‹ Le Magasin pittoresque (volume 3)Chapitre 74 sur 314 · ALLAN RAMSAY · texte numérisé non relu

ALLAN RAMSAY

Oq lit sous la gravure en manière noire qui reproduit cette peinture de Ramsay : « La très-honorable lady Mary Campbell, la plus jeune fille de John, duc d*Argyll et Greenwich, chevalier de la Jarretière, et veuve d'Edward , lord vicomte Coke , fils unique de Thomas , comte de Leicester. >

Nous regrettons de n'avoir rien à dire de plus sur cette trés-noble dame, qui, si l'on en juge par sa haute mandoline et son clavecin ouvert, devait aimer beaucoup la musique.

Torns XXX. —Avril 1862.

Heureusement on connaît mieux l'histoire du peintre. C'était un artiste « comme on en voit peu >», et, en lui appliquant cette locution familière, nous n'entendons pas parler de son talent, qui n'avait rien de très -extraordinaire ; nous avons en pensée sa naissance , son caractère et sa fortune.

Né à Edimbourg, en <743, Allan Ramsay était. un des descendants légitimes de la noble et illustre famille de Dalhousie. Son père, poète de quelque mérite, écrivait, en 1736, au peintre Smibert: « Mon fils Âllan étudie l'art

depuis l'âge de douze ans. Il y a deux ans, il est entré chez M. Hyffidy, à Londres; il y peint comme un Raphaël. Maintenant il se dispose à partir dans un mois pour faire un séjour de deiNc ans au delà des Alpes. Il m'en coûte de me séparer de lui; mais je ne puis arrêter le courant où l'entraînent les encouragements de ses protecteurs et son inclination. »

A Rome, Ramsay étudia sous deux peintres alors fort célèbres, Solimane et Impériale.

A son retour en Angleterre , il fut bien accueilli par de grands personnages, qui voulurent être peints par lui, et il réussit surtout dans son portrait en pied du premier ministre lord Bute : la figure était ressemblante et la pose naturelle; mais on admira surtout les jambes, et tellement que Reynolds en fut presque jaloux : « Je veux , disait-il, f<dre des jambes comme celtes du lord Bute de Ramsay. •

On rapporte que, tout en s^ consacrant assez laborieusement et avec beaucoup de succès à la peinture , Ramsay n avait pas grand enthousiasme pour sa profession. Bon latiniste dés sa jeunesse, il fit plus tard une étude approfondie du grec. Il savait parfaitement plusieurs langues vivantes, la française, Titalienne, et surtout l'allemande, ce qui lui permettait de causer souvent et longuement avec la reine Charlotte. «Vous ne trouverez aucun homme, disait le docteur Johnson, qui fasse preuve dans la conversation de plus d*instruction , de connaissances positives et d'élégance que Ramsay. » Or le docteur Johnson se connaissait en conversation, et il ne prodiguait pas, comme on sait, les éloges.

Georges III nomma Ramsay son premier peintre. Reynolds avait certainement des droits plus sérieux à cette faveur; mais le roi n'avait de goût ni pour son talent ni pour sa personne. Il aimait, au contraire, beaucoup Ramsay, et l'admettait dans le cercle de sa famille. Souvent, quand il avait achevé son sobre repas, habituellement composé de mouton bouilli et de navets, il lui disait : « Â votre tour, Ramsay, asseyez-vous à ma place et dînez. »

Quand Ramsay fit le portrait de la reine Charlotte en costume royal , on envoya chez lui les diamants de la couronne et les objets les plus précieux du trésor, ce qu'on appelle les « regalia t . Le peintre se sentit très-honoré, mais aussi très-eiïrayé d'une si haute confiance. Il demanda et obtint un poste de soldats pour garder jour et nuit sa maison, dans Harley- Street, jusqu'à l'achèvement du tableau.

Avant même d'être peintre du roi, il avait acquis^ une grande fortune; elle s'accrut considérablement, grâce aux libéralités de Georges III , qui lui fit faire un nombre incroyable de copies de son portrait officiel pour les cours étrangères, les colonies, les corporations, etc. Les courtisans imitaient le maître. Ramsay, ne pouvant suffire à tant de travaux, se bornait à peindre les têtes; il faisait exécuter le reste par des artistes qu'il payait d'ailleurs généreusement; on cite, parmi ses aides ordinaires : une mistress Black; un Hollandais nommé Vandyck, fort inférieur au célèbre peintre son homonyme, qui, en Angleterre, avait eu la faveur de Charles I*'; deux Allemands, Roth et Eikhart; un Écossais, Davis Martin; Vesperies; et Philip Reinagle , qui fut en qucdque sorte son successeur.

Ramsay, d'ailleurs, ne voulait pas donner toute sa vie à la peinture. 11 s'occupait non-seulement de littérature, mais encore activement de politique, et recevait fréquemment à sa table lord Bute, le duc de Newcastle, lord Bath, lord Chesterfield, et très-intimement le duc de Richemond. Il ne devait pas uniquement à la faveur royale la considération de ces hommes d'État; on appréciait son savoir, son esprit, son jugement; on lui reconnaissait une

valeur politique. Il écrivait des articles et des mémoires sérieux qu'il signait de ce mot : « Investigator » ; on en a composé un volume. Il était en correspondance avec la plupart des hommes éminents de l'Europe ; on connaît ses lettres à Voltaire et à J.-J. Rousseau.

Un étrange accident interrompit le cours de ses prospérités. Un jour, lisant dans son journal le récit dramatique d'un incendie, il fut saisi d'une vive émotion. Il fit venir ses élèves, ses domestiques, leur raconta ce sinistre, discourut sur la maladresse des victimes, et ajouta : « Suivez-moi tous dans la cour, et je vous montrerai comment ils aufuient pu sortir de leurs chambres et échapper à la mort, f* Par son ordre , on dressa une échelle contre un mur; il y monta, passa avec adresse sur une saillie audessus d'une porte basse,. et, sautant sur le bord d'une terrasse, s'écria : « Voyez , maintenant rien ne m'empêche de me sauver sur le toit de la maison voisine • ; mais , en voulant revenir sur ses pas, il tomba et se brisa l'épaule droite. On ne réussit point à la lui remettre parfaitement. Depuis lors, il cessa de peindre, et sa santé devint de plus en plus languissante. 11 alla passer plusieurs années en Italie. Dans l'été de 1784, cédant à la nostalgie, il revcj nait en Angleterre lorsque, traversant Paris, il y fut arrêté par la fièvre et mourut en août, à l'âge de soixante et onze ans.

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