V. t. XXV, 1857, p
Simon Saint-Jean, né en 1808, à Lyon, entra vers l'âge de quatorze ans à FÉcole des beaux-arts de cette ville, où il apprit le dessin sous la direction de MM. Révoil et Thierriat. Il y remporta les premiers prix dans les concours de fleurs. Sorti de I École, il continua quelque temps ses études dans Tatelier de M. François Lepage. En 1834, il exposa au Salon de Paris un tableau représentant une jeune fdie qui portait des fleurs. On lui décerna dés ce début une médaille de deuxième classe. A vingt et un ans, il avait perdu son plis, sa mère et sa sœur. En 1837. il épousa M'^ Caroline Belroont. Douée d'une nature douce, d'un vif sentiment de Tart et d'un goût délicat, M°>« Saint-Jean exerça beaucoup d'influence sur le talent de son mari; elle lui était surtout d'un grand secours pour la composition de ses tableaux.
En 1841, Saint- Jean exposa un Vase rempli de fleurs*; on lui donna de nouveau la médaille de deuxième classe. Deux ans après, à la suite de l'exposition de 1843, il fut décoré. Il venait d'achever sa Vierge aux fleurs et son Christ aux raisins, qui sont restés parmi ses toiles les plus remarquables.
Depuis cette époque, la réputation de Saint-Jean grandit rapidement; on lui commandait plus de tableaux qu'il n'avait le temps d'en exécuter. Le ministère d'État, le marquis d'Herfort, le prince Demidoff', le prince Radziwill, le prince Galitziû, etc., avaient été les premiers à désirer quelques-unes de ses œuvres pour leurs collections. Leur exemple fut suivi par tous les riches amateurs de l'Europe.
En 1855, Saint -Jean n'obtint encore du jury que la médaille de deuxième classe; mais le ministre d'État lui adressa ofiQciellement celle de première classe. L'Académie de Bruxelles lui offrit le fauteuil resté vide de Van-Huysum, et le roi des Belges lui envoya la croix de l'ordre de Léopold.
Pendant cette même année, Saint-Jean perdit sa femme. Frappé au cœur, atteint d'une tristesse profonde, il ne trouva ni dans son art, ni dans la piété, ni même dans la tendre sollicitude de ses enfants, la force de survivre à sa chère compagne. Une maladie de langueur fit présager sa fin dans l'été de 1859. Ses enfants le conduisirent en hiver à Amélie- les -Bains. Peu après son retour à s^ campagne d'Écully, prés de Lyon, il s'éteignit entre les bras de son fils et de sa fille, le 3 juillet 1860. Il n'était âgé que de cinquante et un ans.
M. Paul Saint -Jean, son fils, nous pardonnera d'emprunter à Tune de ses lettres ces lignes touchantes :
« Au moral, mon père m'a toujours paru au-dessus des autres hommes avec lesquels j'ai été en relation. Il était mdulgent, doux, d'un abord toujours facile. Jamais personne n'eut à se plaindre de lui. Il n'avait, à ma connaissance, aucun ennemi. Sa vie a été calme, sans incidents extraordinaires. Son talent grandissîiit chaque année. L'impression que sa vie a faite sur moi est que je ne pourrais rien délirer de plus que de lui ressembler» et de vivre comme il a vécu. »
Son jardin d'Écully était plein de rosiers, qu'il cultivait lui-même, ainsi que des ceps de vigne qui lui donnaient de beaux modèles. Il couvrait ses fleurs de tentes à l'approche des orages ; il avait soin aussi d'enlever une graine ça et là aux grappes trop fournies, pour leur donner des formes plus élégantes. Il peignait toujours scrupuleusement d'après nature, ne faisait pas un sarment de vigne, un brin .de mousse, sans l'avoir devant lui; mais il choisissait et groupait d'après une sorte d'idéal aussi nécessaire au modeste peintre de fleurs qu'au peintre d'histoire.
Chaque matin, en été. Saint -Jean descendait dans son jardin et rapportait dans son atelier quelques belles roses. Les feuilles de vigne jaunies, grillées par l'automne, étaient ses* modules de prédilection. Quelquefois il passait des journées entières dans les vignes, son fusil sur l'épaule; mais il revenait avec son camier plein seulement de feuilles et de touffes de bruyères.
Après avoir peint tout le jour, il passait ses soirées d'été à se promener dans les chnrops avec sa femme et ses deux enfants. L'hiver, il terminait ses tableaux, en peignait les accessoires, et composait ceux qu'il devait peindre Tannée suivante.
Saint-Jean a fait plus de cent cinquante tableaux , dont un grand nombre ont passé en Belgique, en Hollande, et surtout en Russie. Voici la liste des plus célèbres :
Une Jeune fille portant des fleurs; ttn Vase Médias rempli de fleurs; la Vierge aux fleurs; le Christ aux raisins. — Ces quatre tableaux sont au Musée de Lyon.
Fleurs dans les ruines; Repos de chasse, — A M. Pillet- Will.
Panier de roses sur un bas-relief, — A lord Herfort.
Etude de raisins; Intérieur de fruitier. — A. M. de Morny.
Fruits dans un creux de rocher; Fleurs dans les ruines.
— Au ministère d'État.
Un Bénitier entouré de roses. — A Timpératrice. La Vierge aux roses. — Au Musée du Luxembourg. Un Repos de chasse. — Au prince Demideff*.
Fruits sur une galerie. — Au prince Galitzin. Fleurs de tombeaux. — A M. Jacobson.
Framboises et oranges. — A M. le baron Corvisart. Bouquet dans une grotte. — A M. Paranque.
Fleurs dans un creux de rocher. — Au prince Radziwill. Fruits ; Fletirs aux pieds d*une statuette de la madone.
— A M. Pourchet.
La Vierge à la chaise, entourée de fleurs; Raisin au cep. — A M. Paul Saint-Jean.
Un Vase de fleurs sur tme table, avec des fruits. — Dans la salle à manger de l'hôtel de ville de Lyon.
Saint -Jean était membre de l'Académie de Lyon; il a prononcé, en 1856, un discours d'admission où il a traité ingénieusement de l'influence des beaux -arts sur l'industrie.
Le tableau que nous reproduisons est la dernière œuvre de Saint-Jean ; il y travaillait encore la veille de son départ pour Amélie-les-Bains. Cette belle peinture, d'environ deux mètres de haut, décore, comme nous venons de le dire, la grande salle à manger de l'hôtel de ville de Lyon ; elle est d'un effet général clair et brillant.
Le portrait de Saint -Jean que nous publions, d'après une épreuve photographique , ne nous satisfait pas. La photographie n'a pas traduit le caractère de douceur et l'expression de délicate intelligence qui donnaient tant de charme au\ traits de cet excellent artiste. Nous avons vu Saint- Jean deux fois à Paris, et sa physionomie, sa modestie sincère, la droiture de ses pensées, la grande bonté de tous ses sentiments, nous avaient inspiré une sérieuse sympathie.
Une dame de beaucoup d'esprit, qui possède plusieurs de ses tableaux, a bien voulu nous communiquer un assez grand nombre de lettres qu'il lui avait écrites de 1856 à 1859. Ces lettres, très-intéressantes, mais tout à fait confidentielles, ne contiennent malheureusement que peu de réflexions sur l'art. On pourrait en extraire toutefois, pour une biographie de quelque étendue, des passages qui feraient honneur à l'homme autant qu'à l'artiste. Nous lisons.
par exemple, les lignes suivantes dkns une lettre de 1856 : « Il existe un préjugé bien l^eux, c'est que les artistes ne peuvent guère avoir en même temps du talent et de l'esprit de conduite. Cependant, le discernement même qu'il faut à l'artiste pour juger à chaque heure ce qu'il fait doit le rendre apte aussi à bien juger de la valeur de ses actions. »
Il écrit ailleurs : « Il y a beaucoup de fleurs très-belles
Saint-Jean, peintre de fleurs, mort en 18^. — Dessin de E. Bayard, diaprés une plibtographie.
qu'on ne peul pas peindre ; elles sont comme ces figures régulières, mais froides, qui ne feraient pas un heureux effet dans un tableau. »
Il rencontre quelquefois des mots heureux. La personne à laquelle il écrit souffre et se plaint des fatigue^ de l'hiver parisien; il la prie de se résigner, de « mettre son esprit à la retraite. C'est, ajoute-t-il délicatement, ce que conseillait dernièrement un de nos plus habiles médecins à une dame de ma connaissance, et cet avis a été souvent donné à celle que j'aimais. »
Si la peinture des fleurs est un genre qui ne peut pas avoir des prétentions très-hautes, il faut reconnaître qu'en compensation elle fait vivre ceux qui en font le but de leurs études dans une sorte d'intimité continuelle et bien digne d'envie avec ce, qu'il y a de plus charmant dans la nature. A toute page, on voit dans les lettres de Saint-Jean corn* bien son parterre, et surtout ses i deux cents rosiers t, lui étaient chers. En 4857, on avait annoncé que l'exposition de Paris s'ouvrirait dès le printemps. Il s'inquiète ; mais l'ouverture du Salon est ajournée de deux mois , et
MAGASIN PITTORESOUE.
Le dernier Tableau de Saint-Jean, dans la salle à maiiger de Thôtel de ville de Lyon. — Dessin de Français.
^ors il écrit avec bonheur : < J*aurais été obligé d'aller à Paris au moment de la floraison des roses, et je vous laisse à imaginer si j'y aurais été heureux en pensant que
mes fleurs chéries se seraient épanouies pendant mon absence, et que je ne les aurais revues qu'une année plus tard, j»