DANSEUSE JAPONAISE
Sous ce titre : « Musique et danse au palais du Mikado (*) • , Siebold a publié, dans son bel ouvrage sur le Japon (Nippon), une estampe où l'on voit six musiciens accroupis et une danseuse.
Deux des musiciens jouent d'une petite flûte semblable à la nôtre; un troisième, d'un petit fifre; un quatrième tambourine sur une espèce de grand tam-tam ; un cin-
(*) Ou Daîri, Tua des deux souverains japonais.
quiéme, sur un petit instrument fort bizarre, dont la forme, à première vue, rappelle nos sabliers, mais qui, regardé avec attention , se compose de deux disques séparés par un grand pied : des cordes partent des bords des deux disques et se croisent dans Tintervalle à peu près comme celles de nos tambours; enfin, le sixième musicien souffle dans un petit instrument dont la base, où est percé l'orifice ou l'embouchure, est surmontée d'au moins seize tuyaux d'inégale hauteur, semblables à nos tuyaux d'orgues.
Ces musiciens, coiffés d'un bonnet étrange qui a, des deux côtés, des ailerons comme les bonnets de nos femmes de Normandie, portent derrière eux une sorte de grosse giberne noire. Leur physionomie exprime la douceur ou la suavité.
La danseuse est telle que nous la reproduisons. L'estampe du Nippon la représente une seconde fois vue de face. Son buste est couvert d'un plastron marqué de raies noires transversales. Ses bras et ses mains sont enveloppés dans un épais vêtement. Les traits de son visage ex-
Danseuse iaponaise. —Dessin d*Eustache Lorsay, d'après le Nippon de Siebold.
priment la gaieté. Elle semble imiter les mouvements et léchant d'un oiseau.
L*ouvragc figure d'autres instruments de musique, mandolines, guitares, tympanons, hautbois, conque marine, grelots, sonnettes, claquettes en bois, cymbales, cloches, etc. Un de ces instruments a la forme d'un poisson et est suspendu à deux chaînettes. Le P. Charlevoix se t)orn6 à dire que la musique des Japonais est détestable et que leurs instruments ne méritent pas qu'on en parle. Mais il faut avouer que c'est lA un sujet sur lequel nous ne sommes pas encore en état de porter un jugement.
La musique occidentale moderne, depuis la découverte de l'harmonie, que ne pratiquaient pas les anciens et qui est inconnue des Orientaux , est fondée sur la faculté que
possède l'oreille humaine de'percevoir, d'apprécier, d'unir les sons produits par les divisions les plus simples d'une corde ou d'un tube sonore. C'est un principe incontestable. Comme il est fondé sur l'organisation humaine, il est difficile d'imaginer ou de concevoir, au moins à présent, une musique différente. Les musiques orientales, africaines, océaniennes ou autres, paraissent à dos compositeurs des combinaisons étrangères à la science , et inspirées seulement par le caprice. 11 est vrai que les peuples qui ne connaissent que celles-là éprouvent quelque plaisir à les entendre. Mais il n'est pas moins vrai que tous les hommes sont ou deviennent sensibles aux charmes de la musique européenne : elle est de plus en plus goûtée, par exemple, en Turquie et en Perse. Dès qu'elle pénètre
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dans un pays, elle y reste parce qu'elle est conforme aux principes de l'organisation humaine. Au contraire, le peu de musique japonaise , chinoise , indienne ou nègre , que Ton connaît en Europe, ne produit que l'effet d'un petit bruit sans conséquence et qui meurt sans laisser de trace.
MALEMORT
NOUVKLLK.
Le vent d'automne sifflait lugubrement h travers les branches à demi dépouillées des chênes rabougris de la pauvre Sologne; il ridait en passant la surface morne des pâles flaques d'eau qui se sont creusé un lit dans ce sol de glaise et y croupissent indéûniment; il chassait par rafales la lourde averse le long des routes inondées, au tracé incertain, aux ornières profondes, et qui, s'élargissant toujours, empiètent sur la propriété voisine sans jamais soulever la moindre réclamation de la part des riverains, tant la terre , réputée mauvaise , est incapable de couvrir les frais d'un procès.
Un voyageur, embourbé dans ce maudit pays, maugréait h chaque pas, bronchant tantôt contre un tronc d'arbre à fleur de terre, tantôt plongeant jusqu'aux chevilles dans un trou marécageux. L'approche de la nuit, rembrunissant encore le ciel d'un gris plombé , ne permettait pas de voir h vingt pas devant soi, et la pluie qui lui fouettait le visage et alourdissait ses vêtements trempés lui rendait de minute en minute la marche plus pénible.
-Ah! murmurai-je (car ce voyageur c'était moi), on ne m'y reprendra plus h m'embarquer sur l'itinéraire d'un ami britannique : itinéraire illustré des renseignements peu courtois qu'on arrache à*grand'peine aux naturels de ces contrées sauvages. Voilà deux heures que je patauge dans cette effroyable fange, sans être, que je sache, plus avancé qu'au départ. Ces prétendus grands chemins ressemblent à des landes désertes qui n'ont ni commencement ni fin. Pour m'achever, la nuit se fait de plus en plus noire, et me voilà au centre d'un carrefour où s'entre-croisent une douzaine de routes. Laquelle prendre? Laquelle conduit au domaine de Malemort? Un nom de joli présage! Je serais tenté de croire qu'il a mis en fuite le petit rustre déguenillé que mes instances et mes gros sous avaient décidé à me servir de guide. Je n'ai pas plutôt prononcé ce nom sinistre, que le petit drôle s'est enfui à toutes jambes. L'invitation de ce flegmatique Arthur est un véritable guetapens. Voyons! repassons ses indications : c Quand vous serez au bout de la clairière, vous tournerez à droite, vous marcherez toujours devant vous. » C'est, parbleu, ce que je fais depuis une heure et demie! « Vous trouverez un carrefour, et vous prendrez à gauche. • A gauche de quoi? Du chemin que j'ai suivi jusqu'ici, c'est clair. « Vous apercevrez bientôt la maison , un carré long affectant la forme d'une tombe, flanqué de deux tourelles formant lavantgarde ; une fois là , il vous sera facile de vous orienter. » Oui , facile , avec l'aide du soleil et du beau temps qui m'ont faussé compagnie, et qui ne m'ont pas l'air de visiter souvent ce bienheureux pays! Certes, je ne choisirai pas la Sologne pour en faire loco rnstkandi, comme on dit en droit; un lieu de champêtre et agréable récréation! Mais, Dieu soit loué ! j'aperçois là-bas une lumière qui point à travers le brouillard, et, ma foi, cabane ou château, je m'y tiens; j'y coucherai, dussé-je tomber au milieu d'une bande de voleurs.
A mesure que j'avançais, la lumière devenait de plus en plus distincte; elle partait d'une tourelle demi-gothique, demi-modernp, faisant saillie à l'angle d'un long bâtiment noir. — Enfin, me dis-je en me frottant les mains, je touche
au but. A l'agréable description que m'en a faite Arthur, ce doit être là j^falemort. Je vais enfin me retrouver en face d'aimables et riants visages. Un bon accueil , un bon feu, un bon lit et surtout un succulent souper réparent bien des fatigues. Je crois entendre déjà le franc rire de l'espiègle et johe miss Emma^ voir briller les doux yeux de sa grave sœur atnée, miss Isabelle, au récit de mes aventures tragi-comiques. Si le père et le frère sont un peu solennels, les jeunes filles sont charmantes. Allons, je n'aurai pas acheté trop cher les plaisirs de l'arrivée... pourvu que j'arrive. Il me semble voir miroiter de l'eau entre le château et moi. Rien ne manque au manoir féodal, pas même 1rs fossés. J'espère du moins trouver le pont-levis baissé.
Après avoir longé le bord de l'eau avec précaution, j'arrivai à un étroit pont de pierre qui me conduisit à une espèce de poterne enfouie dans l'épaisseur du mur. Je cherchai le marteau à tâtons et frappai à coup redoublés. Le bruit résonna dans le vide ; personne ne vint. La pluie tombait toujours. Je recommençai sans plus de succès. Enfin, au bout d'un quart d'heure, la lumière de la tourelle s'ébranla, et une voix sourde grommela de l'autre côté de la poterne :
— Qui donc frappe si fort? Qui peut venir à une pareille heure et par un pareil temps?
-Ouvrez d'abord, nous nous expliquerons ensuite.
— Je n'ouvre pas comme cela au premier venu! Vous n'avez qu'à pousser jusqu'au bourg de la Ferté pour y passer la nuit. C'est l'affaire d'une petite heure.
Une énergique protestation de ma part attira enfin à l'une des hautes fenêtres du château un second personnage, qui s'écria avec le pur accent britannique :
— Je crois que c'est la voix de mon ami Daniel ! Ouvrez vite, Brigitte, et introduisez-le.
Mais Brigitte, mue par l'esprit d'hostilité qui existe entre les vieilles servantes et les jeunes maîtres, se mit en devoir d'aller à sa cuisine chercher les clefs, puis revint le plus lentement qu'elle put, et tira un à un, avec poids et mesure, les barres et les verroux qui fermaient la forteresse. En me voyant ruisselant d'eau et de boue, Arthur insista pour me conduire de suite à la chambre qu'il me destinait. C'était une grande pièce, à tentures vert sombre, avec un lit à baldaquin et rideaux verts; deux ou trois fauteuils et trois ou quatre chaises en tapisserie verte , que se disputaient les teignes et la poussière, étaient éparpillés dans ce désert. L'ensemble était triste , nu , glacial à donner le frisson. Arthur s'en excusa : il ne m'attendait plus; il avait compris que j'avais renoncé à cette partie de plaisir. (Plût au ciel que j'eusse eu cette heureuse inspiration!) Les meubles qui devaient être envoyés de Paris n'étaient pas encore arrivés, etc. Sommée de faire du feu pour me sécher, la vieille Brigitte y mit tant de bonne volonté que j'endossai en grelottant le pantalon d'été trop court et la redingote trop étroite que me prêtait libéralement mon hôte ; je n'avais pas fini cette toilette improvisée qu'une impitoyable fumée de bois vert, me prenant à la gorge et aux yeux, me chassait au salon. Là devaient s'être réfugiées la vie, la gaieté, la jeunesse, qui semblaient avoir déserté toutes les autres parties du château. Cependant aucun bruit de voix, aucun rire frais et éclatant ne m'annonçait une joyeuse bienvenue. Je poussai l'un des battants de la lourde porte , et je vis à l'autre bout de la pièce , assis devant un triste feu de charbon de terre, mon ami Arthur, le coude appuyé sur un guéridon massif et la tête dans ses mains. Il semblait absorbé par quelque noire préoccupation. Il ne m'entendit pas entrer, et lorsque arrivé près de lui je lui adressai la parole, il tressaillit et se leva.
— Vous vous étonnez de me trouver seul, me dit-il; mon père est parti hi«r avec mes sœurs pour la Suisse ;
MAGASIN PITTORESQLK.
de la, ils iront probablement en Italie, où je les rejoindrai bientôt. Je tàcberai de vous faire de mon mieux les honneurs de Malemort ; c'est une véritable bonne fortune pour moi que vous soyez venu rompre ma solitude. Mais ne laissons pas refroidir le thé, vous devez avoir besoin de vous réchauffer par ce temps humide.
Je mourais de faim; j'avalai à contre-cœur l'insipide breuvage chinois, et ne fis qu une bouchée des deux maigres tartines de beurre servies par la vieille Brigitte. Mon hôte avait pris pour accordé que j'avais dîné à Orléans, où je n*avais mangé qu'une bouchée à la hàle ; je n'osai le détromper. Lorsque nous eûmes achevé notre frugal repas :
— De grâce, expliquez -moi, lui dis- je, le revirement soudain survenu dans vos projets? Vous m'écriviez, il y a un mois, que vous comptiez passer toute Tarriére- saison à Malemort, y chasser l'automne et y célébrer même les fêtes de Noël , selon l'antique tradition de votre pays. J'imaginais trouver ici une de ces gaies réunions de famille dont vous m'avez entretenu. Je croyais y voir un spécimen de la grande vie de château qu'on mène en Angleterre. Comment se fait-il que la maison soit vide? Vous serait-il arrivé malheur? Qui a pu ainsi mettre en fuite vos charmantes sœurs et votre père?
Arthur garda le silence pendant quelques secondes^ comme s'il lui en eût coûté de me répondre. Je me repentais de mon indiscrétion, lorsqu'il se décida enfin à parler.
— La cause qui a motivé ce brusque départ, dit-il, est à h fois si étrange et si pénible, que j'aimerais mieux m'en taire; mais puisque vous m'interrogez, mon cher Daniel, je ne vous cacherai rien : peut-être m'aiderez-vou^ à éclaircir ce qu'il y a de mystérieux dans ce qui nous arrive. Quand nous nous sommes installés ici, il y a deux mois, Isabelle et Emma étaient telles que vous les avez connues à Paris, gaies, rieuses, aimables, faisant le bonheur de mon père et la joie de notre intérieur. A peine six semaines s'étaient écoulées que tout avait changé. Emma était devenue rêveuse et sombre; Isabelle, qui a résisté plus longtemps , finit aussi par tomber dans une sorte de langueur. Je les surprenafs les yeux pleins de larmes, sans pouvoir leur arracher le secret de cette soudaine tristesse. Mon père les interrogea, et ne réussit pas mieux que moi. Elles n'avaient, disaient- elles, aucun chagcin, et cependant elles pâlissaient , maigrissaient et changeaient à vue d'œil. Une nuit, je fus réveillé en sursaut par des cris déchirants : je reconnus la voix d'Emma; je courus dans sa chambre, peu distante de la mienne, et je la trouvai en proie à une violente attaque de nerfs. Elle se débattait entre les bras d'Isabelle, qui lui faisait respirer des sels. La pauvre enfant avait les traits contractés, les dents serrées, les yeux hagards. Dés qu'elle put parler, elle montra la fenêtre entr' ouverte en criant :
— Là !... c'est par là qu'il est entré, qu'il est sorti ! Comme vous le pensez, je me précipitai d'instinct et
sans réflexion vers la fenêtre. 11 n'y avait rien, ni échelle, ni cordes, ni traces de passage; d'ailleurs, élevée de plus de soixante pieds au-dessus des fossés pleins d'eau , il n'y avait pas possibilité qu'on pût y atteindre. De qui, de quoi s'agissait-il donc? Isabelle m*avoua, en pleurant, ce qu'Emma lui avait confié. Quinze jours environ après notre arrivée, elle airait vu se dresser une nuit, au pied de son lit, un foutômé qui s'était peu à peu rapproché, l'avait, étreinte de ses bras et glacée de son souffle en murmurant à son oreille le nom de notre pauvre mère, morte depuis trois ans d'une maladie de poitrine. Cette apparition s'était renouvelée à époques fixes, répétant la même parole comme un glas funèbre. Emma y voyait un appel, une
sommation que lui faisait la mort. Et, chose plus terrible! ajouta Arthur en s'essuyant le front que baignait une j sueur froide, c'est qu'Isabelle, si grave, si sensée, a fini par partager cette terrible conviction. Dans son désir de j tranquilliser sa sœur, elle avait voulu coucher près d'elle, I et, cette nuit-là, elle avait aussi vu le fantôme; il l'avait I enlacée de ses bras osseux; elle avait senti son haleine mortelle pénétrer dans sa poitrine et faire frissonner tous ses membres. Consumées par TelTroi et par une fièvre lente, elles s'étaient tues pour ne pas allliger mon père et ne pas réveiller la douleur que lui avait causée la perte de mon excellente mère. Comme je leur reprochais de ne pas en avoir appelé à moi , elles me répondirent que je ne pourrais rien contre un fantôme, et qu'aucun effort humain ne parviendrait à détourner l'arrêt porté contre elles.
— Mais c'est absurde! ni'écriai-jc. Êtes -vous certain que personne n'ait eu intérêt à exciter ces terreurs? En admettant que de pareilles hallucinations soient l'efiet de la fièvre, et il y en a de fréquents exemples, quelque chose a dû agir sur ces jeunes imaginations et les prédisposer à cet état nerveux.
— J'ai beaucoup cherché; j'ai veillé, et je me suis assuré que personne du dedans ou du dehors n'eût osé se risquer à jouer un jeu aussi hasardeux , et qu'on eût payé de la vie, car j'étais bien décidé à tirer sur le fantôme, si je l'avais entrevu. Quant aux causes morales, c'est difliérent : mon père a été fort préoccupé de la crainte que la maladie de poitrine qui nous, a enlevé ma mère ne fût héréditaire. C'est même ce qui a décidé notre séjour en France, et quoiqu'il évitât d'en parler devant mes sœurs, elles ont pu pressentir ses inquiétudes et en être frappées. Enfin, d'anciens dissentiments de famille, se rattachant à ce château de Malemort, et les craintes superstitieuses qu'ils ont engendrées, étaient certainement de nature à exercer sur des esprits impressionnables une influence fâcheuse.
— Puis-je, mon cher Arthur, vous demander quelques détails sur ces dissentiments? Vous comprenez que ce n'est pas une curiosité oiseuse qui me pousse à vous interroger.
— Je le comprends.
Arthur sonna la vieille Brigitte, qui dessenit le thé, remit du charbon au feu , et nous laissa seuls. Le froid et l'obscurité de la nuit envahissaient le salon, que ses grands panneaux de bois de chêne sculptés et noircis par le temps rendaient impossible à éclairer.
La lampe et les bougies allumées sur le manteau de la vaste cheminée étaient comme autant de points rouges semés dans l'atmosphère opaque. A peine pouvais-je distinguer, à cette douteuse lueur, la physionomie de mon compagnon devenu de plus en plus grave.
— Vous connsûssez, me dit-il, les lois anglaises; vous savez quels privilèges elles assurent à Talné, à l'héritier du titre et du bien patrimonial. Il y a entre lui et ses frères toute la distance qui, dans l'ordre social, sépare le riche du pauvre. Au premier né les honneurs, les terres, les jouissances de la vie; aux autres la lutte, les obstacles, les privations; en un mot, tout ce qu'il faut vaincre et endurer pour faire son chemin. Cette inégalité s'aggravait encore, dans la famille de mon arrière-grand-père, par la prédilection marquée qu'on avait pour l'atné. En toute occasion le frère cadet était sacrifié : violent, irascible, il protestait à sa façon contre l'injustice. Tout en abandonnant, sur l'ordre du père, le joujou convoité, il accompagnait la concession d'une gourmade qui envoyait Robert , pleurant et contusionné, se plaindre à sa mère du méchant James. Ces scènes, qui se renouvelaient tous les jours, décidèrent le départ du frère cadet. Ou l'envoya en Irlande, chez une
tante pauvre, et Robert, qui n'était aulre que mon grandpère paternel, resta seul au logis, où il régna en despote. D'un caractère orgueilleux et faible , n'ayant plus de contre-poids à ses caprices, il grandit sous la molle tutelle d*un précepteur complaisant. Ses moindres volontés devinrent des lois. De son côté, James avait commencé, dans sa nouvelle famille et au collège, Tapprentissage de la vie. Sa violence s'était un peu calmée, son cœur ulcéré s'était attendri sous l'influence d'une affection profonde. Il aimait tendrement une de ses cousines qui l'avait accueilli en sœur et lui avait adouci l'amertume de l'exil. Ah ! s'il pouvait un jour être digne d'Emmy, conquérir une fortune pour la faire riche, il pardonnerait à Robert de l'avoir banni de la maison paternelle! Ce rêve de l'adolescent devint l'idée fixe du jeune homme. En sortant de l'Université, il demanda et obtint de son père la permission d'entrer au service de la compagnie des ludes. C'était un premier pas qui pouvait mener loin. Appelés, selon leur capacité, à remplir des postes importants, même dans le civil, les officiers de la compagnie voyaient souvent s'ouvrir devant eux des perspectives illimitées d'honneurs et de richesses. James était brave jusqu'«i la témérité, instruit.
amoureux; les chances devaient lui être favorables. Trois ou quatre ans passés à Calcutta décideraient de son sort. Il partit plein d'espérance. De rudes mécomptes l'attendaient au début. Là encore , il était le pauvre cadet de famille qu'éclaboussait le luxe insolent de camarades titrés, chaudement recommandés. Il prit sa revanche pendant la guerre du Bengale. Peu de ces beaux fils se souciaient d'exposer leur vie. Il y eut une mission dangereuse à remplir : James s'offrit, en fut chargé, et s'en acquitta de manière h attirer sur lui l'attention du gouverneur général, lord Clive. L'organisation d'une partie de la province de Bahar lui fut confiée. 11 n'est pas rare de voir dans l'Inde un simple lieutenant investi de pouvoirs extraordinaires par le chef suprême dont il a su gagner la confiance. La suite à la prochaine livraison.