AU SEIZIÈME SIÈCLE
James Bainham, fils d'un gentilhomme du Glocestershire, était un légiste très-savant et un homme très-vertueux. On le vénérait pour sa grande chanté : il visitait les prisons, plaidait gratuitement pour les malheureux, et venait libéralement en aide aux étudiants pauvres; mais il était suspect d'hérésie; de plus, il avait épousé la veuve d'un nommé Simon Fish , qui avait écrit un livre peu orthodoxe intitulé « les Supplications d'un mendiant » , et avait osé jouer le rôle de Wolsey dans un interlude satirique contre ce cardinal. La veuve de Fish avait aussi attiré sur elle l'attention de l'autorité en voulant obliger des religieux qui étaient venus faire des prières chez. elle à se servir de la langue anglaise au lieu de la langue latine.
Un jour, par ordre du chancelier sir Thomas More, on arrêta James Bainham et sa femme; on les emprisonna séparément et on confisqua leurs biens. .
Sir Thomas More, qui plus tard devait lui-même être mis à mort pour hérésie, fit venir Bainham chez lui, à Ghelsea, et voulut le forcer à abjurer les doctrines nouvelles qu'il avait professées. Comme il restait inébranlable, il le fit lier et fouetter à un arbre de son jardin qu'on appelait l'arbre de Vérité. Ne pouvant vaincre sa résolution, il l'envoya à la Tour de Londres, où il ordonna qu'il fût soumis à la torture. Ensuite on l'amena, le 15 décembre 1531, à Chelsea, devant l'évêque de Londres, John Stokesley, et on le somma de répondre à diverses questions relatives an purgatoire, à la communion des saints, à la confession, au mariage de Luther , à la traduction anglaise de la Bible. Bainham répondit suivant ses convictions, avec calme et fermeté. L'évêque lui reprocha d'être sorti de l'Église catholique, et le fit reconduire en prison. Plusieurs fois encore on lui adressa les mêmes questions, en l'avertissant que s'il persistait dans son hérésie il serait brûlé vif. Il y eut un moment oi\ Bainham, souffrant, affaibli, hésita, et consentit à ce qu'on voulait de lui. Alors te chancelier
(*) Tirée de la CorrespondaDce publiée par M. UenH Nadtult de BuffoQf son arrière-feMI-neveu; 1860.
le condamna à une amende de vingt livres, à se rendre processionnellement à Saint-Paul, à pied, devant la croix, et à se tenir debout devant la chaire , pendant un seimon qu'on prononcerait contre lui, en portant un fagot sur son épaule. Bainham, après avoir subi cette exposition publique à Saint-Paul, fut reconduit en prison. Il semblait que Ton n'eût plus ^'à le rendre à la liberté; mais on le tint sous les verroux , et au mois de février suivant on le tira de son cachot pour le juger de nouveau , parce qu*on avait surpris des lettres qu'il avait écrites à son frère, et où, entre autres hérésies, il soutenait que le corps de Jésus- Christ n'était dans Teucharistie que symboliquement, mystiquement, et non réellement. Le 26 février, on procéda à son jugement définitif. Cette fois Bainham déclara encore qu'il
ne pouvait croire que le corps réel de Jésus-Christ fût dans le pain consacré, et que, suivant sa foi, tout homme qui croyait sincèrement en Dieu et observait fidèlement sa loi était bon chrétien. En conséquence, il fut remis aux fers, fouetté, torturé et finalement brûlé en place publique, à Newgate. Au milieu des flammes qui le dévoraient, on l'entendit s'écrier : «Vous voulez de% miracles, en voici un : je ne souffre pas plus sur ce bûcher que si j'étais dans un bon lit de plumes ! »
Notre seconde gravure représente l'exécution de trois autres hérétiques : Pearson, Testwood et Filmer, brûlés quelques années plus tard sous les fenêtres mômes du château de Windsor. Anthony Pearson était prédicateur, et il avait enseigné les doctrines nouvelles. Robert Test-
1531. -^Pénitence publique de James Bainham à Saiot-Paul. — D*après Fox*s Acls and MonumenU [*).— Dessia de Reoaud.
wood, chanteur de la compagnie des musiciens de Windsor, avait soutenu, dans quelques conversations, des opinions également suspectes. Henri Filmer, marguilKer, s'était indigné contre une légende où il lui paraissait qu'on faisait jouer à la Vierge un rôle ridicule. Au jour désigné pour le supplice , on fit passer les trois condamnés au milieu de la ville. Testwood , malade , ne pouvait marcher qu'à l'aide de béquilles. Un jeune homme présenta un «pot de bière à Henri Filmer, qui but un peu, ainsi que ses deux compagnons, et dit : «Nous ferons bientôt un meilleur repas au ciel. » Pearson dit à sa femme qui pleurait : « Courage, ma douce épouse, c'est maintenant que nous allons être mariés dans l'amour et la paix ! »
On rapporte que lorsque l'on vint annoncer à Henri VllI le supplice de ces trois hommes , il s'écria : « Hélas ! pauvres innocents ! »
— Pourquoi donc les avait-il fait brûler? — Ainsi le
voulait sa « politique », grand mot qui servit de tout temps à couvrir bien des crimes. Sous son régne, nul ne pouvait être, sans péril pour sa tête, soit catholique, soit protestant. Il n'était permis, ni de croire à la suprématie du pape, qu'on appelait simplement l'évêque de Rome, ni à telles ou telles des doctrines que faisait éclore de toutes parts le souffle de la réformation sur le sol agité du vieux monde européen. Dans ce trouble des opinions, quel moyen d'éviter la prison , l'amende honorable ou plutôt déshonorante, le fagot sur l'épaule, le pilori ou le bûcher? Un seul : il fallait être toujours de l'avis du roi. Henri Vill s'était fait chef d'hérésie pour se venger du pape qui s'était opposé à son divorce avec Catherine d'Aragon , pour contracter ou briser à volonté des alliances avec les sou-
(*) Acts and MonumenU of malterg most spécial and mémorable happening' in the church with an universal history ofUie same, etc., by John Fox. (Neuvième édition, 1684.)
verains allemands, dépouiller le clergé anglais de ses richesses, et surtout réaliser, aussi complètement que possible, en lui-môme, cet idéal du despotisme, c*est-à-dire de Tabsorption de toutes les libertés humaines qui, pour le châtiment des peuples, obsède depuis Torigine de l'histoire un si grand nombre de tètes folles d'ambition. Mais les gens sans conviction et sans courage étaient vraiment bien perplexes; car il était à peu prés impossible de savoir chaque jour ce que le roi croirait et voudrait faire croire le lendemain. Il ne le savait pas lui-même. « Un chef d'État qui n*a d'autre but que la satisfaction de son égoîsme et le triomphe de ses intérêts se garde bien , dit un contem-
porain, de s'arrêter â aucun principe; il a les yeux fixés sur l'horizon ; il est silencieux et temporise tant qu'aucune nécessité ne le presse de prendre parti ; comme le nautonier, il tourne et plie sa voile selon le vent. On appelle cela de l'habileté; mais, à ce compte, la Justice et la Vérité en personne ne seraient pas habiles, car, pour réussir toujours, il leur faudrait cesser d'être elles-mêmes et se transformer en leurs contraires selon les circonstances. » Quelquefois Henri VIII se rapprochait de Rome, quelquefois il s'en éloignait. Un jour il paraissait prêt à adopter la réforme des luthériens, il prêtait l'oreille a leurs docteurs; un autre jour il les rejetait violemment. Il
1543. — PeanoD, Testwood et Filmer brûlés devant le château de Windsor. — D*après fox^s Acts and Monuments. — Dessin de Renaud.
n'était pas plus facile de lire dans l'âme de ses conseillers, <qa*il faisait tuer quand ils osaient ne pas penser tout à fait à son gré et d'après sa volonté du moment. Ce qu'il y avait en somme de plus simple pour tout citoyen honnête, c'était de ne pas chercher les principes de sa croyance dans les fluctuations de l'égoîsme royal, mais de ne les puiser que dans les conseils désintéressés de sa conscience éclairée par la méditation et l'amour sincère du bien et du vrai. C'est ce qu'il faut faire dans tous les temps, en religion aussi bien qu'en politique et en morale. Que la force agjisse ensuite comme il lui convient et sous sa responsabilité !
Il est bien difficile de lire de sang-froid l'histoire de ce despote anglais : Empson, Dudley, Buckingham, le cardinal Wolsey. Elisabeth Barton , l'évêque Fisher. le célèbre * chancelier Thomas More, Anne de Boleyn, deuxième femme de Henri VIII, Lambert, les frères de Pôle et leur mère, Thomas Cromwell, Catherine Howard, cinquième femme du
roi, Surrey, ne sont que les victimes les plus célèbres du Tibère anglais : on ne compterait pas aisément la foule des autres malheureux sacrifiés h ses passions. Le 30 juillet 1538, par exemple, on vit sortir de la Tour de pauvres gens, catholiques et protestants, attachés sur la même claie, et traînés ensemble à Smithfield. « Tandis que l'on pendait les premiers et qu'on les mettait en quartiers comme traîtres, les autres furent livrés aux flammes comme hérétiques. • (Lingard.)
Les siècles s'écoulent ; le temps passe sur tous ces drames sanglants et en éteint insensiblement l'horreur. L'historien impassible cherche alors si quelque haute pensée ne s'est pas fait jour à travers le désordre des événements et les contradictions mêmes du despotisme. Il constate les résultats, et souvent un monstre comme Henri VIII arrive, par le bénéfice de la logique et des révolutions, h prendre presque les proportions d'un grand homme,
« Henri VIII, dit Macaulay, entreprit d'établir une Eglise anglicane, différant seulement de TÈglise catholique sur le point de la suprématie de Rome; son succès fut extraordinaire. L'énergie de son caractère, sa position singulièrement favorable à l'égard des puissances étrangères, les immenses richesses que la spoliation des abbayes mettait entre ses mains, et surtout le soutien de tous ceux qui flottaient entre deux opinions, lui permirent de braver les deux partis extrêmes; il put brûler comme hérétiques ceux qui adhéraient aux dogmes de Luther, et pendre comme traîtres ceux qui reconnaissaient l'autorité papale. Mais son système moufut avec lui. S'il eût vécu plus longtemps, il eût sans doute maintenu difficilement une position attaquée avec ffireur par les partisans zélés des deux opinions extrêmes. Les ministres à qui était confiée la garde des prérogatives royales pendant la minorité de son fils n'osèrent persister dans une politique aussi hasardeuse. Elisabeth elle-même n'essaya pas d'y revenir. Il fallait faire un choix. Le gouvernement devait, ou se soumettre à Rome, ou obtenir le soutien des protestants, quoiqu'il n'eût de commun avec ceux-ci qu'une haine hivétérée contre le pouvoir papal. » De là une sorte de compromis que Macaulay caractérise en ces termes : « L'Église anglicane est une espèce de juste milieu entre l'Église de Rome et celle de Genève. » Elle a en effet gardé jusqu'à ce jour, dans sa constitution, ses doctrines et son culte, les marques visibles des concessions qu'à la suite de luttes et de persécutions sanglantes les catholiques et les réformateurs se firent mutuellement.
OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES