‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 73 sur 314 · DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

DUC DE BOURGOGNE

Louis, duc d'Orléans, au plus fort de sa querelle ou rivalité avec son cousin de Bourgogne, avait pris pour emblème un bâton noueux. Ce symbole, peu courtois, était accompagné de ces mots : Je V ennuie, et non Je l'envie, comme l'ont interprété à tort les modernes (<).

Cela se passait vers 1405. Jean Sans-Peur répondit h

(*) Voy. Biographie Didot^ tu mot OhUans [Louii <f ).

cette espèce de défi en choisissant pour figure allégorique un rabot. Il y joignit pour âme ces mots empruntés à la langue de Flandre, pays où le duc était maître absolu : Ich Iwud, qui signifient : Je [le] tiens.

Les deux rivaux, Louis et Jean, offraient le contraste le plus saillant* par la différence respective de leurs caractères. Louis était une espèce de don Juan de Molière; fat, extravagant, dédaigneux de tout frein, de toute morale; ambitieux, -dissolu et impie. Mais il portait, dans son effronterie même et sa témérité, une sorte de franchise ouverte et qui n'excluait pas quelque générosité. Jean Sans-Peur, sombre, réfléchi, taciturne, non moins ambitieux que son rival, violent, hypocrite, joignait la dissi-

mulation à une véritable perversité. En considérant la suite des événements, on est induit a croire que ces mots Je le tiens dénotaient déjà la conception intime et secrète de Tabominable dessein qui devait terminer leur querelle.

Au mois de mai 1406, Louis, duc d'Orléans, maria son fils. Ces noces eurent lieu à Compiégne, avec la pompe insensée qui marquait les fêtes, sans cesse renouvelées, de la vie que menaient les conseillers de Charles VI. Le duc Louis, faisant trêve aux luttes passionnées de la politique, convia son cousin de Bourgogne à cette solennité de famille. Jean Sans-Peur, contraint par celle avance, s'y rendit. Il parut avec toute la cour h ces noces. Mais les

Un« Fenêtre de Tliùlel de Bourgogne ou d'Artois (rue Mauconseil, à Paris). — Dessin de Gagniet.

deux princes n'y firent assaut que de luxe, de démonstraiioDs amicales et d'urbanité. Jean Sans-Peur, le premier jour de la fête, portait un collier d'or et une écharpe de rabots d'orfèvrerie h sa devise. Le lendemain , sur une robe plus riche encore , il revêtit les eniblèmes de Louis : le b<lton noueux et la devise Je Vennuie, Louis, duc d'Orléans, accepta, de son côté, le rabot. Les deux princes, en échangeant ainsi leurs ordres, se donnèrent publiquement une marque évidente et consacrée d'alliance et d'estime réciproque.

Cependant, ainsi qu'il fut ultérieurement démontré, Jean Sans -Peur nourrissait dés lors et entretenait dans soffxœur la pensée de meurtre qu'il devait assez prochai-

nement réaliser. Depui^ ces noces jusqu'en novembre 1407, Jean Sans-Peur ne cessa point d'affecter, à l'égard de son cousin , les démonstrations d'amitié les plus expresses et les plus perfides. Diverses circonstances survenues dans le cours de la même année avaient porté au paroxysme l'envie et l'animosité du Bourguignon. Il ne cessa donc de rouler dans sa tête et il machina enfin activement le coup tragique que l'on connaît, c'est-à-dire l'assassinat commis par ses ordres sur la personne de Louis, duc d'Orléans, le 23 novembre 1407 (*). Le bAton noueux était plané, pour rappeler une atroce

(«) Voy. t. XXV11,1859, p. 135.

plaisanterie que Thistoire a enregistrée et que proférèrent, à la nouvelle de ce crime, les partisans du duc de Bourgogne. Néanmoins, Jean Sans-Peur n'était point rassuré. Il fil alors construire, dans son vaste hôtel d'Artois ou de Bourgogne (*), un nouveau corps de logis, en manière de forteresse, pour abriter ses remords ou du moins son inquiétude. Cet édifice consistait en une tour carrée, toute en pierres de taille, à l'épreuve même de Farlillerie, avec mâchicoulis, etc. Le duc avait pour chambre une sorte de casemate inaccessible. C'est là qu'il couchait le soir, de bonne heure; car il avait pris le soin de ne jamais se hasarder aux flambeaux par les rues de Paris, à l'heure oii avait péri sa victime. En <4i0, la tour venait d'être construite. Monstrelet raconte qu'au 4" janvier de cette an-

née, le due de Bourgogne, suivant l'usage, distribua pour étrennes divers joyaux à ses chevaliers et aux nombreux clients de sa maison princière. < Et les dits dons, ajoute le chroniqueur, estoient en certaine signification; car ils étoient en semblance de ligne ou d'une rigle (règle), qu'on appelé nivel (niveau) de maçon, tant d'or comme d'argent doré, et à chacun bout (supérieur) de chaque nivel pendoit, à une chaynéte d'or ou dorée, la semblance d'un plommet (petit plomb) d'or. La quelle chose .esloit en signification, comme on pouvoit croire et penser, que ce qui estoit faict par aspre et indirecte voie seroit aplanyé et mis à son reigle , et le feroit mettre et mettroit à droite ligne. • Plusieurs miniatures de manuscrits et autres, en effet.

Hôtel de Bourgogne ou d* Artois (rue Mauconseil, à Paris). — Sommet de l'escalier de la tour* — Dessin de Gagiiiet.

nous montrent le duc Jean Sans -Peur décoré, sur ses habits, de rabpts et de niveaux. L'hôtel de Bourgogne ou d'Artois, démembré, reconstruit à diverses époques, a subi de nombreuses vicissitudes. *Mais la tour historique dont nous avons parlé subsiste presque intacte. Elle se trouve seulement comme cachée à la curiosité publique et actuellement englobée dans un amas de constructions modernes. Grâce à l'obligeance particulière de M. Bricard, locataire actuel d'une partie de l'immeuble, nous avons pu visiter récemment ce curieux édifice. L'une des baies extérieures de la tour présente un tympan ogive dont la décoration est reproduite par le dessin qui accompagne cet article, page 103. On y distingue très -clairement le

(*) Gel hôtel s*ouvrait sur la rue Mauconsoil.

Umn^ le J. Bnt, rat hM-

niveau avec le fil à plomb qui pend dans sa logette. A droite et à gauche figure le rabot symbolique. Une double nervure trilobée à l'intérieur et relevée d'un chou frisé remplit le vide du tympan et sert à compléter cette ornementation. A l'intérieur, le sommet ou calotte qui termine l'escalier présente une particularité remarquable. Au-dessus du chapiteau qui couronne l'axe de cet escalier s'élève une caisse ronde sculptée et cerclée comme l'étaient, au quinzième siècle, les caisses de jardin. Du centre de cette caisse sortent de vigoureuses nervures de chêne, également sculptées dans la pierre. Les retombées de ces bras embranchés et feuillus se rencontrent avec des bras semblables qui partent des murs, et forment ainsi comme une forêt d'arcades ogives de chêne d'un effet tout à fart pittoresque et original.

lMr-Sitot-C<rulii II.

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