom de Malbrouk avec la vogue d'une chanson qui fit explosion seulement en 1783? En admettant qu'il y ait quelque consolation patriotique à chansonner ainsi un ennemi trop heureux , ces singulières représailles, à l'endroit du vainqueur de Malplaquet, étaient plus que tardives et n'avaient pas davantage le mérite de l'exactitude historique. Churchill, duc* de Mariborough, était mort en 1722, et mort dans son lit, d'une attaque d'apoplexie. La bonne humeur nationale n'avait pas attendu soixante ans pour composer des couplets de circonstance, et un recueil manuscrit contient vingt-se^t chansons historiques faites par les contemporains de nos désastres; la seule qui soit populaire, et dont nous venons d'indiquer l'origine tardive, orthographie le nom de Mariborough comme il ne l'avait jamais été; elle n'est pas citée dans le recueil. Ce nom n'a été choisi que pour le besoin du vers et par suite d'une analogie de sons.

Ce n'était pas la première fois que la pièce originale subissait un travestissement ; à une époque où sans doute elle était populaire, lorsque Pollrot de Méré eut assassiné

MAGASIN PlTTOKtSUlK.

le duc de Guise, les liu^uenots la calquèrent grossièrement et en composèrent une fade parodie (lé Convoi du duc de Guise).

M. Génin , le regrettable philologue, a reconnu, dans notre folle chanson de Maîbrouk, les traces vénérables lie notre plus vieille poésie, et c'est à la fiq du douzième siècle ou au commencement du treizième qu*a, selon lui, retenti pour la première fois cette voix infatigable qui va se répétant à travers les siècles comme un écho lointain du moyen Age. En dépit des retouches et des mutilations maladroites, une critique infaillible a su dégager de la romance remaniée à contre-sens tout un fragment inaperçu jusqu'alors, curieux objet d'étude pour qui veut constater les vicissitudes de notre idiome. Ce respectable débris se compose de quelques vers à peine, mais ces vers semblaient avoir été reconnus par l'instinct populaire, car ce sont les seuls qu'aient retenus toutes les mémoires; les voici tels qu'ils peuvent être reconstruits :

Malbroii' s'en va-t en guerre, ne sais quand reviendra. Il reviendra-! à Pasque» à Pasque ou-s à la Trinitë. La Trinité se passe. Mal brou' ne revient pas. Madame à sa tour monte, si haut qu'cir peut monter, Et voit venir son page, tout de noir habillé.

— Beau page, mon i)eau page, quell' nouvelle apportez?

— Aux nouveir que j'apporte, vos beaux yeux vont pleurer : Monsieur d*Mulhrouk est morê , est mort et enterré.

L'ai vu porter en terre par quatre-s officiers : li'nn portait sa cuirasse, l'autre son bouclier.

fait entrevoir pourtant un chevalier contemporain de saint ' Louis qui, sous le nom ou le surnom de Manibrun, ou • Mambrou, ou Marbrou, a précisément laissé une légende ! annlogue en Espagne. La tradition , simultanée dans les j deux pays, n'aurait pu prendre naissance qu'à l'époque où le roi de France et le roi d'Aragon entreprirent de concert ! la croisade d'Afrique , et il s'agirait d'un preux appartenant à l'une ou à l'autre nation. Quant à l'air, M. Génin ; n'est pas éloigné de lui attribuer une origine orientale ; un '. voyageur européen le reconnut, non sans peine, en Egypte où il était modulé à la façon des Arabes. Un autre hasard l'a fait reconnaître encore par un chrétien deux ans prisonnier des Mores. Les croisés auraient donc, sur une mélodie empruntée aux Sarrasins, composé la complainte qui, en 1783, venait redire aux oreilles d'une reine le trépas de l'un d'entre eux.

A Tentour de sa tombe romarin M planté; Sur la plus haute branche le rossignol chanta.

En nous dégageant de toute idée préconçue, nous devons reconnaître la naïve simplicité du dialogue que dépare un seul vers : Monsieur d' Maîbrouk. . . Cette tombe ombragée d'un romarin, ce rossignol qui chante sur la plus haute branche, ne manquent pas d'une poésie mélancolique bien étrangère au dix-huitième siècle et en harmonie complète avec la mélodie touchante de l'air si méconnu. Beaumarchais comprit bien le caractère sentimental de cette musique et l'erreur de ceux qui l'avaient appliquée à des couplets burlesques : aussi, dans le Mariage de Figaro, fit-il chanter la romance de Chérubin sur l'air de Maîbrouk.

Quant au rhythme, il est conforme aux règles prosodiques de notre poésie naissante , telles que les pratiquaient dans la chanson de geste les poètes contemporains de saint Louis et de Philippe-Auguste. Le couplet monorime, indépendamment du refrain qui a peut-être une valeur historique, est formé par le vers de douze syllabes dans lequel est nulle comme quantité Ja terminaison féminine placée toujours à l'hémistiche. Le seul vers qui viole ces principes est le vers ridicule et intercalé que nous avons souligné. Dans cette poésie , l'usage de l'élision est aussi largement autorisé qu'il a été limité depuis; l'hiatus disparaît par l'emploi des consonnes euphoniques, emploi qui persiste dans la langue populaire en dépit des grammairiens, et qui n'appartenait pas jadis à l'idiome populaire seulement. Telles étaient les tendances musicales de nos premiers poètes, et peut-être est-on en droit de regretter que les savants se soient mis en lutte avec l'instinct du peuple, condamnant au nom de conventions nouvelles les habitudes euphoniques auxquelles avaient obéi les générations qui firent notre Tangue. Quoi qu'il en soit, ne confondons pas les archaïsmes authentiques de la chanson de Maîbrouk avec les incorrections prosodiques et grammaticales que le chansonnier du dix -huitième siècle y introduisit comme un élément comique.

Non content d'assurer aux humbles couplets le privilège d*une haute antiquité, M. Génin aurait voulu encore en préciser l'origine et retrouver le héros auquel ils furent consacrés. Réduit à quelques documents précaires, il nous

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